Chapitre 1 : L'orphelinat

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Une jeune fille arrive à l’orphelinat ce soir-là, la deuxième orpheline de la semaine. Seuls ses longs cheveux noirs présageaient de son sexe. Son visage était recouvert de suie, ses yeux gris étincelants luisaient dans la pénombre du couloir. Semblable à un animal blessé dont le regard révélait une ténacité bestiale, poussé par l’instinct de survie. Son pyjama rose à chats noirs en pilou tranchait avec son allure générale. L'habit en polyester portait, lui aussi, les stigmates d’une nuit épouvantable : il était fondu en grande partie au niveau de sa jambe droite, laissant ainsi apparaître des bandages immaculés. Cette enfant souffrait certainement de douloureuses brûlures. Néanmoins elle ne laissait rien paraître, sa démarche était assurée, prête à en découdre avec ce monde dont elle ignorait encore tout.

Elle était accompagnée d’une femme âgée, en tenue stricte et petits talons noirs. Madame Gutengräm, l'assistante sociale de l’orphelinat de jeunes filles, conduisait toutes ses petites âmes perdues au sein de l'établissement, telle la grande faucheuse accompagnant les défunts dans leur dernier voyage mortuaire.

- Bonsoir Marie-Ange, s’agit-il de la jeune Snowden ? questionna madame Châtelet, un sourire hypocrite plaqué sur le visage, qui vint à leur rencontre.

Cette douce et pétillante femme était aux antipodes de son interlocutrice, ses allures de femme rebelle au crâne rasé d’un côté et aux tenues des plus inventives était la directrice de l’établissement. Les fillettes l'appréciaient beaucoup et chacune d’entre elles recevait de son attention à parts égales.

- Répond gamine ! Quel est ton nom ? invectiva madame Gutengräm à l'encontre de l'enfant, tout en lui tirant les cheveux, dont certains tombèrent, abîmés par l'incendie.

La réaction de l'intéressée fut subtille, elle fuyait le regard d’Elisabeth, en un mouvement très léger, animée par une sorte de malaise discret.

- A dire vrai, la question vous était destinée madame, lanca Elisabeth faisan de son mieux pour rester polie face à une telle scène.

La tortionnaire ignora royalement sa remarque.

- Elle est restée muette avec les médecins et face aux questions des enquêteurs, continua l’assistante sociale. Ce fut la croix et la bannière pour la soigner, elle refuse qu’on lui enlève ses vêtements. A croire qu’elle aime être aussi crasseuse qu'une souillon ! Elle fit une pause et regarda Eléanore avec mépris, l’air profondément dégoûté par l’apparence sauvage de la fillette. Je vous souhaite bien du courage avec cette petite démone.

- Nous prendrons le temps qu’il faudra pour qu’elle se sente à l’aise, je ne suis pas inquiète. Où sont ses affaires ?

- Les pompiers n’ont rien pu extraire de la ruine de cendres qu’est devenue leur maison. Tout a brûlé. La gamine a été retrouvée avec le chien du voisin au pied de sa mère à moitié carbonisée, étendue à deux pas de la piscine. Ils ont eu du mal à récupérer la gosse, le chien, comme enragé, les empêchait d’approcher. Il a dû être abattu, sale clebs.

L’enfant ne réagissait pas aux dires de la vieille femme, comme insensible à son venin. Néanmoins, à l’évocation du sort du chien, Elisabeth cru distinguer une larme.

- Voici son dossier, reprit madame Gutengräm, elle n’a pas de père. Il y a aussi le bilan des médecins et les soins à suivre. Elle devra également se rendre régulièrement à l’hôpital pour surveiller ses brûlures. Et je pense qu’un suivi psychologique un peu plus poussé serait le bienvenu...

La vieille femme tendit à madame Châtelet la chemise cartonnée et poussa, non sans fermeté, la fillette en direction de la directrice. Puis, elle tourna les talons, s'empressant de quitter au plus vite cet établissement maudit. Elle ne dit pas au revoir à Elisabeth, qui s'en passa soulagée de son départ, tout comme Eléanore. Son passage fut aussi rapide que désagrable.

Après avoir fulminé contre cette abominable vieille femme, la directrice se mit au niveau d’Eléanore la mine peinée en pensant à la soirée qu’elle venait de vivre. Elle lui caressa tendrement ses si beaux cheveux un peu roussis par endroits et elle la serra dans ses bras. L’enfant resta de marbre, comme si ses émotions avaient été éteintes pour mieux se protéger. Elisabeth en fût d’autant plus triste, en général les câlins provoquaient chez les jeunes arrivantes un flot de larmes. Ce qui était tout à fait normal, elles avaient toutes vécu le traumatisme le plus violent qui soit pour un enfant, perdre ses parents. Les circonstances étaient toutes plus ou moins aussi effrayantes : accidents de la circulation, crime passionnel, suicide, et là un incendie.

- Dis-moi jolie princesse, comment t’appelles-tu ?

- Léa, souffla cette dernière, comme si ce qu’elle disait était un secret des plus précieux.

- Je remarque qu'il est écrit ici que tu te nommes Eléanore. Tu n’aimes pas ton prénom ? Il est pourtant si beau et digne d’une princesse.

- Ma maman m’appelle Eléanore que quand elle est en colère contre moi, je ne veux pas entendre sa voix en colère.

- Très bien Léa, je comprend parfaitement.

Elisabeth lui fit un clin d’oeil dans le but de créer un moment de complicité. La fillette n’avait pas besoin de pleurer pour l’instant, au contraire, il lui fallait absolument se sentir en sécurité. Et quoi de mieux qu’une routine pour cela.

- Avec l'aide de quelle sorcellerie, ta mère réussissait-elle à te faire prendre une douche ?

Eléanore sourit, un vrai sourire d’une enfant innocente qui se remémorait un doux souvenir. Elle s'apprêtait à répondre, cependant un conflit intérieur semblait la perturber. Elisabeth lui sourit en retour, à l’écoute, l’encourageant à lui exposer son dilemme.

- My mother isn't a witch ! Are you ? l’accent de l’enfant était impeccable, une grande fierté illuminait son visage tout sale, heureuse d’avoir pu montrer de quoi elle était capable à une grande personne.

- Yes, I am, répondit du tac au tac la directrice stupéfaite, ne sachant quoi répondre d'autre.

Elle se rendit compte que la la fillette était peut-être anglophone, d’où son mutisme général précedant son arrivée. Ce qui était loin de l’arranger, ses leçons d’anglais étaient très loin derrière elle.

- Ma maman me parle souvent en anglais, elle pense que cela m’aidera à trouver un bon travail pour avoir autant de chats que je souhaite. Pour aller me laver elle me dit tous les soirs : “ Go shower, you stinky little pig ” . C’est marrant je trouve.

- Alors je pense que tu devines ce que je vais te dire, mademoiselle je parle anglais comme une star ?

- Go shower, you stinky little pig !! s’exclama-t-elle en tapant dans la paume tendue d’Elisabeth.

La directrice se leva et prit la main d’Eléanore, elle vit du coin de l’oeil une vilaine morsure non soignée sur son poignet. Elle était très en colère contre cette sorcière de madame Gutengräm qui n’avait même pas prit le temps de comprendre la fillette et de panser ses blessures. Elle fit une note mentale pour penser à trouver le nom du médecin qui avait “soigné” Eléanore. Depuis quand est-ce qu’on laissait une enfant partir avec des plaies non désinfectées et soignées !

Marie-Ange était loin d’être l’assistante sociale la plus compétente qu’Elisabeth ait croisé depuis les cinq années qu’elle était à la tête de cet orphelinat. La compassion et l’amour n’étaient pas ce qui l’étouffait le plus, au contraire. Pourquoi faire ce métier si les enfants lui répugnaient autant ? Quatre ans auparavant, elle avait tenté de dénoncer ce vieux fossile qui avait eu le temps de traumatiser de nombreuses jeunes filles en à peine quelques heures en sa désagréable compagnie. Ses courriers et appels n’avaient jamais abouti et malgré toute sa détermination, les enfants lui demandant beaucoup d’attention, elle ne pouvait se permettre de perdre autant de temps dans des démarches administratives.

Elles arrivèrent aux douches, la pièce était petite mais très fonctionnelle. Elle comportait une dizaines de box de douches et autant de toilettes fermées. Elisabeth dirigea la jeune fille vers celle dédiée aux personnes à mobilité réduite pour qu’elle puisse l'asseoir afin de l’aider au mieux à enlever son pyjama dont certains lambeaux étaient, à première vue, collés au derme de la fillette.

Eléanore n’hésita pas longtemps avant d’entrer dans le box et de se déshabiller à toute allure sous les yeux ahuris de la directrice. L’enfant avait tiré son pyjama et arraché d’un coup sec les petit bout fondus sur ses chevilles et ses bras. Elle saignait presque à chaque fois qu'elle se débarrassait de résidus un peu trop résistants. Ce n’était plus du courage là, mais de l’insensibilité à la douleur à coup sûr. Jamais un enfant s'infligerais de telles souffrances, sans pleurer. Elisabeth finit par sortir de sa torpeur et saisit les bras d'Eléanore avant qu’elle ne continue à se faire du mal. Elle réfléchit aussi vite que son état le lui permettait, elle chercha un moyen alternatif à cette méthode barbare.

- Dis ma puce, les médecins ont fait comment pour retirer les petits bout de ton super pyjama de ta jambe ?

- Ils mettaient de l’eau froide sur ma jambe et ils enlevaient avec une pince les petits bouts noirs, mais c’était super long, au moins comme ça c’est rapide.

- Mais tu n’as pas mal en faisant comme ça ?

- Si, mais maman dit toujours qu’il faut arracher le pansement d’un coup comme ça on a mal beaucoup moins longtemps.

La logique et le pragmatisme de l’enfant lui ôtèrent les mots de la bouche. Elle n’osait même pas l’aider de peur de la déranger dans cette séance de torture. Elle resta donc dans la cabine, debout mais chancelante, à tout faire pour ne pas laisser paraître son désarroi face à ce qu’il se passait sous ses yeux.

Eléanore était maintenant libre de tout vestige de son pyjama rose à chats noirs. Seul son bandage au mollet était encore présent, intact mais souillés. Ses trois autres membres ruisselaient de sang venant de plusieurs plaies à vifs, mais la blessure qui tracassait plus l’adulte était la morsure à son poignet. Les marques semblaient profondes, mais apparemment le chien du voisin était très protecteur avec l’enfant, alors pourquoi la mordre ?

Afin de protéger le bandage, Elisabeth s’en alla à la cuisine pour prendre du film plastique. Avant cela, elle avait allumé l’eau de la douche le temps qu’elle atteigne une température convenable, même si elle doutait du bien-fait d’une douche chaude sur les dizaines de micros brûlures réparties sur le corps frêle de la fillette. Sur la route de la cuisine, elle croisa Laurette, la dernière arrivée à l’orphelinat. Le brouhaha des canalisations d’eau chaude qui se dilataient avaient réveillé les filles du rez-de-chaussée. Laurette s’approcha de la directrice, son doudou lapin dans sa main droite, pendu par le pompom qui traînait sur le sol. Elle arborait une expression de franche curiosité, son visage angélique encadré par des indomptables boucles blondes.

- Qu’est-ce-qui se passe ? demanda-t-elle encore ensommeillée.

- Une nouvelle arrivante Laurette, tu es d’accord pour lui prêter un pyjama ? Toutes ses affaires ont brûlé avec sa maison.

Laurette se sortit de sa endormissement nocturne en un rien de temps, la perspective de se faire un copine lui plaisait et Elisabeth savait que c’était la colocataire parfaite pour Léa. Cette dernière avait besoin de bonne humeur et de passer du temps avec une fille de son âge.

- Oui madame, mais elle doit dormir dans ma chambre alors !

- Marché conclu jeune fille, rejoins-nous dans la salle de douche avec une brosse à cheveux aussi, les siens sont tout emmêlés. Et prépare le deuxième lit de ta chambre, demande à Camille de t’aider à attraper des draps, une couette et un oreiller.

Laurette acquiesça et partit comme une fusée préparer de quoi accueillir sa future copine pour la vie.

Elisabeth revint au bout de quelques minutes le temps de mettre la main sur le film sans faire tomber la pile de casseroles qui y était entassée, ça sentait le rangement à la Capucine ! Elle avait pensé à prendre un sac poubelle pour y mettre les restes de la tenue d’Eléanore.

La jeune fille, en attendant le retour de la directrice, avait entrepris d’enlever la cendre de ses cheveux et sous ses ongles tout noirs. Elles mirent un peu de temps à bien protéger sa jambe, l’eau ne devait absolument pas traverser les bandages sinon les plaies risqueraient de s’infecter. Néanmoins, Elisabeth ne put s’empêcher de distinguer des marques sur le corps de l’enfant. Le haut de ses bras étaient de toutes les couleurs, des ecchymoses violettes en formes de doigts ne devaient avoir plus de quarante-huit-heures, alors que certaines étaient déjà jaunies par le temps. Elle garda ses observations pour elle et finit de laver les cheveux de la fillette, tout en prenant son temps pour finir l’inventaire des marques et cicatrices. Ses cheveux, en plus d’être emmêlés, avaient été coupés n’importe comment. A croire qu’elle se les était coupé seule. Laurette se fera un bonheur de lui faire une nouvelle coupe à la mode, en quatre jours elle avait relooké la moitié de l’orphelinat, Elisabeth comprise. Tout le monde participait à l'orphelinat.

Laurette arriva très peu de temps après, les mains chargées d’une tonne de vêtements. Elisabeth lui adressa un regard plein de reproches, puisque la moitiée était déjà tombé par terre, prenant l’eau immédiatement. Elle tendit à Eléanore de quoi se sécher et ferma la porte de la douche pour lui laisser un peu d’intimité maintenant que Laurette était là.

- Où est la brosse ? demanda-t-elle.

- Dans ma main qui écrit.

La jeune fille se contorsionna pour libérer sa main gauche et ainsi confier sa brosse licorne à Elisabeth et ce, sans faire tomber d’autres vêtements. Cette dernière tendit l’objet en dessous de la porte de la douche, une petite main aux ongles toujours encrassés la saisit. De suite les bruits d’un brossage sportif envahirent la pièce, Laurette écarquilla les yeux horrifiés qu’une personne puisse maltraiter autant ses propres cheveux.

- Léa, une amie vient de t’apporter de quoi t’habiller, il y a plein de couleurs, rouge, bleu, vert, gris et même jaune, tu veux quoi ?

- Le rouge, s’il vous plaît, c’est la couleur préférée de maman.

- C’est parti pour le rouge alors ! Mais avant ça je déclare l’opération pansements à chatons ouverte. Laurette peux tu aller dans l’infirmerie prendre la boîte blanche avec une croix verte dessus ? On va désinfecter tout ça et te mettre de jolis pansements, ma puce.

A certains endroits, les pansements ne suffirent pas et Elisabeth dû se battre avec des bandages. Eléanore fut patiente même si elle avait tendance à grogner un peu quand la directrice désinfestait des plaies un peu plus profondes. Par chance elle restait immobile et les soins n'en furent que plus rapides.

Propre et soignée, la fillette était maintenant prête à aller au lit. La directrice accompagna les deux enfants dans leur chambre sous le regard curieux de nombreuses pensionnaires, dont les têtes sortaient des portes entrebâillées. Laurette présenta la pièce à Eléanore en lui montrant son lit et les étagères où elle lui avait fait de la place pour ses futures affaires.

- Tu vas voir demain, on ira te trouver pleins de vêtement TROP Ả LA MO-DE !

La petite blonde était toutes excitée, le fait qu’il soit quatre heures du matin ne semblait pas altérer sa bonne humeur ni son énergie. Eléanore, quant à elle, écoutait sans dire un mot, se contentant de sourire quand Laurette la regardait.

- Bon, mesdemoiselles ! C’est l’heure de dormir. Léa, si tu as besoin de venir me voir, ma chambre est la dernière à droite, la porte avec tous les dessins.

Elisabeth borda les fillettes, éteignit les lumières et, ferma doucement la porte de leur chambre. Elle fit semblant de s’en aller, pour écouter un peu, afin de voir si Laurette réussirait à se tenir coite.

Au bout de cinq minutes, elle s’en alla. La nuit était loin d’être fini pour la directrice, il lui restait encore un rapport à taper sur l’arrivée de la jeune fille. L’enfant semblait à première vue équilibrée et aussi d'avoir reçu une bonne éducation, mais elle était toujours en plein déni sur la mort de sa mère. Les marques de doigts sur son corps la tracassaient beaucoup, les enquêteurs n’avaient sûrement pas pu les observer si elle ne se laissait pas faire. Si l’enfant était battue, elle pouvait très bien être à l’origine de l’incendie. La morsure du chien l'embêtait un peu, elle devrait l’emmener à l'hôpital demain.

Son esprit débordait d’interrogations et d’incertitudes, mais Elisabeth le pressentait, Eléanore avait encore bien des secrets.

Annotations

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Tom Men

 Après avoir quitté Ner Doral pour s'enfoncer dans les entrailles du monde, l'unité de Cole avait longuement arpenté les étroits passages sous la montagne. Creusés par les nains plusieurs millénaires auparavant, certains étaient si étriqués que les plus robustes des soldats avaient du mal à se frayer leur chemin. Au contraire, d'autres étaient tellement démesurés que la lueur des torches ne parvenaient pas jusqu'au plafond. Les discussions allaient bon train, tergiversant sur comment des êtres aussi petits pouvaient bien forer d'aussi grands tunnels.
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— Évite de t'étouffer, j'ai besoin de toi, plaisanta Cole.
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 Cole resta en hauteur une ou deux heures. Ses soldats explorèrent les décombres de Khughbur à la recherche de quoi que ce soit d'intéressant : de l'eau, des hommes, des indices. Il n'avait trouvé que pierre, poussière et ossements en quantité. Ceux de nains morts il y a bien longtemps. Les dhiliens se rassemblèrent autour de leur chef pour obtenir de nouveaux ordres. Le chevalier royal avait beau réfléchir, il n'avait aucune autre piste. Aussi, et surtout en désespoir de cause, il se replia sur l'idée de Kairo. Le groupe se dirigea donc vers les grandes portes abattues.
 Les recherches durèrent trois jours de plus. Les hommes traînaient les pieds toujours plus. Cela faisait dix jours qu'ils n'avaient pas vu la lumière du soleil. À cette pensée, Cole se demanda même s'ils avaient vraiment passé autant de temps dans les interminables tunnels. Estimer l'heure était un véritable défi sans lumière naturelle. Peu importait. Tout ce qu'il avait en tête, c'était de se racheter auprès du roi en menant cette mission à bien.
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  Ils reprirent ainsi la route en suivant les longs couloirs vides qui couraient dans la montagne. Plus ils avançaient, plus ils descendaient. Cole ignorait combien de marches ils avaient foulé. Deux, trois milles, estima t-il, sans savoir à quel point il était proche de la vérité. Il se surprit à vouloir remonter à la surface. Son esprit vogua du regard terrifiant du roi jusqu'à celui plus affectueux de la princesse Asena. Il espérait qu'elle s'était remise de ses émotions et que sa blessure ne lui apportait aucune difficulté. En y pensant, le chevalier royal se sentit plus responsable que jamais et baissa la tête, en signe de résignation.
 Son pied dégagea une petite pierre bleutée. Cole s'écarta du chemin et alla ramasser le caillou. C'était une gemme azurine, de la taille d'un pouce. Elle rayonnait comme si une luciole était emprisonnée à l'intérieur. Kairo lui posa sa main sur l'épaule, le tirant de sa rêverie.
— Je me demandais quand tu allais remarquer.
 Cole leva les yeux et découvrit, à divers endroits dans la roche, de petits gisements de ce cristal lumineux. Un instant, il n'arriva pas à croire qu'il ne les avait pas remarqué, jusqu'à ce que Kairo lui explique qu'il avait le front tellement plissé que personne n'avait voulu se risquer à le déranger.
— Ça fait bien une heure qu'on en trouve partout.
— Tu sais ce que c'est ?
— Si c'est ce que je pense, les haléens appelent ça de l'overelveya. Une idée ?
— Jade des vénétiens. C'est extrêmement rare.
— Et extrêmement cher, ajouta Kairo. Un morceau de cette taille-là doit bien valoir six mois de soldes.
 La voix de Kairo résonna jusqu'aux oreilles des soldats, qui s'arrêtèrent chacun leur tour de marcher avant de se tourner vers eux. L'appât du gain apparut rapidement sur leurs visages, assombris et creusés par la fatigue et la faim. Cole voulut s'empresser de leur interdire de se servir et sa main se dirigea inconsciemment vers son épée pour les empêcher de détruire tous les cristaux des environs. Puis, voyant les étoiles dans leurs yeux, il capitula.
— Soyez raisonnables, par pitié. Environ une once par personne. Je vous fouillerais dès que nous sortirons de cet enfer.
 Les soldats se jetèrent sur les parois, extirpant à mains nues leur maigre butin. Kairo s'abstint, tout comme Cole, qui envisagea une seconde de garder celui qu'il avait entre les doigts. Il se dit qu'il pouvait servir de cadeau pour le roi. Puis il se ravisa : jamais il ne pourrait racheter son imprudence, même avec toute la jade qu'il pourrait trouver. Il tendit sa pierre à Kairo.
— Tu pourras offrir une nouvelle bague à Kirris, en t'excusant de t'être enfui pour me suivre.
 Kairo s'apprêta à lancer une de ces répliques cinglantes dont il avait le secret quand une détonation fit trembler les murs. L'explosion avait eu lieu à proximité, ce qui fissura le plafond. Quelques grosses caillasses se décrochèrent de la roche pour s'écraser au milieu des soldats. Cole fut le plus prompt à stabiliser sa posture et releva son regard, prêt à éviter toute nouvelle chute de pierre.
 Quand la secousse s'arrêta, les soldats attendirent les instructions. Ils n'étaient plus très loin de ce qu'ils cherchaient. Sans un mot, Cole désigna la direction qu'ils suivaient depuis plusieurs heures. Après seulement cinq minutes, les dhiliens débouchèrent dans une mine de jade des vénétiens. La cavité était parsemée de larges piliers de pierre, comme de colossales stalactites et stalagmites qui s'étaient unis des millions d'années plus tôt. Les colonnes et le plafond étaient recouvert de gisements d'overelveya et illuminaient toute la grotte d'un bleu turquoise diffus.
 Certains piliers étaient entourés de passerelles en bois, disposées sur plusieurs niveaux, afin de permettre aux mineurs d'extraire les cristaux. Les bruits des pioches résonnaient si forts dans toute la caverne que Cole eut l'impression qu'elles s'abattaient à côté de ses oreilles. Tous les sons étaient amplifiés : on entendait le bruit de brouettes pleines à craquer, les discussions animées de quelques ouvriers, un contremaître qui hurlait ses ordres en les accompagnant de divers jurons plutôt fleuris. Rester discret pouvait s'avérer être la tâche la plus aisée du monde, comme la plus difficile : il fallait particulièrement bien gérer le bruit.
 Cole, Kairo et deux soldats grimpèrent sur un monticule pour avoir une vue d'ensemble de la mine. La lueur des cristaux, mêlée à la poussière flottant dans l'air, empêchait de voir le fond de la grotte. Elle prenait même le dessus sur les centaines de torches qui étaient éparpillées un peu partout. De là où ils se trouvaient, ils comptaient une douzaine de colonnes. Trois avaient été déshabillées de leur cristaux, quatre étaient en plein effeuillage, et les autres attendaient leur tour, un peu plus loin. Des hommes poussaient ici et là leurs chariots.
— Ce sont nos soldats ? murmura Cole.
— Impossible à dire, Sire.
 Le chevalier royal observa la scène quelques instants et désigna un travailleur isolé que personne ne surveillait.
— Redescendez et amenez-moi ce mineur. Et faîtes-vous discret. Si nous avons affaire à une entreprise illégale, je préfèrerais ne pas attirer l'attention des contremaîtres.
— Pas tout de suite, en tout cas, corrigea Kairo après que les deux soldats soient partis. Je te connais. Si ce sont des esclavagistes, tu vas vouloir leur faire la peau.
 L'haléen faisait référence aux griefs que Cole avait à l'encontre du sergent Randal. Il n'avait jamais eu l'occasion de lui faire payer ses innombrables sanctions. Depuis, Cole avait développé une haine intarissable pour ceux qui profitaient de la faiblesse des autres et qui exploitaient l'homme pour le plaisir ou pour leur profit personnel.
 Cole redescendit avec Kairo et ils attendirent quelques minutes que les deux soldats envoyés reviennent. Ils réapparurent rapidement avec le mineur. Sur son visage se lisait un mélange de surprise, d'excitation et d'infinie gratitude. Il porta des yeux exorbités d'étonnement et se dirigea, chancelant comme un vieillard, vers le chevalier royal.
— Vous êtes venus pour nous ? demanda t-il, la voix tremblante.
— Toute la garnison de Ner Doral se trouve ici ?
— Oui, Sire. Quelques uns sont morts d'épuisement. Ils se sont débarrassés des corps.
— À quoi doit-on s'attendre ?
— Des nains. Une cinquantaine.
— Cinquante nains ont réussi à capturer les deux cents soldats de la citadelle ? gronda Cole à voix basse.
— C'est ça qui t'étonne ? demanda Kairo, coupant la parole au prisonnier. Pour ma part, c'est de voir des nains forcer des humains à creuser à leur place.
 Le chevalier désigna deux nains, sur l'une des passerelles. Ils passaient un dhilien à tabac. Les autres mineurs aux alentours détournaient le regard et se concentraient sur leur travail. Cole se sentit bouilloner de rage. Il dégaina son épée et serra la garde à s'en faire saigner les doigts.
— Éliminez-moi toute cette vermine, siffla le chevalier entre ses dents.
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Défi
roland maille
Oui, c'est vrai , je l'avoue, je suis gourmand! pas vous?
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BEE

Quand j’étais plus jeune, j’aimais le cul. J’aimais le cul plus que tout au monde je crois. Certaines personnes développent une passion pour le sport, les jeux-vidéos, la lecture ou le tricot, moi c’était le cul.Je ne sais pas d’où m’est venu ce goût pour le cul. Si un psychiatre m’avait examiné à cette époque, il aurait certainement trouvé au plus profond de mon subconscient des traumatismes issus de mon enfance, un complexe d’œdipe mal résolu, une forte carence affective ou alors un choc neurologique, un quelconque dommage dans mon cortex pré-frontal – comme la fois où je me suis pris une balle de baseball en pleine tête pendant un match à l’école primaire et que je suis resté bien dix minutes inconscient ? – et m’aurait prescrit des médicaments ou un séjour dans un monastère shaolin.
Oui j’aimais le cul. Et l’alcool aussi. Et le poker. Et les bastons de rue. Et fumer des cigares. J’étais un gros beauf en fait, une mauvaise caricature de Tyler Durden – les abdos en moins. Mais j’étais heureux. Savez-vous ce que ça fait de vous réveiller chaque matin aux côtés d’une nouvelle nana, dans un pieu qui n’est pas le vôtre, dans un quartier différent de la ville après vous être bourré la gueule jusqu’à l’aube et avoir gagné – ou perdu – des fortunes sur un brelan ou une double-paire ? Non bien sûr vous ne pouvez pas le savoir. On vous a mis en tête que tout ça c’était mal, qu’il fallait une vie routinière, la sécurité de l’emploi, une famille, un environnement stable.
J’en ai connu des culs. Des culs arabes, des hispaniques, des pâles, des bronzés, des maigres, des décharnés, des gros, des chinois, des philippins, des créoles, des culs de trans, celui d’un travelo une fois je crois, des français, des slovènes, des suédois, des trous du cul…
Les bien-pensants diront que ce n’est pas une vie, qu’un jour il faut grandir, entrer dans le monde adulte, se trouver un boulot, un vrai boulot – comme postier ou cuistot – et arrêter de glander, de rêver, et peut-être qu’ils auront raison, peut-être que c’est eux qui détiennent la vérité, la parole divine et absolue… Ou peut-être pas. Je n’ai jamais su en fait. Je sais juste qu’à une époque, j’étais accroc au cul et que je m’amusais bien.
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