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Loval frappe trois grands coups. Intéressant comme frapper trois coups est un standard soit dit en passant. Intéressant non ? Non ? Bon, continuons. A côté de la porte, une petite boîte aux lettres avec écrit « Pémine Lirdeau », le nom de sa tante. Devant la porte, Pémine Lirdeau. Ah oui, la porte est ouverte maintenant et apparemment elle ne fait pas de bruit quand elle s’ouvre. Deuxième source d’étonnement, Pémine Lirdeau est jeune, dans la trentaine, et Loval doit faire dans la seconde tout un tas d’additions et de soustractions pour se dire que oui, il est possible que la soeur de sa mère soit de cet âge là.

- Bonjour ? commence la femme devant le silence de son visiteur

- Oh pardon, bonjour ! Pémine ?

- Oui…

- C’est moi Loval, le fils de Bara !

- Oh ! dit-elle seulement après un silence embarrassé.

Passez les « tu étais encore un bébé quand… », les salutations rapportées et autres nouvelles familiales, restent Loval et Pémine à la table d’une petite cuisine à boire un thé.

Pémine est pêcheuse, elle travaille depuis le vieux port neuf[1]. Elle a son petit bateau qu’elle partage avec deux associés, et tant qu’il y a du poisson dans la mer, elle est à l’abri. Loval ne perd pas beaucoup de temps avant de lui expliquer que même si c’est la courtoisie familiale qui l’amène, c’est le manque d’argent qui l’amène aussi vite.

L’oeil embêté, Pémine va chercher une bourse en peau de troutan[2] et en sort cinq pièces de cuivre.

- C’est tout ce que je peux t’avancer pour le moment. J’ai mon bateau à rembourser, et le poisson, y’en a pas mal, c’est une bonne chose, mais ça veut dire aussi qu’on le vend pas très cher, donc… Donc voilà. Tu me rends ça quand tu peux…

- Merci beaucoup ma tante!

- Ah non, essaie autre chose.

- Quoi ?

- « Ma tante » là, ça me rajoute deux boîtées[3] !

- Tata ?

- Plutôt creuver. Et mon prénom pour voir ?

- Merci Pémine !

- Là tu vois ça va mieux. En même temps un prénom c’est fait pour ça hein. Bien. Par contre c’est drôle.

- Quoi donc ?

- Que tu viennes me voir aujourd’hui toi aussi.

- C’est à dire ? Qui est l’autre personne ?

- Je ne sais pas trop. On est venu frapper à la porte ce matin. Au passage vous avez vraiment de la chance que je sois à la maison aujourd’hui dans mes papiers car sinon je suis plutôt en mer quand il fait jour, et… Oui, donc. Y’a un type un peu bizarre qui est passé ce matin. M’a causé de toi.

- Mais je connais personne ici ! Qui ça ?

- Je sais pas un type, barbu avec un chapeau marron. il m’a demandé si j’étais de ta famille et si je te connaissais bien. Je lui ai dit que je t’avais pas vu depuis l’époque où tu te faisais dessus, et que j’avais pas eu l’occasion de vérifier si tu savais te retenir maintenant. Le type est parti et il a pas voulu me donner de nom. Tu fais une drôle de gueule Loval. Tu le connais alors ?

- Disons que j’ai croisé quelqu’un qui ressemblait à ce que tu viens de décrire.

- Tu l’as croisé où ?

- Dans la rue, nulle part… Ça me fout un peu les jetons qu’on me suive sans venir me parler…

- Je sais pas dans quel truc tu t’es foutu alors que tu es juste là depuis deux jours, mais va voir un poste de l’Ordre, et explique leur… Peut-être que le bonhomme est sur leur liste ou je sais pas quoi.

- Le bonhomme n’est pas sur nos listes Monsieur Longetorrent, tout simplement parce que nous n’avons pas de listes !

- Ah. Mais…

- En tout cas pas de listes de ce genre. Nous avons des listes de choses à acheter, des listes de choses à faire, des listes de personnes emprisonnées, des listes de personnes recherchées… Mais pas de liste de personnes qui vous regardent dans la rue ! Non mais… faudrait peut-être arrêter de vous croire le nombril de l’Archipel !

- C’est qu’il est passé voir ma tante pour demander des inf…

- Monsieur Longetorrent, je ne vais pas vous dire qu’on est occupé en ce moment, ça serait vous mentir. Par contre, en toute sincérité, votre histoire ne m’intéresse pas. Je reste poli, remarquez-le Monsieur Longetorrent, parce que de votre côté, ce n’est pas très poli de venir au poste de l’Ordre avec des demandes aussi idiotes, et je reste poli Monsieur Longetorrent.

Loval sort du poste de l’Ordre du Quartier de la Mer, le visage fermé de celui qui s’est fait engueulé pendant un quart d’heure. Au coin de la rue, il croit revoir l’homme à la barbe et au chapeau, mais n’est pas sûr, un chariot lui coupe la vue. Comme le cliché des histoires à suspens le veut, la silhouette n’est plus là une fois le chariot passé. Il hésite à courir après, mais il se doute bien que comme le cliché des histoires à suspens le veut, il ne trouvera qu’une ruelle vide. Agacé, frustré, apeuré, en colère. C’est l’après-midi et il n’a rien mangé depuis le matin. Il regarde la place autour de lui. L’Auberge du Centre ne l’inspire décidément pas, dans quel quartier qu’elle soit. Une autre pension est ouverte, mais tout Pellien qu’il est, il n’a pas envie d’essayer quelque chose de nouveau et retourne à la Pension de l’Hameçon. Vu les rencontres qu’il a fait depuis hier, il se dit que le tenancier était en comparaison peut-être l’un des plus sympathique… C’est pour dire. Et il n’a pas la patience de se faire encore crier dessus, en tout cas pas par quelqu’un de nouveau.

Il y mange une soupe tiède qui lui creuse un peu plus l’estomac. Son assiette vide, il demande :

- Vous ne cherchez pas d’employé à tout hasard ?

- J’aime pas le hasard.

- Donc j’imagine que ça veut dire non.

- Imagine ce que tu veux.

Bouillonnant alors, il se lève, un peu instable sur ses pieds et lance :

- Vous êtes fort pour les répliques de merde dans cette Île de cons !

La seconde suivante, il laisse trois pièces de charbon sur la table et quitte l’endroit.

--

[1] Qui est techniquement neuf de quelques années, mais dont on a voulu garder le terme « vieux » qui donne plus de charme.

[2] Un poisson qui sent un peu plus fort que le bredon

[3] Soit environ 12 années en S.I

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