Chapitre 3 : Myosotis

7 minutes de lecture

Après avoir souffert vingt minutes dans les transports en commun, Eléanore se fit la promesse de ne plus jamais faire ce trajet serrée comme dans une bétaillère. Les effluves corporels des individus qui partageaient son calvair l'avaient dégoutté au plus haut point en à peine quelques secondes. Son parfum senteur rhum lui semblait beaucoup moins désagréable d'un coup.

La jeune femme arriva en avance, malgré le retard qu'elle avait pris en finissant son trajet à pied. Son sac était trop chargé et son épaule avait souffert lors de son trajet, il lui faudra trouver une solution pour le retour de ce soir. Son moral remonta en flèche quant elle vit, pour la première fois, le lieu où elle allait passer ses journées, à choyer et sauver des minis vies.

Le cabinet Vetalia se situait un peu avant l'entrée du parc de la Chantrerie, à deux pas du Centre Vétérinaire de la Faune Sauvage et des Écosystèmes à Nantes. Le cabinet était entouré d'arbres centenaires et d'une magnifique pelouse entretenue. Un enclos, où des ânes flânaient, se situait non loin, au devant de l'orée du bois. Le bâtiment, en L, arborait une magnifique façade en pierres, dont les finitions en crépit clair lui renvoyait une allure soignée. Il s'agissait certainement de la rénovation d'une ancienne longère. L'avancement du L était plus moderne avec une façade en bois et en verre.

Eléanore vit deux boîtes aux lettres, une à destination de Vetalia, l'autre au nom de Jasper et Josiane Lindberg. Elle déduisit alors que la partie modernisée de la longère correspondait au cabinet vétérinaire et que le restant était dédié au logement des époux Lindberg.

L'attente fut courte, monsieur Lindberg, son patron, tira les rideaux de la baie vitrée puis ouvrit la porte d'entrée du cabinet, une quinzaine minutes avant l'heure d'ouverture.

- Bonjour mademoiselle Parisse, comment allez-vous de si bon matin ? Pas trop tendue j'espère ? demanda-t-il le visage lumineux.

- Un peur stressée, mais mise à part cela je vais très bien monieur Lindberg, merci. J'ai hâte de commencer ! répondit-elle.

- Oh mon enfant, appelez-moi Jasper ça ira parfaitement.

Jasper était un homme dont l'estimation de l'âge était difficile. Les années, et certainement le soleil, avaient engendré un vieillissement prématuré de sa peau et son dos semblait le faire souffrir. Il était grand et efflanqué, son visage émacié lui donnait un air maladif. Eléanore se serait inquiétée pour lui s'il n'avait pas la vitalité d'un lion. Son patron débordait d'énergie et de bonne humeur. Ses yeux, couleur du ciel, reflétaient, tel un miroir, un esprit en perpétuelle réflexion.

Lors de son entretien d'embauche, il lui avait donné rendez-vous, au dernier moment, dans une ferme. Une vache, mal en point, vêlait depuis des heures sans que son veau ne pointe le bout de son nez. Eléanore eut ainsi l'occasion de pratiquer sa première césarienne sur un bovin. La réanimation du veau lui avait semblé interminable, jusqu'au moment où il poussa son premier mugissement. Rares étaient les fois où Eléanore avait ressenti autant de joie.

Elle avait postulé à cette offre d'emploi, après que Laurette eut imprimé l'annonce de monsieur Lindberg en une centaine d'exemplaires, ruinant au passage leur imprimante d'occasion. Cette petite blonde énervante les avait collés sur toutes les surfaces possibles et inimaginables de leur ancien appartement miteux parisien.

- Léa, c'est la chance de ta vie ! C'est une offre en or. En plus, je te rappelle que j'ai toujours voulu quitter Paris ET vivre à Nantes.

- Donc en gros, si je résume. Je dois postuler pour que NOUS puissions réaliser TON rêve ? avait ironisé Eléanore face à l'engouement de son amie.

- Et aussi parce qu'on n'a plus d'imprimante et qu'on va avoir besoin de ton salaire pour en reprendre une.

Fatiguée des supplications incessantes de Laurette et, elle-même, très enthousiaste à l'idée de quitter le dix-neuvième arrondissement, la vétérinaire craqua. Pour décrocher ce travail, elle avait dû faire une chose qui lui répugnait au plus haut point : demander de l'aide. Eléanore se refusait à compter sur une autre personne que Laurette ou elle-même. Les gens savent toujours vous faire payer une faveur accordées des années auparavant.

Sa démarche était d'autant plus douloureuse, car elle fut auprès de Yann Kelerman, son ancien maître de stage. Elle se souvenait de cette journée très désagréable, quand elle eut soumis sa requête, ce dernier y avait mis une condition.

- Tu sais ma petite Léa, je suis toujours prêt à rendre service, surtout pour toi ma jolie... Toutefois, tu peux comprendre qu'en retour je puisse te demander un petit effort ?

Eléanore avait sentit le piège au moment où elle avait formulée sa demande. Cependant, il était trop tard et elle ne s'était pas dégonflée, bien au contraire.


- Soit, je me débrouillerais seule.

Avant qu'elle ne s'en aille, il lui avait saisi la hanse de son sac à main et prononça l'insulte de trop.

- Une orpheline comme toi n'a pas pu subventionner d'aussi longues études sans écarter une seule fois les cuisses. Aussi intelligente sois-tu Léa, tu ne vaux pas mieux que mes anciennes stagiaires. Maintenant approche et fais ce que tu as à faire, traînée !

Son sang ne fit qu'un tour, il allait voir de quoi une traînée était capable quand on lui manquait de respect. Après tout, Eléanore était diplômée, elle n'avait donc plus besoin de subir les assauts verbaux de ce porc.

Le premier coup était parti tout seul, envoyant brutalement au sol ce pervers. Le second, un prodigieux coup de pied dans les couilles, fut pour en remerciement pour toutes ces semaines à supporter ces remarques graveleuses.


- Va crever ! avait-elle lancé en guise d'au revoir.

Eléanore haïssait ce fumier de Kelerman, néanmoins, il était le seul à l'avoir accepté en stage. La rumeur d'une étudiante orpheline qui vivait avec une amie dans une voiture avait rapidement fait le tour chez les vétérinaires du quartier. Encore adolescente, après son stage de troisième, elle s'était promise de ne plus travailler avec des hommes. Elle était très mal à l'aise avec l'autorité masculine. Ressentant, continuellement, cette pression sociale, du fait qu'elle soit née femme plutôt qu'homme. La disparition de sa mère ne l'ayant pas aidé à s'en sortir au mieux dans la vie et à avoir confiance en elle pour affronter ces irrespectueux personnages.

Conclusion de cette histoire : une Laurette aux anges et pour Eléanore un travail prometteur assaisonné d'une plainte au cul pour coups et blessures. Que rêver de mieux comme cadeau de départ de la part de son cher ex-patron !

Monsieur Lindberg installait les panneaux et gamelles extérieurs à destination des toutous des promeneurs du parc. Elle fut surprise de le voir partir faire le tour du cabinet au lieur de la faire entrer.


- Venez Eléanore, je vais vous montrer quelque chose.

L'intéressée pressa le pas pour le rejoindre rapidement. Il s'était arrêté au niveau d'une petite remise où il en avait extrait deux sacs de croquettes, un pour les chiens et l'autre pour les chats. Eléanore fut abasourdie de voir l'arrière du cabinet. Elle s'attendait à un dépôt de palettes, vestiges des livraisons, ou bien un parking. Au lieu de ça, s'étendait toute une délégation d'écuelles et de fontaines à eau. Des cabanes bien douillettes siégeaient dans trois grands chênes, de même que plusieurs niches disposées ici et là pour qu'elles puissent être abritées au mieux.


- Aidez-moi à remplir ces gamelles.

Jasper lui tendit le sac de croquettes pour félin et elle entreprit de remplir tous les contenants qui se situaient à hauteur de taille. S'ils étaient haut, c'était sans doute pour éviter que les chiens ne les leurs engloutissent. Cependant, elle ne comprenait pas très bien, où étaient tous les animaux ?

- Jasper, je crains de ne pas trop comprendre ... osa-t-elle demander.

- Pourtant ce voyou de Kelerman, m'avait assuré que vous étiez maligne, qu'en pensez-vous Eléanore ?

- Je pense que vous nourrissez les animaux errants ? Mais je crains que ce ne soit un peu un sujet de discordance avec la ville non ?

- Oui et non, je nourris un groupe de chats libres dont je surveille, à l'occasion, leur santé générale. Tous ces chats sont stérilisés et identifiés au nom d'une association locale. C'est pourquoi les élus ne me disent rien.

- Et pour les chiens ? questionna-t-elle, appréciant de plus en plus cet homme.

- Ce parc est un endroit à la fois magnifique et un des hauts lieux vétérinaire nantais, commença son patron, en balayant des bras l'étendue boisée qui les entourait. Néanmoins, cela attire les propriétaires irresponsables, qui abandonnent leurs chiens ici. Ils pensent naïvement que les établissements présents, dont Vetalia, les prendraient en charge, lui répondit-elle affligé.

Eléanore observa autour d'elle, inquiète d’apercevoir dans la lisière une ou plusieurs âmes égarées. Elle fut soulagée de ne voir aucune pattoune canine effleurer le sol de l'arrière cour. Par contre, ce ne fut pas sans compter sur les félins qui arrivèrent en masse pour l'heure du petit-déjeuné. La jeune vétérinaire aimait profondément les chats, ils étaient indépendants, comme elle. C'était difficile à croire avec une Laurette de compagnie, mais à leur manière, elles étaient très autonomes l'une vis à vis de l'autre.

Monsieur Lindberg l'observait du coin de l'oeil, elle n'avait pu s'empêcher de venir saluer chacun des nouveaux arrivants. Il y en avait de toutes sortes, des roux, des noirs, des tout maigres ou au contraire, des trop bien portants. Eléanore avait repéré une petite siamoise, dotée de magnifiques yeux bleus, une des caractéristiques la plus craquante chez cette race.


- Je vois que vous avez remarqué notre belle Myosotis, dit-il. Elle me fait penser à vous, orpheline, ballottée de foyer en foyer sans jamais trouver sa place. J'espère que, comme elle, vous vous sentirez chez vous ici, Eléanore.

La jeune femme était émue, Kelerman avait été très bavard manifestement. Une bienveillance paternelle émanait de monsieur Lindberg, elle se sentait bien avec lui. Toute appréhension avait disparu, simplement en partageant un petit moment derrière le cabinet. Bon, pensé comme ça c'était suspect, cependant, Eléanore voyait un avenir radieux et elle avait hâte d'en apprendre plus à ses cotés.

- Merci d'avoir insisté morue , murmura-t-elle, reconnaissante, avant de rejoindre son patron, déjà reparti.

Annotations

Recommandations

Tom Men

 Après avoir quitté Ner Doral pour s'enfoncer dans les entrailles du monde, l'unité de Cole avait longuement arpenté les étroits passages sous la montagne. Creusés par les nains plusieurs millénaires auparavant, certains étaient si étriqués que les plus robustes des soldats avaient du mal à se frayer leur chemin. Au contraire, d'autres étaient tellement démesurés que la lueur des torches ne parvenaient pas jusqu'au plafond. Les discussions allaient bon train, tergiversant sur comment des êtres aussi petits pouvaient bien forer d'aussi grands tunnels.
 L'exploration des sous-sols de l'Afirat dura plusieurs jours. Cole, toujours à la tête de l'expédition, ne faisait que suivre son instinct. Il n'y avait aucune indication, aucune façon de savoir si la direction qu'ils prenaient tous était la bonne. Il se contentait de prendre les volées de marches qui descendaient vers les profondeurs. Quelques uns, dont Kairo, avaient beau lui demander s'il savait où il allait, Cole se limitait à un simple hochement de la tête.
 La route vers Khughbur était finalement plus compliquée qu'un simple escalier reliant la capitale des nains à la surface. Parfois, les soldats atteignaient quelque salle si vaste qu'elle aurait pu abriter un village de bonne taille et quelques champs. Le sol et les murs étaient souvent proprement rabotés, plus lisses que les pierres taillées réservées à un chantier d'agrandissement de palais. Si de l'eau coulait le long des parois, elle était toujours d'une grande pureté et permettait aux hommes de Cole de se rafraîchir et de remplir les gourdes. Bien que boire n'était pas un problème, les soldats se plaignaient de plus en plus du manque de nourriture. L'humeur générale se dégradait à mesure que le groupe avançait vers Khughbur.
 L'unité parvint à rejoindre la capitale après une longue semaine de marche. Cole s'était attendu à découvrir la plus grande caverne du monde, si large qu'il était impossible d'en voir les parois. Il avait espéré trouver une cité aux bâtiments titanesques tout en pierre, aux statues d'anciens héros nains dont on parlait dans les livres et aux fontaines, arches, ponts et autres sculptures à la splendeur inégalée.
 Khughbur n'était qu'un vaste tas de ruines. Tout ce qui avait un jour été construit ici avait été réduit à l'état de gravats. La ville n'en avait que le nom, le reste n'étant désormais que décombres et poussière. Le vent assourdissant qui s'infiltrait et résonnait dans la caverne soulevait d'épais nuages de particules, faisant pleurer et tousser les visiteurs.
 D'un signe de la main, Cole dispersa ses hommes. Kairo attendit qu'ils soient seuls pour se mettre à son niveau. Côte à côte, leurs regards balayèrent les vestiges.
— Une tempête n'aurait pas pu causer autant de dégâts, lança Cole avant même que son ami ne prenne la parole.
 Kairo éclata d'un rire franc et fut prit d'une quinte de toux sèche. Il se débarrassa de la poussière ingérée en buvant une longue gorgée d'eau.
— Évite de t'étouffer, j'ai besoin de toi, plaisanta Cole.
— Je trouve fou que tu arrives à lire dans mes pensées comme ça. Bon, qu'est-ce qu'on fait ?
 Cole ne trouva aucune réponse. Il avait misé toutes ses chances de retrouver la garnison de Ner Doral à Khughbur. Mais la ville n'existait plus, et cela depuis probablement des dizaines d'années. Peut-être même des centaines. Il lui restait un goût amer dans la bouche : celui de n'avoir rien à rapporter avec lui à Dhilia. Kairo se rapprocha.
— Elamin va te massacrer si on retrouve pas les disparus.
— Tu ne m'apprends rien. Donne-moi plutôt une idée.
— Ils sont peut-être plus bas encore.
 Accompagné la parole d'un geste, il pointa deux soldats qui se dirigeait vers le fond de la caverne. Au loin, on distinguait deux grandes portes, du moins ce qu'il en restait. L'une d'elle avait été dégondée et s'était effondrée à l'intérieur de la ville. Il manquait une bonne partie de l'autre, explosée comme si un canon à la puissance phénoménale avait voulu la détruire. De nouvelles ténèbres, dissimulant probablement de nouveaux escaliers, s'échappaient du tunnel que le portail scellait jadis.
 Cole resta en hauteur une ou deux heures. Ses soldats explorèrent les décombres de Khughbur à la recherche de quoi que ce soit d'intéressant : de l'eau, des hommes, des indices. Il n'avait trouvé que pierre, poussière et ossements en quantité. Ceux de nains morts il y a bien longtemps. Les dhiliens se rassemblèrent autour de leur chef pour obtenir de nouveaux ordres. Le chevalier royal avait beau réfléchir, il n'avait aucune autre piste. Aussi, et surtout en désespoir de cause, il se replia sur l'idée de Kairo. Le groupe se dirigea donc vers les grandes portes abattues.
 Les recherches durèrent trois jours de plus. Les hommes traînaient les pieds toujours plus. Cela faisait dix jours qu'ils n'avaient pas vu la lumière du soleil. À cette pensée, Cole se demanda même s'ils avaient vraiment passé autant de temps dans les interminables tunnels. Estimer l'heure était un véritable défi sans lumière naturelle. Peu importait. Tout ce qu'il avait en tête, c'était de se racheter auprès du roi en menant cette mission à bien.
 Ce fut un mystérieux tremblement de terre qui attira son attention. Très léger, survenu pendant son quart de garde, il avait presque cru rêver en sentant la terre vibrer sous ses pieds. Ça n'avait duré qu'une poignée de secondes, mais ce fut suffisant pour comprendre qu'il y avait de la vie non loin. Une secousse si brève ne pouvait être causé que par d'intenses explosions de poudre. Une mine active se trouvait dans les environs, à quelques heures de marche seulement. Le chevalier royal patienta jusqu'au lendemain pour reprendre la route. Il n'y avait pas de raison de se presser et les hommes auraient rechigné à la tâche comme des enfants à qui on demande de l'aide pour dresser la table.
  Ils reprirent ainsi la route en suivant les longs couloirs vides qui couraient dans la montagne. Plus ils avançaient, plus ils descendaient. Cole ignorait combien de marches ils avaient foulé. Deux, trois milles, estima t-il, sans savoir à quel point il était proche de la vérité. Il se surprit à vouloir remonter à la surface. Son esprit vogua du regard terrifiant du roi jusqu'à celui plus affectueux de la princesse Asena. Il espérait qu'elle s'était remise de ses émotions et que sa blessure ne lui apportait aucune difficulté. En y pensant, le chevalier royal se sentit plus responsable que jamais et baissa la tête, en signe de résignation.
 Son pied dégagea une petite pierre bleutée. Cole s'écarta du chemin et alla ramasser le caillou. C'était une gemme azurine, de la taille d'un pouce. Elle rayonnait comme si une luciole était emprisonnée à l'intérieur. Kairo lui posa sa main sur l'épaule, le tirant de sa rêverie.
— Je me demandais quand tu allais remarquer.
 Cole leva les yeux et découvrit, à divers endroits dans la roche, de petits gisements de ce cristal lumineux. Un instant, il n'arriva pas à croire qu'il ne les avait pas remarqué, jusqu'à ce que Kairo lui explique qu'il avait le front tellement plissé que personne n'avait voulu se risquer à le déranger.
— Ça fait bien une heure qu'on en trouve partout.
— Tu sais ce que c'est ?
— Si c'est ce que je pense, les haléens appelent ça de l'overelveya. Une idée ?
— Jade des vénétiens. C'est extrêmement rare.
— Et extrêmement cher, ajouta Kairo. Un morceau de cette taille-là doit bien valoir six mois de soldes.
 La voix de Kairo résonna jusqu'aux oreilles des soldats, qui s'arrêtèrent chacun leur tour de marcher avant de se tourner vers eux. L'appât du gain apparut rapidement sur leurs visages, assombris et creusés par la fatigue et la faim. Cole voulut s'empresser de leur interdire de se servir et sa main se dirigea inconsciemment vers son épée pour les empêcher de détruire tous les cristaux des environs. Puis, voyant les étoiles dans leurs yeux, il capitula.
— Soyez raisonnables, par pitié. Environ une once par personne. Je vous fouillerais dès que nous sortirons de cet enfer.
 Les soldats se jetèrent sur les parois, extirpant à mains nues leur maigre butin. Kairo s'abstint, tout comme Cole, qui envisagea une seconde de garder celui qu'il avait entre les doigts. Il se dit qu'il pouvait servir de cadeau pour le roi. Puis il se ravisa : jamais il ne pourrait racheter son imprudence, même avec toute la jade qu'il pourrait trouver. Il tendit sa pierre à Kairo.
— Tu pourras offrir une nouvelle bague à Kirris, en t'excusant de t'être enfui pour me suivre.
 Kairo s'apprêta à lancer une de ces répliques cinglantes dont il avait le secret quand une détonation fit trembler les murs. L'explosion avait eu lieu à proximité, ce qui fissura le plafond. Quelques grosses caillasses se décrochèrent de la roche pour s'écraser au milieu des soldats. Cole fut le plus prompt à stabiliser sa posture et releva son regard, prêt à éviter toute nouvelle chute de pierre.
 Quand la secousse s'arrêta, les soldats attendirent les instructions. Ils n'étaient plus très loin de ce qu'ils cherchaient. Sans un mot, Cole désigna la direction qu'ils suivaient depuis plusieurs heures. Après seulement cinq minutes, les dhiliens débouchèrent dans une mine de jade des vénétiens. La cavité était parsemée de larges piliers de pierre, comme de colossales stalactites et stalagmites qui s'étaient unis des millions d'années plus tôt. Les colonnes et le plafond étaient recouvert de gisements d'overelveya et illuminaient toute la grotte d'un bleu turquoise diffus.
 Certains piliers étaient entourés de passerelles en bois, disposées sur plusieurs niveaux, afin de permettre aux mineurs d'extraire les cristaux. Les bruits des pioches résonnaient si forts dans toute la caverne que Cole eut l'impression qu'elles s'abattaient à côté de ses oreilles. Tous les sons étaient amplifiés : on entendait le bruit de brouettes pleines à craquer, les discussions animées de quelques ouvriers, un contremaître qui hurlait ses ordres en les accompagnant de divers jurons plutôt fleuris. Rester discret pouvait s'avérer être la tâche la plus aisée du monde, comme la plus difficile : il fallait particulièrement bien gérer le bruit.
 Cole, Kairo et deux soldats grimpèrent sur un monticule pour avoir une vue d'ensemble de la mine. La lueur des cristaux, mêlée à la poussière flottant dans l'air, empêchait de voir le fond de la grotte. Elle prenait même le dessus sur les centaines de torches qui étaient éparpillées un peu partout. De là où ils se trouvaient, ils comptaient une douzaine de colonnes. Trois avaient été déshabillées de leur cristaux, quatre étaient en plein effeuillage, et les autres attendaient leur tour, un peu plus loin. Des hommes poussaient ici et là leurs chariots.
— Ce sont nos soldats ? murmura Cole.
— Impossible à dire, Sire.
 Le chevalier royal observa la scène quelques instants et désigna un travailleur isolé que personne ne surveillait.
— Redescendez et amenez-moi ce mineur. Et faîtes-vous discret. Si nous avons affaire à une entreprise illégale, je préfèrerais ne pas attirer l'attention des contremaîtres.
— Pas tout de suite, en tout cas, corrigea Kairo après que les deux soldats soient partis. Je te connais. Si ce sont des esclavagistes, tu vas vouloir leur faire la peau.
 L'haléen faisait référence aux griefs que Cole avait à l'encontre du sergent Randal. Il n'avait jamais eu l'occasion de lui faire payer ses innombrables sanctions. Depuis, Cole avait développé une haine intarissable pour ceux qui profitaient de la faiblesse des autres et qui exploitaient l'homme pour le plaisir ou pour leur profit personnel.
 Cole redescendit avec Kairo et ils attendirent quelques minutes que les deux soldats envoyés reviennent. Ils réapparurent rapidement avec le mineur. Sur son visage se lisait un mélange de surprise, d'excitation et d'infinie gratitude. Il porta des yeux exorbités d'étonnement et se dirigea, chancelant comme un vieillard, vers le chevalier royal.
— Vous êtes venus pour nous ? demanda t-il, la voix tremblante.
— Toute la garnison de Ner Doral se trouve ici ?
— Oui, Sire. Quelques uns sont morts d'épuisement. Ils se sont débarrassés des corps.
— À quoi doit-on s'attendre ?
— Des nains. Une cinquantaine.
— Cinquante nains ont réussi à capturer les deux cents soldats de la citadelle ? gronda Cole à voix basse.
— C'est ça qui t'étonne ? demanda Kairo, coupant la parole au prisonnier. Pour ma part, c'est de voir des nains forcer des humains à creuser à leur place.
 Le chevalier désigna deux nains, sur l'une des passerelles. Ils passaient un dhilien à tabac. Les autres mineurs aux alentours détournaient le regard et se concentraient sur leur travail. Cole se sentit bouilloner de rage. Il dégaina son épée et serra la garde à s'en faire saigner les doigts.
— Éliminez-moi toute cette vermine, siffla le chevalier entre ses dents.
1
0
0
9
Défi
roland maille
Oui, c'est vrai , je l'avoue, je suis gourmand! pas vous?
6
8
0
0
BEE

Quand j’étais plus jeune, j’aimais le cul. J’aimais le cul plus que tout au monde je crois. Certaines personnes développent une passion pour le sport, les jeux-vidéos, la lecture ou le tricot, moi c’était le cul.Je ne sais pas d’où m’est venu ce goût pour le cul. Si un psychiatre m’avait examiné à cette époque, il aurait certainement trouvé au plus profond de mon subconscient des traumatismes issus de mon enfance, un complexe d’œdipe mal résolu, une forte carence affective ou alors un choc neurologique, un quelconque dommage dans mon cortex pré-frontal – comme la fois où je me suis pris une balle de baseball en pleine tête pendant un match à l’école primaire et que je suis resté bien dix minutes inconscient ? – et m’aurait prescrit des médicaments ou un séjour dans un monastère shaolin.
Oui j’aimais le cul. Et l’alcool aussi. Et le poker. Et les bastons de rue. Et fumer des cigares. J’étais un gros beauf en fait, une mauvaise caricature de Tyler Durden – les abdos en moins. Mais j’étais heureux. Savez-vous ce que ça fait de vous réveiller chaque matin aux côtés d’une nouvelle nana, dans un pieu qui n’est pas le vôtre, dans un quartier différent de la ville après vous être bourré la gueule jusqu’à l’aube et avoir gagné – ou perdu – des fortunes sur un brelan ou une double-paire ? Non bien sûr vous ne pouvez pas le savoir. On vous a mis en tête que tout ça c’était mal, qu’il fallait une vie routinière, la sécurité de l’emploi, une famille, un environnement stable.
J’en ai connu des culs. Des culs arabes, des hispaniques, des pâles, des bronzés, des maigres, des décharnés, des gros, des chinois, des philippins, des créoles, des culs de trans, celui d’un travelo une fois je crois, des français, des slovènes, des suédois, des trous du cul…
Les bien-pensants diront que ce n’est pas une vie, qu’un jour il faut grandir, entrer dans le monde adulte, se trouver un boulot, un vrai boulot – comme postier ou cuistot – et arrêter de glander, de rêver, et peut-être qu’ils auront raison, peut-être que c’est eux qui détiennent la vérité, la parole divine et absolue… Ou peut-être pas. Je n’ai jamais su en fait. Je sais juste qu’à une époque, j’étais accroc au cul et que je m’amusais bien.
0
0
0
2

Vous aimez lire Fanny ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à Scribay !
Sur Scribay, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0