Chapitre 2 : Douces attentions

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Dix-huit années s'étaient écoulées depuis ce jour à la fois maudit et béni. En une nuit, elle avait perdu sa mère, son foyer et une vie paisible, mais elle y avait trouvé une véritable amie. L’amitié de Laurette lui avait indirectement sauvée la vie là bas, la tirant sans cesse vers le haut, lui faisant de ce fait oublier son profond chagrin.

Malgré cela, elle ne connaissait toujours pas la raison qui avait conduit sa meilleure amie à l'orphelinat la même semaine qu’elle. Certains parleraient de destin, d'autres d'un hasard tragique. Cependant, Eléanore était à deux doigts de maudire cette foutue destinée !

Elle était rentrée de son footing matinal, heureuse de prendre une douche, avant de partir pour son premier jour de travail. Un flacon en plastique transparent était installé sur le support à l'intérieur de la douche. Une mot accompagnait le tant redouté contenant.

" Coucou poulette ! Je compte sur toi pour tester mon nouveau shampoing. Bizzzz "

L'ange démoniaque nommé Laurette avait encore frappé. Ce flacon devait probablement contenir la dernière création de sa marque déposée « Made in Laure ». « Made in Laurette » n’avait pas été retenue par cette dernière, puisque son propre prénom était bien de trop démodée pour le jeune public que son entreprise de cosmétiques ciblait.

Avant toute chose, Eléanore prit le temps de laisser son corps refroidir de sa course contre le stress. L'angoisse engendrée par l'attente de son premier jour l’empêchait de dormir depuis plusieurs nuits. Le seul moyen qu'elle avait d'évacuer toute cette tension, à défaut d'un beau mâle dans son lit, était de courir, encore et toujours. Elle avait perdu la notion du temps ce matin dans les bois, une douce quiétude y régnait, la forçant presque à y flâner quelque temps avant de commencer sa course éreintante.

Les minutes défilants à toute allure, elle finit donc par se saisir de la catastrophe à venir. Elle ouvrit le capuchon et une odeur des plus désagréable envahit ses narines. Un flot de souvenirs s'empara d'Eléanore : les soirées trop arrosées, les monstrueuses gueules de bois à en vomir dans les bosquets de la résidence, les regrets, suivis des nombreuses promesses de ne plus jamais recommencer. Au plus loin qu'elle se souvenait, ces promesses avaient toutes finis par être rompues.

Laurette avait donc osé, un shampoing au rhum ! Et bien pourquoi pas, se résigna-t-elle. Après tout Eléanore l'avait voulu, quand sa colocataire avait eu l'idée de lancer sa marque elle l'avait encouragée en se proposant même de lui servir de cobaye. Il était trop tard pour revenir en arrière.

Elle débuta donc son test. Première étapes apparence du produit. Il avait la bonne texture pour un shampoing, elle s'attendait à quelque chose de bien plus liquide. Ses pensées dérivèrent à la vue du shampoing blanchâtre, à combien de temps remontait sa dernière nuit dans les bras d'un homme ? Beaucoup trop longtemps malheureusement. Elle se ressaisit et reprit son expérimentation. Elle se massa le cuir chevelu délicatement pendant deux minutes, puis elle passa au reste de ses cheveux. Eléanore avait fini par s'accoutumer à l'odeur. Mais, dans un coin de son esprit, elle priait pour qu'aucun effluve de rhum ne subsiste en sortant de la douche. C'est pourquoi elle ne lésina pas sur le rinçage, et elle fut bien déçue. Ses cheveux, ainsi que le reste de son corps empestaient. Elle réitéra, sans succès. Elle aurait pu faire passer cette odeur en faisant un nouveau shampoing, avec un produit aux senteurs plus agréables, mais cette pratique allait contre le principe de testeuse en chef.

Résignée, Eléanore sortit de la douche et enveloppa sa tignasse puante dans une serviette sèche. Elle s'attarda, nue, devant son reflet. Les brûlures avaient laissé la place à des petites marques sur tous ses membres, presque invisibles, pour un regard autre le que le sien. Ce douloureux souvenir lui avait appris à ne plus porter de vêtements en polyester. Quant à son mollet, le résultat final était des plus laid, une surface de la taille d'un gant de toilette persistait à lui rappeler qu'elle ne se souvenait plus de cette nuit là. Il lui était impossible de se remémorer la manière dont les flammes avaient pu atteindre uniquement cette partie de son corps. Elle savait pertinemment qu'il y avait eu un incendie, mais son esprit lui refusait l’accès aux détails.

Les spécialistes pensaient que c'était un moyen pour elle de se protéger, cependant, elle savait que quelque chose clochait. Pourquoi était-elle dehors, saine et sauve, et pas sa mère ? Alors que sa chambre de petite fille était à l'étage. Il avait relevé pleins d'incohérences dans le discours de madame Châtelet. Néanmoins, elle n'avait jamais eu le courage de faire des recherches, elle appréhendait ce qu'elle pourrait y trouver.

Elle sortit de sa rêverie et s'habilla à la hâte angoissée à l'idée d'arriver en retard. Ses vêtements étaient prêts depuis le jour où elle avait appris son embauche. Un chemisier bleu accompagnait un pantalon en lin beige, complété par des petits talons ouverts en fibres de coco tressées. Eléanore n'avait pas une garde de robes gargantuesque. Elle aimait que ses vêtements soient de bonne qualité. De plus, la jeune femme désirait respecter au mieux ses convictions au travers de son shopping. Cela consistait donc à ne pas posséder de vêtements dont l'éthique de l'enseigne était douteuse. Pour que l'une d'entre elles rentre dans ses bonnes grâces, il fallait qu'elle ne pratique pas de tests sur les animaux, qu'elle ne vende pas de cuir, qu'elle respecte la nature et que la vente soit équitable. Malheureusement, cela n'allait pas de pair avec ses moyens de jeune diplômée. Son look était un peu vieillot selon Laurette, mais efficace pour sembler un minimum professionnel.

Elle se détourna du miroir après avoir vérifié son allure générale et s'en alla en direction du salon salle à manger où Laurette l'attendait, la tête cachée derrière un magasine de mode. Elle prenait des notes en même temps qu'elle buvait son café péruvien favori. Sa colocataire était toujours accompagnée de son fidèle carnet bleu.

Certains le qualifieraient de torchon, d'autre d'une véritable bible de la cosmétique. Laurette y inscrivait toutes ses idées, pensées et projets à venir. C'était vrai, qu'il faisait peine à voir, sa couverture était recouverte de marques de tasses de café. Des miettes de gâteau à la cannelle ornaient presque toutes les pages, seules rescapées de la gloutonnerie de son amie. Ce carnet bleu était corné de partout et regorgeait d'articles découpés dans de nombreuses revues. C'était Eléanore qui le lui avait offert le jour où Laurette avait pris la décision de créer son entreprise.

- Bonjour, toi l’entité, qui a fait de moi une bouteille de rhum ambulante ! rit Eléanore, tout en étant un peu amer.

- Coucou poulette ! Comment s'est passé ton entraînement ? répondit-elle

Laurette savait que son amie était en colère, d'où sa piètre tentative de changer de sujet. Elle était un peu honteuse de ne pas avoir pensé à lui faire tester son nouveau produit un autre jour que celui-ci, quelle idiote !

Eléanore ne lui répondit pas, son attention avait été détournée par la présence d'un paquet, arrivé tout droit de la boulangerie, posé sur le bar de la cuisine. Ce bar séparait joliment la cuisine et la salon, ajoutant ainsi un peu de cachet à l'appartement des filles. Il était l'élément qui les avait fait craquer pour cet appartement, son revêtement en brique rouge, couplé avec les poutres du plafond en métal, donnait un style de friche industriel retapé à leur logement.

La jeune femme se saisit du paquet les yeux pétillants de bonheur.

- Du flan ! Mais tu es allée le chercher quand ? La boulangerie de madame Hérine est fermée le lundi.

- Je le lui avais commandé la semaine dernière et pendant ton footing je suis allée directement le chercher chez elle. Elle était si contente que sa meilleure cliente ait décroché un travail, qu'elle a insisté pour t'en faire un tôt ce matin, pour qu'il soit le plus frais possible.

- Trop trop torp bien ! piailla Eléanore aux anges. Je passerais la remercier dans la semaine alors. Merci à toi aussi, c'est exactement ce qu'il me manquait.

Elle fit un énorme câlin à sa meilleure amie, touchée par cette délicieuse attention. Le flan pâtissier de madame Hérine était une bénédiction culinaire et remontait le moral d'Eléanore quoiqu'il arrive.

- Pas trop stressée ? demanda Laurette consciente de la boule de nerf qu'était son amie.

- Non ça va, j'ai fait six années d'études pour ça je devrais m'en sortir, relativisa la jeune diplômée.

- Et honnêtement ? insista-t-elle.

- Je suis morte de trouille ! J'ai réussi à rêver que j'arrivais au travail toute nue, alors que j'ai dû dormir quoi... cinq minutes à peine, s'offusqua Eléanore, déjà à bout de nerfs.

- Tiens bois ce thé et une part, ou deux ou bien même trois de ce flan si ça t'aide à te détendre un peu, lui dit Laurette tout en lui tendant sa tasse fétiche avec une photo des deux copines à la plage.

Eléanore accepta la thé en plus du flan, consciente que le fait d'avoir le ventre plein ne pouvait lui être que bénéfique. Elle regarda l'heure, sept heures trente, parfait. Elle prit son sac, lui aussi prêt depuis des lustres, qui contenait tout ce dont une femme avait besoin pour affronter une journée. Certains objets pouvaient sembler incongrus, cependant avoir une carte de la ville de Nantes était toujours utile. Les smartphones n'étaient pas assez fiables à ses yeux pour se guider et trop sujet au vol dans les grandes villes.

Pire que ces engins de malheurs, Eléanore ne se fiait que très rarement aux gens. Elle n'était pas agoraphobe ou anthropophobe, cependant elle arrivait à sentir la véritable nature des personnes autour d'elle. Le Léa-sens, comme l'appelait Laurette, avait rendu Eléanore très méfiante envers les inconnus, elle discernait leurs aspects les plus sombres et leurs mensonges quand ils s'adressaient à elle. Ce n'était pas pour rien que son amie l'invitait toujours aux soirées en ville, elle l'utilisait en tant que radar à mecs à embrouilles.

Eléanore s’apprêtait à s'en aller, décidée à affronter cette journée avec bonne humeur, malgré la demi-heure de bus qui l'attendait.

Léa ! fut-elle interpellée par Laurette. Tu oublies ta blouse de super héroïne, morue !

C'est toi la morue, MORUE ! Merci Laurette, tu me sauves la vie, comme toujours.

Eléanore s’empara de sa blouse, fit un bisou à son héroïne et descendit les six étages de la résidence à toute vitesse, sa panoplie de vétérinaire enfin complète.

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Le texte lu dans son intégralité ici : https://www.youtube.com/watch?v=ofXXVHbZmlo

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