17 : Le Paradis

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On se dririgeait vers l'une des sorties du champ, celle par laquelle j'étais arrivé. Érig marchait d'un bon pas. J'avais un peu de mal à m'aligner dessus.

« Y'a le feu au lac ou quoi ? ai-je lancé, essoufflé. »

Alors il a ralenti la cadence, remarquant :

« La fumette, ça incite pas au sport.

— Oui bon, ça va, je me suis juste envoyé un pétard !

— Et deux tafs sur deux autres. Ça va, ta langue ?

— Ça va. »

Cela dit je sentais toujours un peu la brûlure de la première soufflette. Pour changer de sujet, j'ai demandé :

« Qu'est-ce qu'il est devenu, ton pote ?

— Quel pote ?

— Celui qui avait perdu sa femme, l'année où t'as arrêté de boire. La nuit où les gendarmes t'ont traité de Superman.

— Ah, lui ! »

Il s'est arrêté un instant, poussant un long soupir puis, reprenant la marche :

« Il a sombré dans l'alcool. Pendant des années. Il a essayé les cures, mais à chaque fois, il replongeait. Il était papa, d'un fils adolescent de son premier couple, qui vivait en foyer. Je pensais que ça pourrait lui donner une raison de remonter à l'étrier. J'avoue que j'ai essayé d'utiliser le gamin pour lui ouvrir les yeux alors que... bon, j'avais de morale à faire à personne. Mais la douleur était trop grande. On s'est pas revu pendant un moment puis, trois ans plus tard, on s'est retrouvés et c'était pas marrant à voir. Il lichait sa huit six dès le réveil. L'après-midi, il n'y avait plus aucune suite dans ses idées. Je n'essayais même plus de suivre ses propos. Et paf ! Ça m'a sauté aux yeux. Je lui répondais "Oui, oui" en hochant la tête, comme je l'avais fait avec mon père en plein Alzheimer. Son état ressemblait comme deux gouttes d'eau à celui de la maladie. Il nous a même fait des fugues. J'ai dû aller le chercher chez son fils qui vivait alors en appart avec sa copine, à trente bornes de là. Il débarquait chez eux sans prévenir, au bout de périples en bus décidés sur un coup de tête éthylique. Leur nid était tout petit. Tout juste si on pouvait appeler ça un T1. Ils pouvaient à peine héberger un pote et la plupart du temps, bah, ça tombait mal. Il m'a vraiment foutu les choquotes.

— Oui, enfin... l'alcoolisme, c'est réversible.

— Parfois, c'est la seule différence avec la maladie d'Alzheimer. Pour le reste, c'est pareil, comme peut donner un trip psychédélique sauf qu'en attendant de se reprendre, c'est permanent. Disons du midi au soir, le temps de se re-décérébrer tous les matins.

— T'es dur.

— Je sais. Mais voilà, quoi, si j'avais un môme, je ferais tout pour m'en sortir !

— Il s'en est pas sorti ?

— Si, pendant un temps. Il a fini par lâcher l'alcool et se reprendre. Et au final... n'y vois pas forcément un lien direct, cette maladie est l'une des plus bizarres qu'on connaisse, mais il a fini par choper un vrai Alzheimer. Un peu précoce. Là, il est en maison de retraite. Enfin, en EHPAD, pour être précis.

— La vache, désolé !

— C'est la vie. »

On approchait de la sortie du champ, juste une ouverture dans le talus entre les arbres alignés dessus, derrière deux sound systems de taille modeste. Celui de droite représentait un bateau de pirates, celui de gauche... je ne saurais trop dire. Un mur orné de spirales noires et blanches tournoyantes, voire hypnotiques. Les teufeurs passaient d'un terrain à l'autre en franchissant juste une butte plus basse et poussiéreuse. Un groupe stationnait tout près, autour d'un mec cagoulé qui semblait faire des affaires, farfouillant dans des sachets en plastique tandis qu'un autre, visiblement un client à qui il l'avait prêtée, l'éclairait d'une toute petite lampe torche.

On a attendu une accalmie, le temps qu'il gère ses petites affaires, poursuivant notre discussion.

« On peut pas sauver tout le monde, philosophais-je.

— C'est ce que m'ont dit les gendarmes, quand notre amie est morte. Moi, pendant ce temps-là, j'allais en teuf sortir de parfaits inconnus de leurs bad trips et j'étais même pas là pour mes proches. Tu sais, si tu laisses trop parler tes émotions, la vie finit par te broyer aussi. Alors il faut trouver un moyen de s'en foutre.

— Si seulement ça existait.

— Oh, mais ça existe !

— Comment ça ?

— Les croyants, eux, ils ont le Paradis. La conviction que, s'ils font ce qu'il faut, genre être des bonnes personnes, ils se rejoindront dans un au-delà meilleurs. Ça rend rend moins douloureuse la perte d'êtres chers.

— T'es croyant, toi ?

— Oui et non. Je ne crois pas en Dieu, mais j'ai trouvé moyen de croire au Paradis.

— Comment ça ? »

Ayant fini leurs achats, deux mecs se sont détachés du groupe autour du dealer. Il restait encore cinq personnes.

« Imagine, poursuivait Érig, si la fin du Monde n'est pas pour demain. Il reste quoi, devant nous, pour s'étendre sur la Galaxie, voire dans le reste de l'Univers ? Pour vaincre la haine, la guerre, toutes les mauvaises émotions, voire la maladie et la misère... une quinzaine de milliards d'années ? Il faudrait combien de temps à la science pour se développer au point de vaincre la mort ou au moins prolonger la vie de façon significative ? Voire même trouver le moyen de faire revenir des gens qui on cané, même depuis longtemps !

— C'est de la science fiction.

— Les sous-marins et la Lune aussi, c'était de la science fiction, au temps de Jules Vernes.

— Et si on aboutit à un enfer ?

— Ça, j'y crois moins.

— Pourquoi ?

— Parce que l'enfer, il est au début, ici et maintenant, même si on a déjà commencé à évoluer. Lentement mais regarde le temps qui nous reste. L'Univers en est à la moitié de son extistence et on vient à peine d'arriver. On tend vers le bien. De façon sinusoïdale, certes... »

Il ne restait plus que deux clients au vendeur de drogues. Un couple.

« ... mais vers le Paradis. Un paradis très loin dans le futur. Si les connards gagnent, alors le Monde disparaît. Ça donnera un univers vide ou peuplé d'extra-terrestres plus intelligents qu'on l'aura été.

— Alors t'es pas certain de revoir tes proches.

— Non, mais il y a une chance. Et puis, je pense que quand on meurt, il reste rien de nous, à part, peut-être, la mémoire de ce qu'on a été, quelque part dans la trame de l'univers, éventuellement récupérable par des gens plus évolués que nous dans l'avenir. Il n'y a rien, dans le Néant, pas même de la souffrance, ni même du temps, pourquoi en avoir peur ? Mais si on nous réveille un jour, loin, très loin dans le futur, pour nous, ç'aura été instantané, comme un voyage dans le temps. Ce sera comme si on s'était endormi cinq minutes à peine avant.

— Tu crois vraiment à ça ?

— J'ai besoin d'y croire. Ça m'aide à faire mes deuils. »

Ayant terminé ses affaires en cours, le dealer s'est retrouvé seul. Alors on est allés le voir.

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