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Le ventre un peu frustré, Loval s’en va de la pension. Le tenancier boiteux a failli réussir à lui faire peur mais ce doit être le genre de personne qui voit des embrouilles dans tout ce qui n’est pas inscrit sur son menu du jour.

La journée est pleine de possibilités. Intéressante équation : il a quelques jours à attendre pour avoir la réponse de l’Officiel, et certainement quelques jours de moins avec de quoi manger. Une promenade touristique est donc tout ce qu’il y a de plus indiquée. Marcher, ça ne coute pas cher, ça lui permettra peut-être de se faire une idée du monde du travail hors de l’Officiel sur l’Île-Capitale… et ce serait peut-être aussi l’occasion de visiter sa chère tante… qui ne lui est pas nécessairement « chère » puisqu’il ne l’a jamais vue, mais qui aurait peut-être de quoi le dépanner quelques jours. Mais d’abord, se rappeler de son nom (car « tata » ne va pas suffire pour savoir sonner à quelle porte) et de son adresse (car il y a étonnamment plus d’une porte sur l’Île-Capitale). Et trouver une carte !

Loval a grandi au Nord de l’Île de l’Hippocampe, n’a pas beaucoup voyagé avant d’arriver à Opolis pour faire ses études et ne connait sa famille éparpillée sur l’Archipel que par les correspondances soutenues de son père.

Il déambule maintenant dans les rues du Quartier de la Mer, à la recherche de potentiels employeurs, boutiques ou administrations des alentours. Après quelques minutes ennuyeuses (tout est décidément toujours fermé), il s’en va jeter des cailloux sur l’eau pendant un long moment, sans arriver à faire aucun rebond (un record d’échec), se perd en fin de matinée dans le Centre où il tombe de manière opportune sur un commerce de « Compas, encre, boussole et papier ».

Il pousse la porte de bois lourd et une dame très mince l’accueil d’une voix grinçante.

- Rien n’est à vendre !

- Bonjour… s’étonne Loval. Excusez-moi, j’ai cru qu’il s’agissait d’une boutique, avec la devantu…

- Oui c’est une boutique ! s’écrit la vieille. Mais je ne vends pas ! Dites-leur encore une fois, je ne vends pas !

- Désolé pour le malentendu, je m’en vais tout de suite, je cherchais juste une carte. Au revoir et désolé encore.

- Une carte ? elle l’arrête en lui tenant le bras.

- Oui une carte.

- Vous êtes pas en train d’essayer de m’embobiner ?

- Non Madame, je cherche juste une carte, je viens d’arriver sur l’Île-Capitale et je…

- J’ai des cartes.

- Ah. Et… vous les vendez ?

- Mais bien-sûr que je les vends, bougre de bredon ! C’est une boutique ici, pas une laverie !

- Mais vous me disiez toute à l’heure…

- Une carte de quoi ?

- De l’Île-Capitale ce serait bien.

- On fait plus de carte de l’Île-Capitale depuis… pfiou… depuis un moment.

- Et pourquoi ça ?

- Tout le monde s’en moque des cartes. Soit on connait, soit on connait pas. Et on va pas faire d’effort pour que ceux qui connaissent pas connaissent. Chacun dans son pétrin. Enfin moi, ce que j’en pense…

- Donc vous n’en avez plus ?

- Mais bien-sûr que j’en ai ! Qu’il est idiot celui-là. Mais des vieilles. Tenez.

Loval observe un moment la carte que la dame très mince vient de lui donner. Les quartiers du Drakkar, du Côté, de la Mer, le Quatrième et la Terrasse Industrielle manquent. Mais au moins toute la ville intra-muros est là. Le Quartier Sud, le Quartier Nord, celui du Mur, celui de la Falaise et le Centre.

- Les quartiers qui manquent…

- … n’impliquent aucune réduction sur le prix de la carte, répond aussitôt la vieille.

- Mais pourquoi…

- Parce qu’ils ont été construits après que les Pelliens se foutent de savoir où ils mettent les pieds. Bon maintenant, il la veut ou pas la carte ?

Puis elle ajoute en marmonnant:

- On a aussi des cartes maritimes, mais elles ne vont pas plus loin que l’« Île Ouest » au Sud et que le Grand Phare au Nord. C’est déjà pas mal, les gens se soucient peu de ce qu’il y a au delà de toute façon.

- C’est combien celle de l’Île-Capitale ?

- Rien qu’une pièce de cuivre.

- Malheureusement je crois que pour le…

- Bon il a combien le gamin ?

- Heu, dit-il en tâtonnant dans sa poche, quelque chose comme trois pièces de charbon.

- Donne.

Elle lui donne la carte d’une main forte et empoche les pièces de charbon.

- Te voilà l’heureux propriétaire de l’une des dernières cartes de l’Île-Capitale.

- Merci Madame.

- Autre chose ?

- Comment ?

- Tu veux autre chose ?

- Non je crois…

- Alors oust ! dit-elle en allant s’assoir derrière son comptoir plein de bibelots. J’ai des choses à faire moi.

Loval s’en va en remerciant quand juste avant de franchir la porte la vieille lui lance.

- Oh et désolé pour l’accueil. J’ai cru que c’était encore un négociateur de l’Auberge du Centre.

- Ah… Pas grave… Ils… Ils cherchent à ach…

- JE NE VENDS PAS !

- Oui, pardon. Au revoir.

Et arrivé dans l’atmosphère bien plus chaleureuse du froid extérieur, il ferme la porte derrière lui et souffle un bon coup.

Rouvrant la carte, il remarque que le fond est blanc. Disons jaune. En tout cas que la mer n’est pas coloriée. La bonne nouvelle, c’est qu’il lui suffira de griffonner les quartiers qui manquent au fur et à mesure de la découverte de la ville.

Quelques allers et venues dans les rues plus tard, il retombe devant l’Auberge du Centre. Et la main se perdant dans le fond de sa poche à la recherche de monnaie, il se décide à trouver sa tante. Dans un carnet à la doublure en bredon[1] il retrouve l’adresse. C’est dans le Quartier Sud, toujours intra-muros.

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[1] Qui, s’il ne sent pas beaucoup, sent tout de même un peu

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