45 : Martine

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L’espace devant le mur de son s’était bien clairsemé. Les teufeurs d’une nuit étaient rentrés chez eux. L’essentiel du reste devait se trouver sur le parking ou en vadrouille de bon matin, entre les sons du teknival. Quelques teufeurs dansaient encore, enfin… s’agitaient dans tous les sens, torse-nu, visiblement shootés au speed ou à la coke, voire aux deux, sur un vieux son des années quatre-vingt-dix, hurlant :

« ALLEEEEEEEEEEZ ! »

Toujours motivés, irréductibles.

D’autre enfin profitaient du son, mais assis dans l’herbe, par petits groupes, fumant, buvant, bavardant, se motivant peut-être pour aller se coucher.

J’ai atteint la buvette.

Cheveux châtains coupés courts, à peu-près cinq ans plus jeune que moi, svelte, bien moulée dans son déguisement de Marty Mac Fly, la serveuse m’a décoché un sourire à changer d’univers :

« Salut ! T’es le pote à Érig et Célime ? »

Flottant entre les dimension, j’ai répondu :

« Heu, ouais, ouais, je… j’ai… »

Elle a attendu un instant puis, tendant la main au-dessus d’une planche sur tréteaux posés dans l’herbe :

« Moi, c’est Martine ! »

J’ai regardé sa menotte. Je l’ai attrapée délicatement, pour ne pas dire timidement. Elle a serré la mienne et m’a soudain tiré vers elle pour me claquer deux bises au-dessus de la table. J’ai reçu tout-à coup comme un effluve de viennoiseries. Devant moi se dressaient deux paniers : un de croissants et un de pains aux chocolats. Comment pouvait-elle avoir encore autant d’énergie, après toute une nuit à mixer ?

On s’est redressés. Elle a demandé :

« Fred, c’est ça ? T’as faim ? »

J’ai répondu :

« Bah, j’en sais trop rien. »

Souriant de plus belle :

« Tu sais pas si t’as faim ou si tu t’appelles Fred ?

— Non, heu… c’est bon, je m’appelle Fred.

— Alors tiens ! a-t-elle décidé en me tendant un croissant. L’appétit vient en mangeant.

— Heu mais… c’est combien ? Enfin heu… le croissant ! »

Elle a répondu en riant :

« Celui-là est offert. Plus si affinités, on verra après !

— Ah, heu… merci. Dis heu…

— Oui ?

— Où-est-ce que, en fait heu… »

Comment lui demander ça ?

« …tu couches ?

— C’est une proposition ?

— Non, non, heu… te méprends pas, je veux dire heu… »

Je m’empêtrais de plus belle. Prenant une grande inspiration, j’ai repris :

« Célime m’a proposé d’aller me reposer dans le camping-car, mais je veux pas prendre ta place. Tu vas peut-être faire une pause aussi.

— Il est où, Papy ?

— Qui ?

— Doc !

— Ah, heu. Il y est déjà, il fait une sieste.

— On coupe à midi pour la trêve silencieuse. D’ici-là tu peux prendre ma couchette. Après, j’en aurai besoin jusqu’à ce soir. »

La trêve silencieuse. Pour ceux qui savent pas, dans tous les gros tekos, on coupe le son à midi, pour au moins deux heures. C’est un genre d’arrangement entre les organisateurs et les autorités. Je l’ai remerciée :

« C’est gentil. Je suppose que la table est facile à descendre ?

— Ma couchette, c’est celle du haut. Papy est déjà sur la table. Tu le vois tenir dans une capucine ?

— Non, pas vraiment. Merci. »

Je lui ai pris deux autres croissants et une bière en bouteille. J’ai hésité un moment. J’étais tiraillé entre la fatigue et une grosse envie de partager mon pétard avec elle. Finalement, elle m’a demandé :

« Autre chose ? »

Penaud, j’ai répondu :

« Bah, non, rien… Quoique si. Tu peux veiller d’ici sur les chépers, dans le fumarium ?

— Le quoi ? »

Me souvenant que Tiburse avait inventé le terme, j’ai précisé :

« L’espace détente. »

Elle a lancé un coup-d’œil vers l’autre barnum.

« Ouais, sans problème. »

Alors que je me tournais pour partir, elle a ajouté :

« Si Papy ronfle, tu siffles ! »

J’ai lancé par-dessus mon épaule :

« OK, cimer. Bon courage !

— Merci ! »

Et j’ai rejoint le fumarium. Assis sur mon siège de 4L, j’ai mangé un deuxième croissant, gardant l’autre pour plus tard. Je l’ai arrosé avec la bière, fumé mon pétard…

Puis j’ai franchi la bâche du fond pour rejoindre le camping-car. Les plaques d’acier de sa carrosserie luisaient à la lumière du soleil levant. Doc dormait sur le côté, tournant le dos à la porte, sur la table transformée en couchette, la tête vers les sanitaires. Aucun ronflement. J’ai levé les yeux vers la capucine : pas d’échelle. Alors je me suis hissé à la force des bras, posant le pied entre ceux du grand-père. Un duvet bleu-ciel m’attendait en haut.

Lové dans cette niche confortable, j’ai plongé dans un sommeil sans rêves.

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