Chapitre 2 : Douces attentions

7 minutes de lecture

Dix-huit années s'étaient écoulées depuis ce jour à la fois maudit et béni. En une nuit, elle avait perdu sa mère, son foyer et une vie paisible, mais elle y avait trouvé une véritable amie. L’amitié de Laurette lui avait indirectement sauvée la vie là bas, la tirant sans cesse vers le haut, lui faisant de ce fait oublier son profond chagrin.

Malgré cela, elle ne connaissait toujours pas la raison qui avait conduit sa meilleure amie à l'orphelinat la même semaine qu’elle. Certains parleraient de destin, d'autres d'un hasard tragique. Cependant, Eléanore était à deux doigts de maudire cette foutue destinée !

Elle était rentrée de son footing matinal, heureuse de prendre une douche, avant de partir pour son premier jour de travail. Un flacon en plastique transparent était installé sur le support à l'intérieur de la douche. Une mot accompagnait le tant redouté contenant.

" Coucou poulette ! Je compte sur toi pour tester mon nouveau shampoing. Bizzzz "

L'ange démoniaque nommé Laurette avait encore frappé. Ce flacon devait probablement contenir la dernière création de sa marque déposée « Made in Laure ». « Made in Laurette » n’avait pas été retenue par cette dernière, puisque son propre prénom était bien de trop démodée pour le jeune public que son entreprise de cosmétiques ciblait.

Avant toute chose, Eléanore prit le temps de laisser son corps refroidir de sa course contre le stress. L'angoisse engendrée par l'attente de son premier jour l’empêchait de dormir depuis plusieurs nuits. Le seul moyen qu'elle avait d'évacuer toute cette tension, à défaut d'un beau mâle dans son lit, était de courir, encore et toujours. Elle avait perdu la notion du temps ce matin dans les bois, une douce quiétude y régnait, la forçant presque à y flâner quelque temps avant de commencer sa course éreintante.

Les minutes défilants à toute allure, elle finit donc par se saisir de la catastrophe à venir. Elle ouvrit le capuchon et une odeur des plus désagréable envahit ses narines. Un flot de souvenirs s'empara d'Eléanore : les soirées trop arrosées, les monstrueuses gueules de bois à en vomir dans les bosquets de la résidence, les regrets, suivis des nombreuses promesses de ne plus jamais recommencer. Au plus loin qu'elle se souvenait, ces promesses avaient toutes finis par être rompues.

Laurette avait donc osé, un shampoing au rhum ! Et bien pourquoi pas, se résigna-t-elle. Après tout Eléanore l'avait voulu, quand sa colocataire avait eu l'idée de lancer sa marque elle l'avait encouragée en se proposant même de lui servir de cobaye. Il était trop tard pour revenir en arrière.

Elle débuta donc son test. Première étapes apparence du produit. Il avait la bonne texture pour un shampoing, elle s'attendait à quelque chose de bien plus liquide. Ses pensées dérivèrent à la vue du shampoing blanchâtre, à combien de temps remontait sa dernière nuit dans les bras d'un homme ? Beaucoup trop longtemps malheureusement. Elle se ressaisit et reprit son expérimentation. Elle se massa le cuir chevelu délicatement pendant deux minutes, puis elle passa au reste de ses cheveux. Eléanore avait fini par s'accoutumer à l'odeur. Mais, dans un coin de son esprit, elle priait pour qu'aucun effluve de rhum ne subsiste en sortant de la douche. C'est pourquoi elle ne lésina pas sur le rinçage, et elle fut bien déçue. Ses cheveux, ainsi que le reste de son corps empestaient. Elle réitéra, sans succès. Elle aurait pu faire passer cette odeur en faisant un nouveau shampoing, avec un produit aux senteurs plus agréables, mais cette pratique allait contre le principe de testeuse en chef.

Résignée, Eléanore sortit de la douche et enveloppa sa tignasse puante dans une serviette sèche. Elle s'attarda, nue, devant son reflet. Les brûlures avaient laissé la place à des petites marques sur tous ses membres, presque invisibles, pour un regard autre le que le sien. Ce douloureux souvenir lui avait appris à ne plus porter de vêtements en polyester. Quant à son mollet, le résultat final était des plus laid, une surface de la taille d'un gant de toilette persistait à lui rappeler qu'elle ne se souvenait plus de cette nuit là. Il lui était impossible de se remémorer la manière dont les flammes avaient pu atteindre uniquement cette partie de son corps. Elle savait pertinemment qu'il y avait eu un incendie, mais son esprit lui refusait l’accès aux détails.

Les spécialistes pensaient que c'était un moyen pour elle de se protéger, cependant, elle savait que quelque chose clochait. Pourquoi était-elle dehors, saine et sauve, et pas sa mère ? Alors que sa chambre de petite fille était à l'étage. Il avait relevé pleins d'incohérences dans le discours de madame Châtelet. Néanmoins, elle n'avait jamais eu le courage de faire des recherches, elle appréhendait ce qu'elle pourrait y trouver.

Elle sortit de sa rêverie et s'habilla à la hâte angoissée à l'idée d'arriver en retard. Ses vêtements étaient prêts depuis le jour où elle avait appris son embauche. Un chemisier bleu accompagnait un pantalon en lin beige, complété par des petits talons ouverts en fibres de coco tressées. Eléanore n'avait pas une garde de robes gargantuesque. Elle aimait que ses vêtements soient de bonne qualité. De plus, la jeune femme désirait respecter au mieux ses convictions au travers de son shopping. Cela consistait donc à ne pas posséder de vêtements dont l'éthique de l'enseigne était douteuse. Pour que l'une d'entre elles rentre dans ses bonnes grâces, il fallait qu'elle ne pratique pas de tests sur les animaux, qu'elle ne vende pas de cuir, qu'elle respecte la nature et que la vente soit équitable. Malheureusement, cela n'allait pas de pair avec ses moyens de jeune diplômée. Son look était un peu vieillot selon Laurette, mais efficace pour sembler un minimum professionnel.

Elle se détourna du miroir après avoir vérifié son allure générale et s'en alla en direction du salon salle à manger où Laurette l'attendait, la tête cachée derrière un magasine de mode. Elle prenait des notes en même temps qu'elle buvait son café péruvien favori. Sa colocataire était toujours accompagnée de son fidèle carnet bleu.

Certains le qualifieraient de torchon, d'autre d'une véritable bible de la cosmétique. Laurette y inscrivait toutes ses idées, pensées et projets à venir. C'était vrai, qu'il faisait peine à voir, sa couverture était recouverte de marques de tasses de café. Des miettes de gâteau à la cannelle ornaient presque toutes les pages, seules rescapées de la gloutonnerie de son amie. Ce carnet bleu était corné de partout et regorgeait d'articles découpés dans de nombreuses revues. C'était Eléanore qui le lui avait offert le jour où Laurette avait pris la décision de créer son entreprise.

- Bonjour, toi l’entité, qui a fait de moi une bouteille de rhum ambulante ! rit Eléanore, tout en étant un peu amer.

- Coucou poulette ! Comment s'est passé ton entraînement ? répondit-elle

Laurette savait que son amie était en colère, d'où sa piètre tentative de changer de sujet. Elle était un peu honteuse de ne pas avoir pensé à lui faire tester son nouveau produit un autre jour que celui-ci, quelle idiote !

Eléanore ne lui répondit pas, son attention avait été détournée par la présence d'un paquet, arrivé tout droit de la boulangerie, posé sur le bar de la cuisine. Ce bar séparait joliment la cuisine et la salon, ajoutant ainsi un peu de cachet à l'appartement des filles. Il était l'élément qui les avait fait craquer pour cet appartement, son revêtement en brique rouge, couplé avec les poutres du plafond en métal, donnait un style de friche industriel retapé à leur logement.

La jeune femme se saisit du paquet les yeux pétillants de bonheur.

- Du flan ! Mais tu es allée le chercher quand ? La boulangerie de madame Hérine est fermée le lundi.

- Je le lui avais commandé la semaine dernière et pendant ton footing je suis allée directement le chercher chez elle. Elle était si contente que sa meilleure cliente ait décroché un travail, qu'elle a insisté pour t'en faire un tôt ce matin, pour qu'il soit le plus frais possible.

- Trop trop torp bien ! piailla Eléanore aux anges. Je passerais la remercier dans la semaine alors. Merci à toi aussi, c'est exactement ce qu'il me manquait.

Elle fit un énorme câlin à sa meilleure amie, touchée par cette délicieuse attention. Le flan pâtissier de madame Hérine était une bénédiction culinaire et remontait le moral d'Eléanore quoiqu'il arrive.

- Pas trop stressée ? demanda Laurette consciente de la boule de nerf qu'était son amie.

- Non ça va, j'ai fait six années d'études pour ça je devrais m'en sortir, relativisa la jeune diplômée.

- Et honnêtement ? insista-t-elle.

- Je suis morte de trouille ! J'ai réussi à rêver que j'arrivais au travail toute nue, alors que j'ai dû dormir quoi... cinq minutes à peine, s'offusqua Eléanore, déjà à bout de nerfs.

- Tiens bois ce thé et une part, ou deux ou bien même trois de ce flan si ça t'aide à te détendre un peu, lui dit Laurette tout en lui tendant sa tasse fétiche avec une photo des deux copines à la plage.

Eléanore accepta la thé en plus du flan, consciente que le fait d'avoir le ventre plein ne pouvait lui être que bénéfique. Elle regarda l'heure, sept heures trente, parfait. Elle prit son sac, lui aussi prêt depuis des lustres, qui contenait tout ce dont une femme avait besoin pour affronter une journée. Certains objets pouvaient sembler incongrus, cependant avoir une carte de la ville de Nantes était toujours utile. Les smartphones n'étaient pas assez fiables à ses yeux pour se guider et trop sujet au vol dans les grandes villes.

Pire que ces engins de malheurs, Eléanore ne se fiait que très rarement aux gens. Elle n'était pas agoraphobe ou anthropophobe, cependant elle arrivait à sentir la véritable nature des personnes autour d'elle. Le Léa-sens, comme l'appelait Laurette, avait rendu Eléanore très méfiante envers les inconnus, elle discernait leurs aspects les plus sombres et leurs mensonges quand ils s'adressaient à elle. Ce n'était pas pour rien que son amie l'invitait toujours aux soirées en ville, elle l'utilisait en tant que radar à mecs à embrouilles.

Eléanore s’apprêtait à s'en aller, décidée à affronter cette journée avec bonne humeur, malgré la demi-heure de bus qui l'attendait.

Léa ! fut-elle interpellée par Laurette. Tu oublies ta blouse de super héroïne, morue !

C'est toi la morue, MORUE ! Merci Laurette, tu me sauves la vie, comme toujours.

Eléanore s’empara de sa blouse, fit un bisou à son héroïne et descendit les six étages de la résidence à toute vitesse, sa panoplie de vétérinaire enfin complète.

Annotations

Recommandations

Tom Men

 Après avoir quitté Ner Doral pour s'enfoncer dans les entrailles du monde, l'unité de Cole avait longuement arpenté les étroits passages sous la montagne. Creusés par les nains plusieurs millénaires auparavant, certains étaient si étriqués que les plus robustes des soldats avaient du mal à se frayer leur chemin. Au contraire, d'autres étaient tellement démesurés que la lueur des torches ne parvenaient pas jusqu'au plafond. Les discussions allaient bon train, tergiversant sur comment des êtres aussi petits pouvaient bien forer d'aussi grands tunnels.
 L'exploration des sous-sols de l'Afirat dura plusieurs jours. Cole, toujours à la tête de l'expédition, ne faisait que suivre son instinct. Il n'y avait aucune indication, aucune façon de savoir si la direction qu'ils prenaient tous était la bonne. Il se contentait de prendre les volées de marches qui descendaient vers les profondeurs. Quelques uns, dont Kairo, avaient beau lui demander s'il savait où il allait, Cole se limitait à un simple hochement de la tête.
 La route vers Khughbur était finalement plus compliquée qu'un simple escalier reliant la capitale des nains à la surface. Parfois, les soldats atteignaient quelque salle si vaste qu'elle aurait pu abriter un village de bonne taille et quelques champs. Le sol et les murs étaient souvent proprement rabotés, plus lisses que les pierres taillées réservées à un chantier d'agrandissement de palais. Si de l'eau coulait le long des parois, elle était toujours d'une grande pureté et permettait aux hommes de Cole de se rafraîchir et de remplir les gourdes. Bien que boire n'était pas un problème, les soldats se plaignaient de plus en plus du manque de nourriture. L'humeur générale se dégradait à mesure que le groupe avançait vers Khughbur.
 L'unité parvint à rejoindre la capitale après une longue semaine de marche. Cole s'était attendu à découvrir la plus grande caverne du monde, si large qu'il était impossible d'en voir les parois. Il avait espéré trouver une cité aux bâtiments titanesques tout en pierre, aux statues d'anciens héros nains dont on parlait dans les livres et aux fontaines, arches, ponts et autres sculptures à la splendeur inégalée.
 Khughbur n'était qu'un vaste tas de ruines. Tout ce qui avait un jour été construit ici avait été réduit à l'état de gravats. La ville n'en avait que le nom, le reste n'étant désormais que décombres et poussière. Le vent assourdissant qui s'infiltrait et résonnait dans la caverne soulevait d'épais nuages de particules, faisant pleurer et tousser les visiteurs.
 D'un signe de la main, Cole dispersa ses hommes. Kairo attendit qu'ils soient seuls pour se mettre à son niveau. Côte à côte, leurs regards balayèrent les vestiges.
— Une tempête n'aurait pas pu causer autant de dégâts, lança Cole avant même que son ami ne prenne la parole.
 Kairo éclata d'un rire franc et fut prit d'une quinte de toux sèche. Il se débarrassa de la poussière ingérée en buvant une longue gorgée d'eau.
— Évite de t'étouffer, j'ai besoin de toi, plaisanta Cole.
— Je trouve fou que tu arrives à lire dans mes pensées comme ça. Bon, qu'est-ce qu'on fait ?
 Cole ne trouva aucune réponse. Il avait misé toutes ses chances de retrouver la garnison de Ner Doral à Khughbur. Mais la ville n'existait plus, et cela depuis probablement des dizaines d'années. Peut-être même des centaines. Il lui restait un goût amer dans la bouche : celui de n'avoir rien à rapporter avec lui à Dhilia. Kairo se rapprocha.
— Elamin va te massacrer si on retrouve pas les disparus.
— Tu ne m'apprends rien. Donne-moi plutôt une idée.
— Ils sont peut-être plus bas encore.
 Accompagné la parole d'un geste, il pointa deux soldats qui se dirigeait vers le fond de la caverne. Au loin, on distinguait deux grandes portes, du moins ce qu'il en restait. L'une d'elle avait été dégondée et s'était effondrée à l'intérieur de la ville. Il manquait une bonne partie de l'autre, explosée comme si un canon à la puissance phénoménale avait voulu la détruire. De nouvelles ténèbres, dissimulant probablement de nouveaux escaliers, s'échappaient du tunnel que le portail scellait jadis.
 Cole resta en hauteur une ou deux heures. Ses soldats explorèrent les décombres de Khughbur à la recherche de quoi que ce soit d'intéressant : de l'eau, des hommes, des indices. Il n'avait trouvé que pierre, poussière et ossements en quantité. Ceux de nains morts il y a bien longtemps. Les dhiliens se rassemblèrent autour de leur chef pour obtenir de nouveaux ordres. Le chevalier royal avait beau réfléchir, il n'avait aucune autre piste. Aussi, et surtout en désespoir de cause, il se replia sur l'idée de Kairo. Le groupe se dirigea donc vers les grandes portes abattues.
 Les recherches durèrent trois jours de plus. Les hommes traînaient les pieds toujours plus. Cela faisait dix jours qu'ils n'avaient pas vu la lumière du soleil. À cette pensée, Cole se demanda même s'ils avaient vraiment passé autant de temps dans les interminables tunnels. Estimer l'heure était un véritable défi sans lumière naturelle. Peu importait. Tout ce qu'il avait en tête, c'était de se racheter auprès du roi en menant cette mission à bien.
 Ce fut un mystérieux tremblement de terre qui attira son attention. Très léger, survenu pendant son quart de garde, il avait presque cru rêver en sentant la terre vibrer sous ses pieds. Ça n'avait duré qu'une poignée de secondes, mais ce fut suffisant pour comprendre qu'il y avait de la vie non loin. Une secousse si brève ne pouvait être causé que par d'intenses explosions de poudre. Une mine active se trouvait dans les environs, à quelques heures de marche seulement. Le chevalier royal patienta jusqu'au lendemain pour reprendre la route. Il n'y avait pas de raison de se presser et les hommes auraient rechigné à la tâche comme des enfants à qui on demande de l'aide pour dresser la table.
  Ils reprirent ainsi la route en suivant les longs couloirs vides qui couraient dans la montagne. Plus ils avançaient, plus ils descendaient. Cole ignorait combien de marches ils avaient foulé. Deux, trois milles, estima t-il, sans savoir à quel point il était proche de la vérité. Il se surprit à vouloir remonter à la surface. Son esprit vogua du regard terrifiant du roi jusqu'à celui plus affectueux de la princesse Asena. Il espérait qu'elle s'était remise de ses émotions et que sa blessure ne lui apportait aucune difficulté. En y pensant, le chevalier royal se sentit plus responsable que jamais et baissa la tête, en signe de résignation.
 Son pied dégagea une petite pierre bleutée. Cole s'écarta du chemin et alla ramasser le caillou. C'était une gemme azurine, de la taille d'un pouce. Elle rayonnait comme si une luciole était emprisonnée à l'intérieur. Kairo lui posa sa main sur l'épaule, le tirant de sa rêverie.
— Je me demandais quand tu allais remarquer.
 Cole leva les yeux et découvrit, à divers endroits dans la roche, de petits gisements de ce cristal lumineux. Un instant, il n'arriva pas à croire qu'il ne les avait pas remarqué, jusqu'à ce que Kairo lui explique qu'il avait le front tellement plissé que personne n'avait voulu se risquer à le déranger.
— Ça fait bien une heure qu'on en trouve partout.
— Tu sais ce que c'est ?
— Si c'est ce que je pense, les haléens appelent ça de l'overelveya. Une idée ?
— Jade des vénétiens. C'est extrêmement rare.
— Et extrêmement cher, ajouta Kairo. Un morceau de cette taille-là doit bien valoir six mois de soldes.
 La voix de Kairo résonna jusqu'aux oreilles des soldats, qui s'arrêtèrent chacun leur tour de marcher avant de se tourner vers eux. L'appât du gain apparut rapidement sur leurs visages, assombris et creusés par la fatigue et la faim. Cole voulut s'empresser de leur interdire de se servir et sa main se dirigea inconsciemment vers son épée pour les empêcher de détruire tous les cristaux des environs. Puis, voyant les étoiles dans leurs yeux, il capitula.
— Soyez raisonnables, par pitié. Environ une once par personne. Je vous fouillerais dès que nous sortirons de cet enfer.
 Les soldats se jetèrent sur les parois, extirpant à mains nues leur maigre butin. Kairo s'abstint, tout comme Cole, qui envisagea une seconde de garder celui qu'il avait entre les doigts. Il se dit qu'il pouvait servir de cadeau pour le roi. Puis il se ravisa : jamais il ne pourrait racheter son imprudence, même avec toute la jade qu'il pourrait trouver. Il tendit sa pierre à Kairo.
— Tu pourras offrir une nouvelle bague à Kirris, en t'excusant de t'être enfui pour me suivre.
 Kairo s'apprêta à lancer une de ces répliques cinglantes dont il avait le secret quand une détonation fit trembler les murs. L'explosion avait eu lieu à proximité, ce qui fissura le plafond. Quelques grosses caillasses se décrochèrent de la roche pour s'écraser au milieu des soldats. Cole fut le plus prompt à stabiliser sa posture et releva son regard, prêt à éviter toute nouvelle chute de pierre.
 Quand la secousse s'arrêta, les soldats attendirent les instructions. Ils n'étaient plus très loin de ce qu'ils cherchaient. Sans un mot, Cole désigna la direction qu'ils suivaient depuis plusieurs heures. Après seulement cinq minutes, les dhiliens débouchèrent dans une mine de jade des vénétiens. La cavité était parsemée de larges piliers de pierre, comme de colossales stalactites et stalagmites qui s'étaient unis des millions d'années plus tôt. Les colonnes et le plafond étaient recouvert de gisements d'overelveya et illuminaient toute la grotte d'un bleu turquoise diffus.
 Certains piliers étaient entourés de passerelles en bois, disposées sur plusieurs niveaux, afin de permettre aux mineurs d'extraire les cristaux. Les bruits des pioches résonnaient si forts dans toute la caverne que Cole eut l'impression qu'elles s'abattaient à côté de ses oreilles. Tous les sons étaient amplifiés : on entendait le bruit de brouettes pleines à craquer, les discussions animées de quelques ouvriers, un contremaître qui hurlait ses ordres en les accompagnant de divers jurons plutôt fleuris. Rester discret pouvait s'avérer être la tâche la plus aisée du monde, comme la plus difficile : il fallait particulièrement bien gérer le bruit.
 Cole, Kairo et deux soldats grimpèrent sur un monticule pour avoir une vue d'ensemble de la mine. La lueur des cristaux, mêlée à la poussière flottant dans l'air, empêchait de voir le fond de la grotte. Elle prenait même le dessus sur les centaines de torches qui étaient éparpillées un peu partout. De là où ils se trouvaient, ils comptaient une douzaine de colonnes. Trois avaient été déshabillées de leur cristaux, quatre étaient en plein effeuillage, et les autres attendaient leur tour, un peu plus loin. Des hommes poussaient ici et là leurs chariots.
— Ce sont nos soldats ? murmura Cole.
— Impossible à dire, Sire.
 Le chevalier royal observa la scène quelques instants et désigna un travailleur isolé que personne ne surveillait.
— Redescendez et amenez-moi ce mineur. Et faîtes-vous discret. Si nous avons affaire à une entreprise illégale, je préfèrerais ne pas attirer l'attention des contremaîtres.
— Pas tout de suite, en tout cas, corrigea Kairo après que les deux soldats soient partis. Je te connais. Si ce sont des esclavagistes, tu vas vouloir leur faire la peau.
 L'haléen faisait référence aux griefs que Cole avait à l'encontre du sergent Randal. Il n'avait jamais eu l'occasion de lui faire payer ses innombrables sanctions. Depuis, Cole avait développé une haine intarissable pour ceux qui profitaient de la faiblesse des autres et qui exploitaient l'homme pour le plaisir ou pour leur profit personnel.
 Cole redescendit avec Kairo et ils attendirent quelques minutes que les deux soldats envoyés reviennent. Ils réapparurent rapidement avec le mineur. Sur son visage se lisait un mélange de surprise, d'excitation et d'infinie gratitude. Il porta des yeux exorbités d'étonnement et se dirigea, chancelant comme un vieillard, vers le chevalier royal.
— Vous êtes venus pour nous ? demanda t-il, la voix tremblante.
— Toute la garnison de Ner Doral se trouve ici ?
— Oui, Sire. Quelques uns sont morts d'épuisement. Ils se sont débarrassés des corps.
— À quoi doit-on s'attendre ?
— Des nains. Une cinquantaine.
— Cinquante nains ont réussi à capturer les deux cents soldats de la citadelle ? gronda Cole à voix basse.
— C'est ça qui t'étonne ? demanda Kairo, coupant la parole au prisonnier. Pour ma part, c'est de voir des nains forcer des humains à creuser à leur place.
 Le chevalier désigna deux nains, sur l'une des passerelles. Ils passaient un dhilien à tabac. Les autres mineurs aux alentours détournaient le regard et se concentraient sur leur travail. Cole se sentit bouilloner de rage. Il dégaina son épée et serra la garde à s'en faire saigner les doigts.
— Éliminez-moi toute cette vermine, siffla le chevalier entre ses dents.
1
0
0
9
Défi
roland maille
Oui, c'est vrai , je l'avoue, je suis gourmand! pas vous?
6
8
0
0
BEE

Quand j’étais plus jeune, j’aimais le cul. J’aimais le cul plus que tout au monde je crois. Certaines personnes développent une passion pour le sport, les jeux-vidéos, la lecture ou le tricot, moi c’était le cul.Je ne sais pas d’où m’est venu ce goût pour le cul. Si un psychiatre m’avait examiné à cette époque, il aurait certainement trouvé au plus profond de mon subconscient des traumatismes issus de mon enfance, un complexe d’œdipe mal résolu, une forte carence affective ou alors un choc neurologique, un quelconque dommage dans mon cortex pré-frontal – comme la fois où je me suis pris une balle de baseball en pleine tête pendant un match à l’école primaire et que je suis resté bien dix minutes inconscient ? – et m’aurait prescrit des médicaments ou un séjour dans un monastère shaolin.
Oui j’aimais le cul. Et l’alcool aussi. Et le poker. Et les bastons de rue. Et fumer des cigares. J’étais un gros beauf en fait, une mauvaise caricature de Tyler Durden – les abdos en moins. Mais j’étais heureux. Savez-vous ce que ça fait de vous réveiller chaque matin aux côtés d’une nouvelle nana, dans un pieu qui n’est pas le vôtre, dans un quartier différent de la ville après vous être bourré la gueule jusqu’à l’aube et avoir gagné – ou perdu – des fortunes sur un brelan ou une double-paire ? Non bien sûr vous ne pouvez pas le savoir. On vous a mis en tête que tout ça c’était mal, qu’il fallait une vie routinière, la sécurité de l’emploi, une famille, un environnement stable.
J’en ai connu des culs. Des culs arabes, des hispaniques, des pâles, des bronzés, des maigres, des décharnés, des gros, des chinois, des philippins, des créoles, des culs de trans, celui d’un travelo une fois je crois, des français, des slovènes, des suédois, des trous du cul…
Les bien-pensants diront que ce n’est pas une vie, qu’un jour il faut grandir, entrer dans le monde adulte, se trouver un boulot, un vrai boulot – comme postier ou cuistot – et arrêter de glander, de rêver, et peut-être qu’ils auront raison, peut-être que c’est eux qui détiennent la vérité, la parole divine et absolue… Ou peut-être pas. Je n’ai jamais su en fait. Je sais juste qu’à une époque, j’étais accroc au cul et que je m’amusais bien.
0
0
0
2

Vous aimez lire Fanny ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à Scribay !
Sur Scribay, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0