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Loval se réveille avec les rayons du soleil. Il est assez tôt, et la Place de la Mer reste endormie. Il regarde dans sa bourse. Il lui reste quelques pièces de charbon. Ce sera tout juste pour terminer la semaine mais largement suffisant pour commencer la journée avec un café.

La Place de la Mer est vide. Aucune étale de marché aujourd’hui, ce qui préfigure une matinée plus calme. Diverses têtes de poissons malchanceux trainent encore ça et là sur les pavés, un homme barbu est endormi contre le pilier d’un immeuble, des débris de bois se retrouvent un peu partout, mais au-delà de ces détails, tout est plutôt en ordre.

Maintenant qu’il a le temps, Loval fait un tour des échoppes voisines. Un horloger, une autre pension avec deux personnes déjà sur la terrasse, un petit Poste de l’Ordre… comme partout une Auberge du Centre[1]… un minuscule magasin de conserves… un marchand d’accessoires de pêche, un copieur privé… et bien-sûr, sur un des quatre bords de la place, une plage de cailloux qui donne sur la mer. Pour une fois qu’une place de l’Archipel a un nom qui ait du sens, il faut le relever.

Loval se dit que pour une première chambre réservée par correspondance, il est assez bien tombé. Le quartier a l’air intéressant, pas trop loin du Centre et… l’homme qui dormait sur le pilier n’est plus là. On lui souhaitera de s’être rappelé où il habitait.

Quelques pièces sales dans la poche, le garçon se dirige vers la Pension de l’Hameçon. Si le nom de l’établissement fait un peu piège à touriste, ça n’en reste pas moins le seul endroit ouvert à cette heure matinale.

Il s’assoit à la terrasse. Les deux femmes déjà assises arrêtent de parler, l’une d’elles le regarde en coin. Après d’immenses secondes, l’une des femmes lui beugle :

- Faut commander à l’intérieur ici !

Loval dit merci, pardon, et file à l’intérieur de la pension où il trouve un vieil homme à moitié endormi sur son comptoir.

- Excusez-moi…

- On a du café, des parts de gâteau et des oeufs. Vous voulez des oeufs ?

- C’est combien ?

- Deux pièces de charbon pour chaque, cinq pièces pour le tout.

Loval hésite en touchant les quelques pièces qu’il a avec lui, mais il se dit qu’il a besoin d’énergie pour bien commencer son arrivée sur l’Île-Capitale, alors il prend le tout.

- Pour le café on se sert juste là, il est tiède comme vous l’aimez. Vous l’aimez tiède ?

- Hé bien s’il y en avait de…

- Parfait. Le gâteau est à côté, je vous laisse vous couper une part.

- D’accord

- MAIS PAS TROP GROSSE ! dit-il en se réveillant d’un coup.

- Bien-sûr, une petite part.

- Bien. Je vous apporte un oeuf. Installez-vous. Pas trop loin si c’est possible, j’aime pas tellement marcher.

Après avoir remercié et s’être excusé quelques fois, Loval se retourne en direction de la petite table où sont posés vaisselle, café et gâteau. Alors qu’il remplit sa tasse à moitié de la boisson tiède, son regard s’arrête sur la devanture de la pension. Un homme barbu est planté de l’autre côté de la vitre, son grand manteau gris le couvrant jusqu’aux pieds. Le temps de se renverser un peu de café sur les doigts et l’homme a disparu… Ah non, il est en fait juste deux mètres plus loin, il s’est simplement remis à marcher.

Loval s’installe à une table à l’intérieur collée à la vitre, d’où il entend les voix des femmes qui parlent, sans arriver à saisir aucun de leurs mots.

- Tu le connais ? demande le tenancier en s’approchant de sa table.

- L’homme sur la place ? Non… je crois pas.

- Tu crois pas où tu penses que peut-être ? Sois précis petit, et je te préviens que t’as pas intérêt à être un putain de mime, parce que la dernière fois qu’un jongleur de merde a balancé une balle dans ma pension…

- Je parle ! Regardez : je parle. Je suis pas un mime !

- Admettons. En attendant t’avise pas de mettre tes doigts sur une vitre imaginaire dans mon établissement, compris. J’ai suffisamment des vitres réelles à nettoyer de toute façon.

Le vieux se met à rire et à tousser en même temps, tout cela suivi d’un pet incontrôlé qui le casse dans sa bonne humeur.

- Pardon petit. Je voulais pas te péter dessus.

- C’est pas grave… répond Loval sans trop savoir où se mettre.

- Non ça se fait pas, et sûrement pas sur un client… Tiens, je t’offre l’oeuf.

- Merci…

- Le gars de dehors tu le connais pas alors ?

- Non…

- Ecoute petit, je connais les gens ici. Y’a aussi des touristes, ouais, mais pas à cette heure. Et les gens qui sont debout à cette heure dans le quartier je les connais. Et lui je le connais pas, et toi je te connais pas.

- Je m’appelle Loval Longetorrent.

- Si tu veux. Tu viens d’où ?

- L’Île de l’Hippocampe, Opolis, je viens de m’installer à côté, et…

- Je te préviens que toi et ton pote…

- Mais je le connais pas !

- Que vous gardez vos histoires d’Hypercrampe à l’Hypercrampe, on a suffisamment de notre bordel à nous ici. Compris ?

- Mais attention, je…

- COMPRIS ?

- Oui. Mais je crois que vous avez broyé l’oeuf dans votre poing.

- Oh pardon. Alors je te le compte pas.

- Mais de toute façon vous l’of…

- QUOI ?

- Non rien, merci, pardon.

--

[1] Qui n’est pas nécessairement dans le Centre, puisqu’on en trouve un peu partout dans l’Archipel depuis au moins une bonne louche d’années

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