Chapitre 6 : Rupture

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Six mois se sont écoulés, Eléanore était maintenant comme chez elle au cabinet et ses journées passaient à toute allure. La grande gourmande qu'elle était se délectait d'un énième flan que madama Lindberg lui avait cuisiné le matin même. La vieille femme avait eu pitié d'Eléanore quand cette dernière était arrivée échevelée et affamée à la porte de leur logis. La brune aux allures sauvage portait un sac de randonnée sur le dos et elle arborait un bandage de fortune au bras gauche, composé d'un t-shirt noué à la va-vite.

- Bonté divine ! Léa que t'est-il arrivée ?! s'était exclamée Josiane Lindberg en l'invitant à entrer.

Dix-huit heures plus tôt ...

Les deux colocataires partageaient une pizza devant une énième comédie romantique. Laurette, comme à son habitude commentait chacune des scènes, ruinant le film. Eléanore l'écoutait d'une oreille distraite en envoyant des textos à Mikaël.

- Tu vois, jamais Arthur ne ferait une truc aussi débile, dit-elle en réagissant à la prévisible trahison d'un des protagonistes ! Léa tu en dis quoi ?

Eléanore l'ignora, elle n'en pouvait plus de l'entendre parler d'Arthur, le soit disant homme parfait. Malgré les mises en garde d'Eléanore à son propos, Laurette avait revue à deux reprises le gendarme depuis la soirée au Cosmos. Son amie rentrait à chaque fois sans qu'il lui ai baissé sa petite culotte. Cependant, le fait qu'il ne lui saute pas dessus dès le premier soir, ne rassurait aucunement Eléanore.

Elle savait qu'un truc clochait chez cet individu, elle le sentait plus précisément. Arthur était profondément mauvais, mais comment persuader une personne sur un simple pressentiment ? Laurette était trop imprégnée pour écouter les conseils d'Eléanore, c'était la première fois que ce petit cœur d'artichaut ne prenait pas en compte son point de vue.

- Je pense que c'est l'homme de ma vie Léa ...

Ce fut la phrase de trop pour Eléanore qui s'énerva. Soit Laurette avait perdu la tête ou soit il l'a manipulait avec ses belles paroles. Il n'y avait que ça pour justifier un tel aveuglement.

- Ce mec est un connard prétentieux Laurette, ouvres les yeux bordel ! Il m'a fallu deux minutes pour voir que c'était un baratineur de première, comment peux-tu être autant en adoration devant lui ? Tout ça parce qu’il porte un uniforme, c'est ça ? Je ne te pensais pas aussi superficielle.

- Et bien, dis-toi, Madame Je Devine Ce Que Les Gens Pensent, que lui aussi, il t'a cerné en deux minutes. Tu n'es qu'une pauvre jalouse égocentrique Léa ! C'est pour ça que tu t'es barrée avec Mikaël ce soir là, tu ne supportais pas de ne pas être le centre de l'attention.

- Alors là j'applaudis la prouesse. Tu oses dire que c'est moi l'égocentrique ? Alors qu'à chaque soirée tu te sens obligée de te créer un harem de petits cons ? hurla Eléanore, profondément blessée par les propos de sa meilleure amie.

- Et alors ? Ça me fait du bien de me sentir importante pour une fois. Tu crois que c'est facile de vivre avec la belle et intelligente Eléanore Parrisse, à qui tout réussit ? Moi pauvre Laurette qui n'arrive même pas à vendre à shampoing qui, de toute façon, sent la merde !

- Ce n'est pas vraie Laurette, ce n'est pas comme ça entre nous et tu le sais parfaitement !

- Vas te faire foutre Léa ! Retournes jouer à la vétérinaire pendant que je reste à l'appartement à tourner en rond comme un chien en cage, brailla la blonde en furie.

- Ok tu as gagnée, je m'en vais ! Tu as intérêt à être calmée quand je reviendrais demain après le boulot. On en reparlera à tête reposée.

- Ouais, ouais ... C'est ça, vas-y casses-toi ! Tu es tellement prévisible ma pauvre fille ! Toujours à fuir le conflit et à cacher tes sentiments. Tu es plus proche d'un robot que d'une personne normale.

- Mais qu'est-ce-que tu racontes encore ? Si je pars c'est pour protéger notre amitié, nous ne pouvons compter que l'une sur l'autre je te rappel, nos familles sont mortes ! Les mots vont dépasser nos pensées et je ne veux pas te perdre, moi !

- Parles pour toi, moi j'ai Arthur maintenant et n'essaies pas de me faire passer pour la méchante de l'histoire Eléanore ! Tu trouves ça normale que je ne t'ai jamais vue pleurer en plus de dix-huit années ?

Eléanore... C'était la première fois que Laurette, l'appelait avec son véritable prénom, son amie jouait la carte de la provocation. Jamais auparavant, elle ne l'avait vue s'exprimer avec autant de haine. Depuis combien de temps cachait-elle cette rancœur vis à vis d'Eléanore ?

Laurette reprit, plus calme, mais son regard traduisait son envie de faire du mal à Eléanore, cette dernière ne l'a reconnaissait plus, où était la gentille blondinette toujours pleine d'entrain et de vie ?

- Beaucoup de rumeurs ont tournées sur toi à l'orphelinat. Il parait que tu as vue ta mère se faire cramer, là juste sous tes yeux, et tu n'as pas pleuré une seconde ! Tu trouves ça normal peut être ?

- Stop maintenant, tu vas trop loin Laurette. Ce n'est pas parce qu'une personne n'exprime pas ses sentiments qu'elle n'est pas pour autant insensible.

Eléanore tentait de tempérer la situation, malgré une profonde colère qui montait en elle. Son calme apparent cachait une monumentale envie de meurtre. Elle s'enfonça les ongles de la main droite dans son avant-bras gauche, pour mieux se contenir. Si fort, qu'elle sentit ses ongles charcuter sa peau. Mais la douleur physique n'était rien comparée au rejet qu'elle était en train de vivre.

- Tu sais quoi ? Arthur à raison, tu es une putain de sociopathe, reprit Laurette. Un flot de larmes jaillissait de ses yeux rougis par la haine.

C'était la phrase de trop, une formidable claque vint s'écraser sur la joue de Laurette, envoyant la jeune femme à terre.

- Tu l'auras cherchée, espèce de grosse garce ingrate ! Vas donc voir ton si merveilleux Arthur et considère notre amitié comme morte.

Eléanore respira profondément et lança sa sentence finale.

- Je te laisse une semaine pour quitter cet appartement, après je ne voudrais plus jamais te revoir.

Eléanore partit dans sa chambre prendre des vêtements de rechange. Passer la nuit dans leur appartement était au dessus de ses forces. Savoir que Laurette serait à quelques mètres à peine ne ferait qu'empirer la colère d'Eléanore à son égard. Il fallait qu'elle profite de cette soirée pour ce changer les idées. Elle se rendit dans la salle de bain pour prendre un nécessaire de toilette, mais Laurette y était déjà. La gifle avait fait des dégâts, cette dernière tamponnait délicatement sa lèvre fendue tout en gémissant. Eléanore fit demi-tour avant que Laurette ne remarque sa présence. Tant pis, elle passerait acheter de quoi limiter la casse dans un de ces magasins douteux qui restaient ouverts très tard le soir.

En premier lieux, elle avait pensé se rendre au Cosmos et passer la fin de la soirée avec Mikaël. Cependant, il lui avait parlé d'une soirée spéciale à grosse affluence, il n'aurait donc pas de temps à perdre ce soir. Les textos devaient être le maximum de temps qu'il pouvait lui accorder actuellement.

Tant pis, ce sera l'option numéro deux pensa-t-elle.

En partant elle fit un détour dans le petit box attribué à leur appartement, elle prit son sac de randonnée où y était rangé sa tente et de quoi passer une nuit dans les bois. Elle chargea sa voiture qu'elle avait acheté le mois dernier et partit en direction d'un bois au sud de Nantes : La forêt de Touffou. Elle y avait fait une petite randonnée solitaire récemment, l'endroit lui avait semblé très paisible et propice à une nuit sauvage.

Malgré leur dispute, Eléanore était heureuse de faire une nuit à la belle étoile. Depuis leur arrivée à Nantes, elle n'avait pas prit le temps de s'exiler, seulement accompagnée de ses pensées et d'un plafond étoilé. Elle marcha quelques minutes dans la pénombre, simplement éclairée par une lampe frontale. Son bras lui lançait maintenant qu'elle était calmée. Dans son élan, elle avait oubliée de passer acheter de quoi soigner son bras et de maintenir une hygiène convenable. Elle devra se résoudre à passer chez son patron pour prendre une douche, qu'allait-elle inventer pour lui expliquer cette situation ?

Elle installa son campement plus rapidement qu'elle ne l'aurai cru, en dépit du manque de lumière et de son bras, comme quoi, les habitudes revenaient vites. Elle avait choisit l'emplacement avec soin, végétation dense et éloignée des chemins pour ne pas être dérangée.

D'ordinaire, elle se plaçait à proximité d'un cours d'eau, cependant, ce soir, elle n'aurait pas l'occasion de manger au campement. Leur prise de bec ayant eu lieu à la fin du dîner, elle ne ressentait pas le besoin de boire, ni de manger. Ainsi qui dit pas de repas dit pas besoin d'eau pour nettoyer les ustensiles de camping. Quant au traditionnel feu de camps, Eléanore se refusait à chaque fois d'en allumer un, l'odeur du bois brûlé et la vision du brasier incandescent la mettait mal à l'aise, la forçant ainsi à manger froids à chaque virée. Cette crainte était certainement à l'incendie qui avait fait basculer sa vie à tout jamais...

Toutefois, la jeune femme avait un rapport étrange avec cette force destructrice de la nature qu'était le feu. Elle se sentait autant fascinée qu'effrayée par les flammes. Par prudence, elle s'était interdite toute manipulation incandescente, trop angoissée à l'idée de créer une catastrophe et d'emporter des vies innocentes, qu'elles soient humaines ou animales.

Elle n'avait pas pensée une seconde à Laurette depuis son installation dans le bois, elle s'en rendit compte au moment de se coucher en programmant son réveil. Une photo des deux jeunes femmes, qui datait de leur dernière virée à la plage, lui servait de fond d'écran. Peut-être Laurette avait-elle raison, pourquoi ne se sentait-elle pas ravagée par cette dispute ? Eléanore décida de remettre à plus tard cette question et de profiter du peu de temps de sommeil qui lui restait. Heureusement qu'elle ne travaillait que le matin le samedi.

Sa nuit fut paisible, elle se réveilla plus reposée que jamais. La forêt était son espace de prédilection, nulle part ailleurs elle se sentait plus en sécurité. Le temps de replier son campement et de faire un dernier au revoir aux discrets habitants qui l'avaient acceptés pour une nuit, Eléanore fut repartit en direction de sa vie parmi les humains, stressante et assourdissante.

Annotations

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Tom Men

 Après avoir quitté Ner Doral pour s'enfoncer dans les entrailles du monde, l'unité de Cole avait longuement arpenté les étroits passages sous la montagne. Creusés par les nains plusieurs millénaires auparavant, certains étaient si étriqués que les plus robustes des soldats avaient du mal à se frayer leur chemin. Au contraire, d'autres étaient tellement démesurés que la lueur des torches ne parvenaient pas jusqu'au plafond. Les discussions allaient bon train, tergiversant sur comment des êtres aussi petits pouvaient bien forer d'aussi grands tunnels.
 L'exploration des sous-sols de l'Afirat dura plusieurs jours. Cole, toujours à la tête de l'expédition, ne faisait que suivre son instinct. Il n'y avait aucune indication, aucune façon de savoir si la direction qu'ils prenaient tous était la bonne. Il se contentait de prendre les volées de marches qui descendaient vers les profondeurs. Quelques uns, dont Kairo, avaient beau lui demander s'il savait où il allait, Cole se limitait à un simple hochement de la tête.
 La route vers Khughbur était finalement plus compliquée qu'un simple escalier reliant la capitale des nains à la surface. Parfois, les soldats atteignaient quelque salle si vaste qu'elle aurait pu abriter un village de bonne taille et quelques champs. Le sol et les murs étaient souvent proprement rabotés, plus lisses que les pierres taillées réservées à un chantier d'agrandissement de palais. Si de l'eau coulait le long des parois, elle était toujours d'une grande pureté et permettait aux hommes de Cole de se rafraîchir et de remplir les gourdes. Bien que boire n'était pas un problème, les soldats se plaignaient de plus en plus du manque de nourriture. L'humeur générale se dégradait à mesure que le groupe avançait vers Khughbur.
 L'unité parvint à rejoindre la capitale après une longue semaine de marche. Cole s'était attendu à découvrir la plus grande caverne du monde, si large qu'il était impossible d'en voir les parois. Il avait espéré trouver une cité aux bâtiments titanesques tout en pierre, aux statues d'anciens héros nains dont on parlait dans les livres et aux fontaines, arches, ponts et autres sculptures à la splendeur inégalée.
 Khughbur n'était qu'un vaste tas de ruines. Tout ce qui avait un jour été construit ici avait été réduit à l'état de gravats. La ville n'en avait que le nom, le reste n'étant désormais que décombres et poussière. Le vent assourdissant qui s'infiltrait et résonnait dans la caverne soulevait d'épais nuages de particules, faisant pleurer et tousser les visiteurs.
 D'un signe de la main, Cole dispersa ses hommes. Kairo attendit qu'ils soient seuls pour se mettre à son niveau. Côte à côte, leurs regards balayèrent les vestiges.
— Une tempête n'aurait pas pu causer autant de dégâts, lança Cole avant même que son ami ne prenne la parole.
 Kairo éclata d'un rire franc et fut prit d'une quinte de toux sèche. Il se débarrassa de la poussière ingérée en buvant une longue gorgée d'eau.
— Évite de t'étouffer, j'ai besoin de toi, plaisanta Cole.
— Je trouve fou que tu arrives à lire dans mes pensées comme ça. Bon, qu'est-ce qu'on fait ?
 Cole ne trouva aucune réponse. Il avait misé toutes ses chances de retrouver la garnison de Ner Doral à Khughbur. Mais la ville n'existait plus, et cela depuis probablement des dizaines d'années. Peut-être même des centaines. Il lui restait un goût amer dans la bouche : celui de n'avoir rien à rapporter avec lui à Dhilia. Kairo se rapprocha.
— Elamin va te massacrer si on retrouve pas les disparus.
— Tu ne m'apprends rien. Donne-moi plutôt une idée.
— Ils sont peut-être plus bas encore.
 Accompagné la parole d'un geste, il pointa deux soldats qui se dirigeait vers le fond de la caverne. Au loin, on distinguait deux grandes portes, du moins ce qu'il en restait. L'une d'elle avait été dégondée et s'était effondrée à l'intérieur de la ville. Il manquait une bonne partie de l'autre, explosée comme si un canon à la puissance phénoménale avait voulu la détruire. De nouvelles ténèbres, dissimulant probablement de nouveaux escaliers, s'échappaient du tunnel que le portail scellait jadis.
 Cole resta en hauteur une ou deux heures. Ses soldats explorèrent les décombres de Khughbur à la recherche de quoi que ce soit d'intéressant : de l'eau, des hommes, des indices. Il n'avait trouvé que pierre, poussière et ossements en quantité. Ceux de nains morts il y a bien longtemps. Les dhiliens se rassemblèrent autour de leur chef pour obtenir de nouveaux ordres. Le chevalier royal avait beau réfléchir, il n'avait aucune autre piste. Aussi, et surtout en désespoir de cause, il se replia sur l'idée de Kairo. Le groupe se dirigea donc vers les grandes portes abattues.
 Les recherches durèrent trois jours de plus. Les hommes traînaient les pieds toujours plus. Cela faisait dix jours qu'ils n'avaient pas vu la lumière du soleil. À cette pensée, Cole se demanda même s'ils avaient vraiment passé autant de temps dans les interminables tunnels. Estimer l'heure était un véritable défi sans lumière naturelle. Peu importait. Tout ce qu'il avait en tête, c'était de se racheter auprès du roi en menant cette mission à bien.
 Ce fut un mystérieux tremblement de terre qui attira son attention. Très léger, survenu pendant son quart de garde, il avait presque cru rêver en sentant la terre vibrer sous ses pieds. Ça n'avait duré qu'une poignée de secondes, mais ce fut suffisant pour comprendre qu'il y avait de la vie non loin. Une secousse si brève ne pouvait être causé que par d'intenses explosions de poudre. Une mine active se trouvait dans les environs, à quelques heures de marche seulement. Le chevalier royal patienta jusqu'au lendemain pour reprendre la route. Il n'y avait pas de raison de se presser et les hommes auraient rechigné à la tâche comme des enfants à qui on demande de l'aide pour dresser la table.
  Ils reprirent ainsi la route en suivant les longs couloirs vides qui couraient dans la montagne. Plus ils avançaient, plus ils descendaient. Cole ignorait combien de marches ils avaient foulé. Deux, trois milles, estima t-il, sans savoir à quel point il était proche de la vérité. Il se surprit à vouloir remonter à la surface. Son esprit vogua du regard terrifiant du roi jusqu'à celui plus affectueux de la princesse Asena. Il espérait qu'elle s'était remise de ses émotions et que sa blessure ne lui apportait aucune difficulté. En y pensant, le chevalier royal se sentit plus responsable que jamais et baissa la tête, en signe de résignation.
 Son pied dégagea une petite pierre bleutée. Cole s'écarta du chemin et alla ramasser le caillou. C'était une gemme azurine, de la taille d'un pouce. Elle rayonnait comme si une luciole était emprisonnée à l'intérieur. Kairo lui posa sa main sur l'épaule, le tirant de sa rêverie.
— Je me demandais quand tu allais remarquer.
 Cole leva les yeux et découvrit, à divers endroits dans la roche, de petits gisements de ce cristal lumineux. Un instant, il n'arriva pas à croire qu'il ne les avait pas remarqué, jusqu'à ce que Kairo lui explique qu'il avait le front tellement plissé que personne n'avait voulu se risquer à le déranger.
— Ça fait bien une heure qu'on en trouve partout.
— Tu sais ce que c'est ?
— Si c'est ce que je pense, les haléens appelent ça de l'overelveya. Une idée ?
— Jade des vénétiens. C'est extrêmement rare.
— Et extrêmement cher, ajouta Kairo. Un morceau de cette taille-là doit bien valoir six mois de soldes.
 La voix de Kairo résonna jusqu'aux oreilles des soldats, qui s'arrêtèrent chacun leur tour de marcher avant de se tourner vers eux. L'appât du gain apparut rapidement sur leurs visages, assombris et creusés par la fatigue et la faim. Cole voulut s'empresser de leur interdire de se servir et sa main se dirigea inconsciemment vers son épée pour les empêcher de détruire tous les cristaux des environs. Puis, voyant les étoiles dans leurs yeux, il capitula.
— Soyez raisonnables, par pitié. Environ une once par personne. Je vous fouillerais dès que nous sortirons de cet enfer.
 Les soldats se jetèrent sur les parois, extirpant à mains nues leur maigre butin. Kairo s'abstint, tout comme Cole, qui envisagea une seconde de garder celui qu'il avait entre les doigts. Il se dit qu'il pouvait servir de cadeau pour le roi. Puis il se ravisa : jamais il ne pourrait racheter son imprudence, même avec toute la jade qu'il pourrait trouver. Il tendit sa pierre à Kairo.
— Tu pourras offrir une nouvelle bague à Kirris, en t'excusant de t'être enfui pour me suivre.
 Kairo s'apprêta à lancer une de ces répliques cinglantes dont il avait le secret quand une détonation fit trembler les murs. L'explosion avait eu lieu à proximité, ce qui fissura le plafond. Quelques grosses caillasses se décrochèrent de la roche pour s'écraser au milieu des soldats. Cole fut le plus prompt à stabiliser sa posture et releva son regard, prêt à éviter toute nouvelle chute de pierre.
 Quand la secousse s'arrêta, les soldats attendirent les instructions. Ils n'étaient plus très loin de ce qu'ils cherchaient. Sans un mot, Cole désigna la direction qu'ils suivaient depuis plusieurs heures. Après seulement cinq minutes, les dhiliens débouchèrent dans une mine de jade des vénétiens. La cavité était parsemée de larges piliers de pierre, comme de colossales stalactites et stalagmites qui s'étaient unis des millions d'années plus tôt. Les colonnes et le plafond étaient recouvert de gisements d'overelveya et illuminaient toute la grotte d'un bleu turquoise diffus.
 Certains piliers étaient entourés de passerelles en bois, disposées sur plusieurs niveaux, afin de permettre aux mineurs d'extraire les cristaux. Les bruits des pioches résonnaient si forts dans toute la caverne que Cole eut l'impression qu'elles s'abattaient à côté de ses oreilles. Tous les sons étaient amplifiés : on entendait le bruit de brouettes pleines à craquer, les discussions animées de quelques ouvriers, un contremaître qui hurlait ses ordres en les accompagnant de divers jurons plutôt fleuris. Rester discret pouvait s'avérer être la tâche la plus aisée du monde, comme la plus difficile : il fallait particulièrement bien gérer le bruit.
 Cole, Kairo et deux soldats grimpèrent sur un monticule pour avoir une vue d'ensemble de la mine. La lueur des cristaux, mêlée à la poussière flottant dans l'air, empêchait de voir le fond de la grotte. Elle prenait même le dessus sur les centaines de torches qui étaient éparpillées un peu partout. De là où ils se trouvaient, ils comptaient une douzaine de colonnes. Trois avaient été déshabillées de leur cristaux, quatre étaient en plein effeuillage, et les autres attendaient leur tour, un peu plus loin. Des hommes poussaient ici et là leurs chariots.
— Ce sont nos soldats ? murmura Cole.
— Impossible à dire, Sire.
 Le chevalier royal observa la scène quelques instants et désigna un travailleur isolé que personne ne surveillait.
— Redescendez et amenez-moi ce mineur. Et faîtes-vous discret. Si nous avons affaire à une entreprise illégale, je préfèrerais ne pas attirer l'attention des contremaîtres.
— Pas tout de suite, en tout cas, corrigea Kairo après que les deux soldats soient partis. Je te connais. Si ce sont des esclavagistes, tu vas vouloir leur faire la peau.
 L'haléen faisait référence aux griefs que Cole avait à l'encontre du sergent Randal. Il n'avait jamais eu l'occasion de lui faire payer ses innombrables sanctions. Depuis, Cole avait développé une haine intarissable pour ceux qui profitaient de la faiblesse des autres et qui exploitaient l'homme pour le plaisir ou pour leur profit personnel.
 Cole redescendit avec Kairo et ils attendirent quelques minutes que les deux soldats envoyés reviennent. Ils réapparurent rapidement avec le mineur. Sur son visage se lisait un mélange de surprise, d'excitation et d'infinie gratitude. Il porta des yeux exorbités d'étonnement et se dirigea, chancelant comme un vieillard, vers le chevalier royal.
— Vous êtes venus pour nous ? demanda t-il, la voix tremblante.
— Toute la garnison de Ner Doral se trouve ici ?
— Oui, Sire. Quelques uns sont morts d'épuisement. Ils se sont débarrassés des corps.
— À quoi doit-on s'attendre ?
— Des nains. Une cinquantaine.
— Cinquante nains ont réussi à capturer les deux cents soldats de la citadelle ? gronda Cole à voix basse.
— C'est ça qui t'étonne ? demanda Kairo, coupant la parole au prisonnier. Pour ma part, c'est de voir des nains forcer des humains à creuser à leur place.
 Le chevalier désigna deux nains, sur l'une des passerelles. Ils passaient un dhilien à tabac. Les autres mineurs aux alentours détournaient le regard et se concentraient sur leur travail. Cole se sentit bouilloner de rage. Il dégaina son épée et serra la garde à s'en faire saigner les doigts.
— Éliminez-moi toute cette vermine, siffla le chevalier entre ses dents.
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Défi
roland maille
Oui, c'est vrai , je l'avoue, je suis gourmand! pas vous?
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BEE

Quand j’étais plus jeune, j’aimais le cul. J’aimais le cul plus que tout au monde je crois. Certaines personnes développent une passion pour le sport, les jeux-vidéos, la lecture ou le tricot, moi c’était le cul.Je ne sais pas d’où m’est venu ce goût pour le cul. Si un psychiatre m’avait examiné à cette époque, il aurait certainement trouvé au plus profond de mon subconscient des traumatismes issus de mon enfance, un complexe d’œdipe mal résolu, une forte carence affective ou alors un choc neurologique, un quelconque dommage dans mon cortex pré-frontal – comme la fois où je me suis pris une balle de baseball en pleine tête pendant un match à l’école primaire et que je suis resté bien dix minutes inconscient ? – et m’aurait prescrit des médicaments ou un séjour dans un monastère shaolin.
Oui j’aimais le cul. Et l’alcool aussi. Et le poker. Et les bastons de rue. Et fumer des cigares. J’étais un gros beauf en fait, une mauvaise caricature de Tyler Durden – les abdos en moins. Mais j’étais heureux. Savez-vous ce que ça fait de vous réveiller chaque matin aux côtés d’une nouvelle nana, dans un pieu qui n’est pas le vôtre, dans un quartier différent de la ville après vous être bourré la gueule jusqu’à l’aube et avoir gagné – ou perdu – des fortunes sur un brelan ou une double-paire ? Non bien sûr vous ne pouvez pas le savoir. On vous a mis en tête que tout ça c’était mal, qu’il fallait une vie routinière, la sécurité de l’emploi, une famille, un environnement stable.
J’en ai connu des culs. Des culs arabes, des hispaniques, des pâles, des bronzés, des maigres, des décharnés, des gros, des chinois, des philippins, des créoles, des culs de trans, celui d’un travelo une fois je crois, des français, des slovènes, des suédois, des trous du cul…
Les bien-pensants diront que ce n’est pas une vie, qu’un jour il faut grandir, entrer dans le monde adulte, se trouver un boulot, un vrai boulot – comme postier ou cuistot – et arrêter de glander, de rêver, et peut-être qu’ils auront raison, peut-être que c’est eux qui détiennent la vérité, la parole divine et absolue… Ou peut-être pas. Je n’ai jamais su en fait. Je sais juste qu’à une époque, j’étais accroc au cul et que je m’amusais bien.
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