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L’énorme malle de voyage est laissée là, fatiguée, au milieu de la chambre vide.

Dehors les vendeurs s’engueulent. On crie sur son voisin qui dépasse de son emplacement, on grogne sur un client qui veut négocier et, plus que tout, on méprise les commerces « en dur » qui encerclent la place et qui les narguent les jours de pluie. La Place de la Mer est aussi vivante les jours de marché que partout ailleurs en temps de guerre civile, c’est ce qui fait son charme.

Sur la malle brune sont dessinés quatre traits presque droits, au crayon, sur un bout de papier collé. LL, pour Loval Longetorrent : c’est le nom du type affalé sur le matelas de la petite chambre. Monter la malle en peau de bredon[1] séché l’a épuisé et il se repose maintenant tranquillement, crevé, mais content.

Loval est sorti il y a tout juste quelques jours de l’École de Gérance des Ateliers d’Opolis, sur l’Île de l’Hippocampe avec un précieux certificat de « Assez bon à être sous-payé »[2] dans l’administration. Comme beaucoup de personnes de sa fournée, il a fuit au plus vite l’Île de l’Hippocampe, surnommée « l’Île de l’Hypercrampe » moins pour les capacités de ses apothicaires en médecine sportive que pour sa réputation de ville qui ne bouge pas beaucoup. Comprenez : une ville où l’on s’ennuie. Comprenez : on s’y fait sérieusement chier.

La malle remplie de ses affaires et lourde de son très fier certificat, Loval se retrouve donc aujourd’hui dans la première chambre qu’il a trouvé sur l’Île-Capitale. Location à la semaine. Le loyer. À peine posé sur un matelas que la réalité le rattrape pour l’empêcher de somnoler tranquillement. Le loyer, et donc le travail. Il a quelques papiers de candidatures à apporter à l’Officiel avant la date limite : aujourd’hui. Et même « maintenant », vu que la fin d’après-midi approche.

Il ouvre sa malle. Ses vêtements comprimés en profitent pour déborder du bagage et reprendre un peu de leur forme, comme s’ils respiraient enfin après avoir étouffé tout le trajet. Il y récupère une pochette elle-aussi en bredon[3] et file à toute allure dans les escaliers pour se trouver deux étages plus bas.

Le garçon marche maintenant à grands pas sur la Place de la Mer, au milieu des étales des marchands. Il évite de justesse un pied de chaise destiné au menton du tailleur de bois, par l’empailleur de fauteuil qui a certainement une bonne raison. Et un bon lancer. Il fait maintenant demi-tour... puisque le Centre est de l’autre côté et note dans un creux de sa tête de trouver une carte. En retraversant ainsi la Place, il est touchée par une balle perdue : dommage collatéral d’une querelle entre un jongleur et un clown de rue. Un mime se serait effondré à la manière d’un héros de guerre en pareille situation mais Loval est déjà loin. Quelques louches[4] d’enjambées plus tard, il passe la Porte de la Mer et se trouve dans la ville intra-muros, telle qu’elle était avant que les nouveaux quartiers soit gagnés sur l’eau. La foulée bien soutenue, il ne prend même pas le temps de regarder autour de lui, dans cette partie de l’Archipel de l’Orage si typique que le visiteur s’y griffonne habituellement un autoportrait à chaque carrefour. Lui passe son chemin rapidement et, enfin, arrive sur la Place du Centre.

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[1] Un poisson qui ne sent pas trop fort.

[2] Ce qui est le meilleur titre possible devant « Excellent pour travail gratuit » et le plus humble « Parfait pour tâches inhumaines sans contrepartie »

[3] Un poisson dont on rappelle qu’il ne sent pas trop fort. Pas trop.

[4] Une louche en S.I. équivaut à 10 boîtes-en-carton ou 60 unités

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