Chapitre 3 : Myosotis

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Après avoir souffert vingt minutes dans les transports en commun, Eléanore se fit la promesse de ne plus jamais faire ce trajet serrée comme dans une bétaillère. Les effluves corporels des individus qui partageaient son calvair l'avaient dégoutté au plus haut point en à peine quelques secondes. Son parfum senteur rhum lui semblait beaucoup moins désagréable d'un coup.

La jeune femme arriva en avance, malgré le retard qu'elle avait pris en finissant son trajet à pied. Son sac était trop chargé et son épaule avait souffert lors de son trajet, il lui faudra trouver une solution pour le retour de ce soir. Son moral remonta en flèche quant elle vit, pour la première fois, le lieu où elle allait passer ses journées, à choyer et sauver des minis vies.

Le cabinet Vetalia se situait un peu avant l'entrée du parc de la Chantrerie, à deux pas du Centre Vétérinaire de la Faune Sauvage et des Écosystèmes à Nantes. Le cabinet était entouré d'arbres centenaires et d'une magnifique pelouse entretenue. Un enclos, où des ânes flânaient, se situait non loin, au devant de l'orée du bois. Le bâtiment, en L, arborait une magnifique façade en pierres, dont les finitions en crépit clair lui renvoyait une allure soignée. Il s'agissait certainement de la rénovation d'une ancienne longère. L'avancement du L était plus moderne avec une façade en bois et en verre.

Eléanore vit deux boîtes aux lettres, une à destination de Vetalia, l'autre au nom de Jasper et Josiane Lindberg. Elle déduisit alors que la partie modernisée de la longère correspondait au cabinet vétérinaire et que le restant était dédié au logement des époux Lindberg.

L'attente fut courte, monsieur Lindberg, son patron, tira les rideaux de la baie vitrée puis ouvrit la porte d'entrée du cabinet, une quinzaine minutes avant l'heure d'ouverture.

- Bonjour mademoiselle Parisse, comment allez-vous de si bon matin ? Pas trop tendue j'espère ? demanda-t-il le visage lumineux.

- Un peur stressée, mais mise à part cela je vais très bien monieur Lindberg, merci. J'ai hâte de commencer ! répondit-elle.

- Oh mon enfant, appelez-moi Jasper ça ira parfaitement.

Jasper était un homme dont l'estimation de l'âge était difficile. Les années, et certainement le soleil, avaient engendré un vieillissement prématuré de sa peau et son dos semblait le faire souffrir. Il était grand et efflanqué, son visage émacié lui donnait un air maladif. Eléanore se serait inquiétée pour lui s'il n'avait pas la vitalité d'un lion. Son patron débordait d'énergie et de bonne humeur. Ses yeux, couleur du ciel, reflétaient, tel un miroir, un esprit en perpétuelle réflexion.

Lors de son entretien d'embauche, il lui avait donné rendez-vous, au dernier moment, dans une ferme. Une vache, mal en point, vêlait depuis des heures sans que son veau ne pointe le bout de son nez. Eléanore eut ainsi l'occasion de pratiquer sa première césarienne sur un bovin. La réanimation du veau lui avait semblé interminable, jusqu'au moment où il poussa son premier mugissement. Rares étaient les fois où Eléanore avait ressenti autant de joie.

Elle avait postulé à cette offre d'emploi, après que Laurette eut imprimé l'annonce de monsieur Lindberg en une centaine d'exemplaires, ruinant au passage leur imprimante d'occasion. Cette petite blonde énervante les avait collés sur toutes les surfaces possibles et inimaginables de leur ancien appartement miteux parisien.

- Léa, c'est la chance de ta vie ! C'est une offre en or. En plus, je te rappelle que j'ai toujours voulu quitter Paris ET vivre à Nantes.

- Donc en gros, si je résume. Je dois postuler pour que NOUS puissions réaliser TON rêve ? avait ironisé Eléanore face à l'engouement de son amie.

- Et aussi parce qu'on n'a plus d'imprimante et qu'on va avoir besoin de ton salaire pour en reprendre une.

Fatiguée des supplications incessantes de Laurette et, elle-même, très enthousiaste à l'idée de quitter le dix-neuvième arrondissement, la vétérinaire craqua. Pour décrocher ce travail, elle avait dû faire une chose qui lui répugnait au plus haut point : demander de l'aide. Eléanore se refusait à compter sur une autre personne que Laurette ou elle-même. Les gens savent toujours vous faire payer une faveur accordées des années auparavant.

Sa démarche était d'autant plus douloureuse, car elle fut auprès de Yann Kelerman, son ancien maître de stage. Elle se souvenait de cette journée très désagréable, quand elle eut soumis sa requête, ce dernier y avait mis une condition.

- Tu sais ma petite Léa, je suis toujours prêt à rendre service, surtout pour toi ma jolie... Toutefois, tu peux comprendre qu'en retour je puisse te demander un petit effort ?

Eléanore avait sentit le piège au moment où elle avait formulée sa demande. Cependant, il était trop tard et elle ne s'était pas dégonflée, bien au contraire.


- Soit, je me débrouillerais seule.

Avant qu'elle ne s'en aille, il lui avait saisi la hanse de son sac à main et prononça l'insulte de trop.

- Une orpheline comme toi n'a pas pu subventionner d'aussi longues études sans écarter une seule fois les cuisses. Aussi intelligente sois-tu Léa, tu ne vaux pas mieux que mes anciennes stagiaires. Maintenant approche et fais ce que tu as à faire, traînée !

Son sang ne fit qu'un tour, il allait voir de quoi une traînée était capable quand on lui manquait de respect. Après tout, Eléanore était diplômée, elle n'avait donc plus besoin de subir les assauts verbaux de ce porc.

Le premier coup était parti tout seul, envoyant brutalement au sol ce pervers. Le second, un prodigieux coup de pied dans les couilles, fut pour en remerciement pour toutes ces semaines à supporter ces remarques graveleuses.


- Va crever ! avait-elle lancé en guise d'au revoir.

Eléanore haïssait ce fumier de Kelerman, néanmoins, il était le seul à l'avoir accepté en stage. La rumeur d'une étudiante orpheline qui vivait avec une amie dans une voiture avait rapidement fait le tour chez les vétérinaires du quartier. Encore adolescente, après son stage de troisième, elle s'était promise de ne plus travailler avec des hommes. Elle était très mal à l'aise avec l'autorité masculine. Ressentant, continuellement, cette pression sociale, du fait qu'elle soit née femme plutôt qu'homme. La disparition de sa mère ne l'ayant pas aidé à s'en sortir au mieux dans la vie et à avoir confiance en elle pour affronter ces irrespectueux personnages.

Conclusion de cette histoire : une Laurette aux anges et pour Eléanore un travail prometteur assaisonné d'une plainte au cul pour coups et blessures. Que rêver de mieux comme cadeau de départ de la part de son cher ex-patron !

Monsieur Lindberg installait les panneaux et gamelles extérieurs à destination des toutous des promeneurs du parc. Elle fut surprise de le voir partir faire le tour du cabinet au lieur de la faire entrer.


- Venez Eléanore, je vais vous montrer quelque chose.

L'intéressée pressa le pas pour le rejoindre rapidement. Il s'était arrêté au niveau d'une petite remise où il en avait extrait deux sacs de croquettes, un pour les chiens et l'autre pour les chats. Eléanore fut abasourdie de voir l'arrière du cabinet. Elle s'attendait à un dépôt de palettes, vestiges des livraisons, ou bien un parking. Au lieu de ça, s'étendait toute une délégation d'écuelles et de fontaines à eau. Des cabanes bien douillettes siégeaient dans trois grands chênes, de même que plusieurs niches disposées ici et là pour qu'elles puissent être abritées au mieux.


- Aidez-moi à remplir ces gamelles.

Jasper lui tendit le sac de croquettes pour félin et elle entreprit de remplir tous les contenants qui se situaient à hauteur de taille. S'ils étaient haut, c'était sans doute pour éviter que les chiens ne les leurs engloutissent. Cependant, elle ne comprenait pas très bien, où étaient tous les animaux ?

- Jasper, je crains de ne pas trop comprendre ... osa-t-elle demander.

- Pourtant ce voyou de Kelerman, m'avait assuré que vous étiez maligne, qu'en pensez-vous Eléanore ?

- Je pense que vous nourrissez les animaux errants ? Mais je crains que ce ne soit un peu un sujet de discordance avec la ville non ?

- Oui et non, je nourris un groupe de chats libres dont je surveille, à l'occasion, leur santé générale. Tous ces chats sont stérilisés et identifiés au nom d'une association locale. C'est pourquoi les élus ne me disent rien.

- Et pour les chiens ? questionna-t-elle, appréciant de plus en plus cet homme.

- Ce parc est un endroit à la fois magnifique et un des hauts lieux vétérinaire nantais, commença son patron, en balayant des bras l'étendue boisée qui les entourait. Néanmoins, cela attire les propriétaires irresponsables, qui abandonnent leurs chiens ici. Ils pensent naïvement que les établissements présents, dont Vetalia, les prendraient en charge, lui répondit-elle affligé.

Eléanore observa autour d'elle, inquiète d’apercevoir dans la lisière une ou plusieurs âmes égarées. Elle fut soulagée de ne voir aucune pattoune canine effleurer le sol de l'arrière cour. Par contre, ce ne fut pas sans compter sur les félins qui arrivèrent en masse pour l'heure du petit-déjeuné. La jeune vétérinaire aimait profondément les chats, ils étaient indépendants, comme elle. C'était difficile à croire avec une Laurette de compagnie, mais à leur manière, elles étaient très autonomes l'une vis à vis de l'autre.

Monsieur Lindberg l'observait du coin de l'oeil, elle n'avait pu s'empêcher de venir saluer chacun des nouveaux arrivants. Il y en avait de toutes sortes, des roux, des noirs, des tout maigres ou au contraire, des trop bien portants. Eléanore avait repéré une petite siamoise, dotée de magnifiques yeux bleus, une des caractéristiques la plus craquante chez cette race.


- Je vois que vous avez remarqué notre belle Myosotis, dit-il. Elle me fait penser à vous, orpheline, ballottée de foyer en foyer sans jamais trouver sa place. J'espère que, comme elle, vous vous sentirez chez vous ici, Eléanore.

La jeune femme était émue, Kelerman avait été très bavard manifestement. Une bienveillance paternelle émanait de monsieur Lindberg, elle se sentait bien avec lui. Toute appréhension avait disparu, simplement en partageant un petit moment derrière le cabinet. Bon, pensé comme ça c'était suspect, cependant, Eléanore voyait un avenir radieux et elle avait hâte d'en apprendre plus à ses cotés.

- Merci d'avoir insisté morue , murmura-t-elle, reconnaissante, avant de rejoindre son patron, déjà reparti.

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La_Rêveuse_99
Ici, je publierais chaque semaine, pour le défi de @korinne@, une nouvelle. Elles n'auront sûrement aucun rapport entre elles et seront sur pleins de thèmes différents. Si vous voyez des fautes ou que la tournure de certaines phrases ne vous plaît pas, vous pouvez annoter et commenter... Bonne lecture !
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Sappho

Je suis là, à l'affût
De tout bruit, de quelque âme qui vive
Mais rien; rien à trois kilomètres à la ronde.
Pourtant je les perçois, je les sens
Au travers des frondes des fougères
La biche, le cerf doucement s'approchent
De la ville en suspens
L'ombre de leurs bois s'étendent
A mesure que les branches des bois se confondent et s'étalent
Jusqu'à ne plus former, au-dessus des bâtisses
Qu'un couvert végétal

La nature reprend ses droits.

Mais la menace n'est pas là.

Un autre danger gronde,
Plus profond, plus destructeur
Sorti des entrailles de la ville
Et des tréfonds de la nature humaine.

Et je crains, qu'après des mois privés de liberté les humains
Victorieux de leur sortie attendue depuis des semaines
Se croient obligés de clammer trop fort leurs droits
Et de faire subir au monde une vengeance inhumaine.

Et si nous essayions de retrouver l'équilibre
Entre l'essence de la nature et notre essence-même
Toutes deux nées d'une quintessence terrestre ?

Cette planète à qui nous avons essayé d'imposer notre marche folle
De la faire tourner au rythme de nos pas que nous-mêmes nous ne maîtrisions pas
Mais nous avions beau faire
La terre ne suivait pas
Et ne pouvait faire autrement que de tourner sur elle-même

Suivant ses ères, en somme.

Si elle avait pu parler, cette vieille mère
Nous aurait enjoints, pauvres enfants que nous sommes
A réfréner nos déplacements frénétiques
Et voici que, par cette même liberté de mouvement
Nous voici contraints de restreindre nos déplacements
De contribuer
A l'enfermement généralisé
Pour l'effort de guerre
Contre un ennemi délétère
Par nos soins importés
Et exportés par insouciance.

Bientôt la fermeture des ports
Déjà ici tout est fermé, tout est dit :
Voilà notre sort.

Mais nous en serons sortis,
Et nous pourrons aller dehors filer
Et vivre comme alors
Ivres de liberté
De mouvements jamais arrêtés.

Mais si cette liberté que vous revendiquez
Ne se trouvait pas dans le déplacement, mais dans le temps ?
Si le temps est mouvement, il est régulier
Infini
Délié de la terre sur laquelle se meuvent de pauvres hères
Pauvres êtres que nous sommes et qui courrons sans but
Suivant un rythme abrupt
Imposé par un ennemi pluriel et délétère
L'économie de brutes et la compétition de marchés
Qui exaspèrent

Et nous ont fait perdre le sens du temps.

Pas celui des aiguilles d'une montre, d'une horloge, d'un cadran
Solaire ou numérique, ce temps-là ne compte pas
Puisqu'il est compté.

Je parle du Temps, long, qui s'étire et s'étend à l'infini
Libre du jour
Comme de la nuit
Qui survole les nuages, les siècles et les vies
Qui se rit des aiguilles qui trottent à tout-va
Et fait fi des horloges
Auxquelles vous vous fiez
Les rythmes des algorithmes il n'en a que faire
A l'heure du numérique où tout ce que l'on doit faire
Est de compter, prédire, calculer, chronométrer et gagner du temps

Le temps ne se gagne ni ne se saisit
Il ne se perd que parce qu'on ne l'a pas suivi

En termes d'aujourd'hui il s'agirait de prendre son temps
Mais il serait plus juste d'accompagner l'instant
Chaque instant qui compte
Pour nous réellement

Laissez-vous porter par le temps
Comme lui étirez-vous, étirez-vous à l'envi
Contre les personnes de leurs intérêts imbues

Il est temps de rattraper le temps perdu
A compter ses heures
Et à s'essouffler
Attrapez, saisissez l'instant qui passe
Comme un train en marche
Et conservez-le
Conservez votre place
Et laissez-vous bercer par son mouvement
Accompagnez-le, ce temps qui passe,
Et prolongez-le
Jusqu'à l'infini
Jusqu'à retrouver votre souffle

Et votre vie

Et respirer enfin...

Et espérer
Jusqu'à la fin des temps et de ce temps séparés
Des êtres que vous aimez
Vous vous retrouverez
Et vous trouverez unis dans l'infinie source du temps

Et dans mon intarissable message d'espérance je vous promets
Que dans tous les temps à venir et d'autant qu'il nous en souvienne
Vous ne trouverez rien de pire, dans l'histoire humaine,
Que ce qu'il y aura eu auparavant.



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Défi
J'arrive dans 5 minutes
Semaine dépassée pour ce défi, suis à la bourre, mais c'était à prévoir.
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