Cours !

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  Je claquai la porte plus violemment que je ne l'aurais voulu mais la colère m'avait emportée. Décidément, ces derniers temps, mon père et moi n'étions jamais d'accord. Vivement ma rentrée en terminale, qu'il travaille et qu'on se voie moins. Que les choses se tassent avec le quotidien et la routine. Ce soir, après une énième dispute, j'avais ressenti le besoin de prendre l'air, de sortir, de me changer les idées. Certes, il allait bientôt faire nuit, mais il faisait encore suffisamment bon pour une petite promenade. Je décidai de faire le tour du quartier, au moins le temps que la pression redescende à la maison.

  Nous avions emménagé ici il y a quelques jours seulement et je ne connaissais pas encore bien les environs. Après avoir passé une rue ou deux, je vis un parc et décidai de m'y aventurer, d'en faire le tour pour la première fois. J'aperçus au loin un espace de jeux pour petits et grands. Je n'étais pas montée sur une balançoire depuis des années et cette petite nostalgie m'apaisait déjà. Le parc était désert, je me sentis un peu seule au monde en le traversant. Le silence était apaisant après les cris de la maison. Je n'entendais que le vent, qui faisait virevolter les feuilles. Je m'assis sur la balançoire la moins sale et respirai l'air frais. Je donnai un léger à-coup pour démarrer le mouvement et faillis tomber à la renverse tellement je fus surprise du bruit provoqué. J'avais sursauté comme une enfant ! J'étais prête à rire de moi, n'osant plus bouger d'un millimètre et me trouvant ridicule. Et puis le bruit recommença.

  Je regardai à nouveau autour de moi, tout à coup moins souriante. La nuit tombait sérieusement. Je n'étais pas du genre ultra-froussarde mais je n'étais pas une aventurière de premier choix non plus. J'entendis à nouveau ce son perçant et l'assimilai aussitôt comme étant un cri. Un cri féminin. Finie la balançoire. Mes muscles se raidirent. Un frisson me parcourut le dos. Finalement, je n'étais peut-être pas toute seule dans ce parc et l'idée ne me réjouissait pas vraiment. J'étais partagée entre la peur et la curiosité. La peur du danger et la curiosité de savoir ce qui pouvait se passer. Pouvais-je venir en aide à cette fille ou cette femme ? Ou étais-je moi-même en danger ?

  J'avançais prudemment vers les buissons qui se situaient à la bordure du parc et de la forêt voisine. J'avançais, doucement, sans faire de bruit. Je n'entendais plus crier, ça s'était plutôt transformé en sanglots. Il faisait sombre, j'étais maintenant proche des buissons et je commençais à me dire que je ferais mieux de rentrer chez moi. Et puis, j'entendis une voix qui murmurait, c'était incompréhensible. Je tournai la tête légèrement sur ma droite, en provenance du son, et aperçut une fille allongée sur le sol. Je ne distinguais que sa silhouette à travers les branchages mais je remarquai aussitôt qu'elle avait la poitrine à l'air et que le bas n'était guère plus habillé. Je portai mes mains à ma bouche, j'étais comme pétrifiée. Elle ne bougeait plus, ne pleurait plus. Bouche bée devant ce corps étendu, nu et inerte, je ne savais pas quoi faire.

  C'est alors qu'une autre silhouette se releva tranquillement. Je devinai un homme, bien qu'il me tournait le dos. Il était habillé de noir avec un sweat à capuche et je ne l'avais même pas remarqué jusque-là. Je tentai de contenir un cri de surprise et ce ne fut qu'un chuchotement. Mais il se retourna vivement et se raidit. Je vis son expression changer quand il me découvrit. Ses yeux passèrent de la surprise à... à quoi ? La colère, la haine, l'envie de meurtre ? Il soutint mon regard et j'eus l'impression que le temps s'était figé. Le silence était maintenant lourd, pesant. Il n'était qu'à quelques mètres de moi. Il avait des traits fins et une petite barbe au menton. Une carrure de sportif, un corps bien taillé, musclé. Il devait faire une tête de plus que moi. J'étais dans la merde. Est-ce qu'il fallait que je cours ? Certainement, mais j'étais comme pétrifiée. Je n'osais pas lui tourner le dos. Est-ce qu'il allait me courir après ? Pourquoi ne bougeait-il pas ? Ma gorge se serrait, j'avais du mal à déglutir. Je commençais à avoir froid, à paniquer. Il réajusta son pantalon et baissa la tête une demi-seconde en direction du corps de cette jeune fille à terre. Et pendant cette demi-seconde, ma tête me cria : "COURS !", "DEGAGE !", "VA T-EN !".

  Ce que je fis ! Je fis volte-face et courus sans réfléchir, droit devant moi. Je n'étais pas dans la bonne direction pour rentrer chez moi et je ne connaissais pas encore cette partie-là du quartier. Des centaines de questions me vinrent au fur et à mesure. Est-ce qu'ils étaient plusieurs ? Est-ce que d'autres allaient m'attendre un peu plus loin ? Est-ce que moi aussi j'allais me faire violer ? J'entendais ces pas derrière moi mais impossible de savoir à quelle distance il était. Je n'osais pas me retourner, pensant que ça allait me faire perdre du temps. Merde alors, il fallait que j'arrête de réfléchir et que je cours !

  N'étant pas une grande joggeuse, j'essayais de penser à plusieurs options. Et si je bifurquais dans la forêt ? Après tout, ce serait sûrement plus simple pour le semer. Ou pour me cacher. Ni une ni deux, je tournai à droite et m'enfonçai dans les bois. Je n'eus pas besoin de faire cent mètres avant de m'apercevoir que c'était une mauvaise idée. Les branches craquaient sous mes pieds, c'était perdu pour la discrétion. Je faillis me tordre la cheville dans certaines racines qui sortaient de terre, sans parler des feuilles mortes humides qui tapissaient le sol et en faisaient une vraie patinoire à certains endroits. Quelle crétine je faisais ! Je continuais de courir et courir encore mais je sentais que mon souffle n'allait pas tenir éternellement. La progression était difficile, j'étais sûre qu'il allait finir par me rattraper.

  Je vis un énorme tronc d'arbre et hésitai. Est-ce que je pouvais me cacher derrière ? J'entendis un bruit sourd et un juron, comme si l'homme venait de tomber. Est-ce que c'était le moment de me cacher ou au contraire de prendre de l'avance ? J'étais perdue, je ne savais pas. Mais ma tête recommença : "COURS !". Alors je courus, encore. J'essayai de garder la même allure, de ne pas faiblir. Je ne voyais presque plus rien. J'étais persuadée que j'étais en train de m'enfoncer dans la forêt et que j'allais me perdre ! J'entendais toujours ces pas un peu plus loin, je ne pouvais pas m'arrêter ! Il y avait des trous, des bosses, des cailloux, des feuilles, des racines... Je transpirais mais j'avais froid. A chaque pas je me disais que j'allais tomber et que j'allais mourir. A chaque pas j'avais peur. Et surtout, à chaque pas, j'espérais l'entendre tomber lui, j'espérais qu'il se blesse, j'espérais qu'il s'arrête. Je tressaillis quand je l'entendis crier dans ma direction "Arrête-toi salope !! Je vais t'faire la peau !".

  J'orientai un peu ma course vers la gauche en espérant sortir des bois prochainement. Et puis vint le moment que je redoutais. Je trébuchai à mon tour contre ce qui me sembla être une racine. En tombant, mon genou droit heurta un caillou ou une pierre. Je me retins de crier. Il fallait absolument que je reste silencieuse. Chuuuut ! Ne pas lui indiquer clairement ma direction ! Une larme vint au coin de mon œil. Je ne saurais dire si c'était la douleur ou la peur. Un mélange des deux peut-être. Je reniflai et me relevai rapidement, oubliant la douleur. Je repris ma course folle autant que je le pus, complètement paniquée. Je ne pensais plus à rien à part courir. Je ne sentais plus mon genou, je ne sentais plus mes chevilles ni mes cuisses. Je ne sentais plus mon cœur battre à mille à l'heure. Je n'entendais plus ma respiration haletante. Courir. Il fallait juste courir.

  Je vis tout à coup la lisière de la forêt. J'allais enfin atterrir sur la route. Je serais à découvert, il ne fallait surtout pas que je ralentisse. Je n'étais même plus sûre qu'il me suive encore. Je pouvais aussi bien l'avoir semé il y a deux minutes ou l'avoir à mes trousses à quelques centimètres. Je ne savais plus. Je courais, c'est tout. Mon cerveau était figé, obnubilé par la seule idée de courir. Je sentis enfin le goudron sous mes pieds. Je pouvais courir avec plus d'assurance. Je traversai la route en direction des maisons. Il me semblait reconnaître le bas du quartier. J'avais fait un sacré détour et j'étais encore loin de ma maison !

  Tous les lampadaires étaient éteints, il faisait vraiment nuit cette fois. Heureusement que la pleine lune éclairait un minimum. Grâce à la forêt, mes yeux avaient fini par s'adapter aussi à l'obscurité. Je pensai à mon père. Il devait être à la fois fou de rage et fou d'inquiétude. S'il savait...

  Je n'arrivais plus à respirer. Si j'avais été asthmatique, je serais déjà morte. Je me faufilai et m'accroupis derrière une voiture et pris le risque de regarder derrière moi. Il sortait à peine de la forêt et il marchait à présent, regardant autour de lui. Il me cherchait. Heureusement, j'avais un peu d'avance. Il fallait juste que je me calme et que j'arrête de respirer comme un phoque ! Une pause m'était nécessaire, j'étais bien consciente que je ne pourrais pas enchaîner sur une autre course. Inspirer, expirer. Calmer mon rythme cardiaque. Si je me levais, il allait me repérer. Si je ne bougeais pas, il allait finir par passer devant moi. Que faire ?

  Je ne connaissais pas assez le voisinage pour aller frapper chez des gens, surtout à une heure aussi tardive. Je ne saurais pas m'expliquer clairement, si tant est que je sois capable d'articuler un mot. De plus, je les mettrais peut-être en danger eux aussi. L'image de ce corps étendu me revint. Je ne voulais pas finir comme ça ! Toujours accroupie, je pris ma tête dans mes mains, elles étaient glacées. C'est là que je me rendis compte que je pleurais, j'avais le visage inondé de larmes... Il était trop tard pour me relever et repartir. Je n'avais plus le choix. Je me glissai sous la voiture en tentant de ne pas faire trop de bruit. Il fallait que je régule encore ma respiration, même si c'était déjà mieux que tout à l'heure.

  J'entendis ses pas se rapprocher. Surtout, ne pas bouger. Ne plus respirer. Ne plus penser à rien. Attendre. Ecouter. Il s'arrêta à une voiture d'écart de celle où je me cachais. Il piétinait et avait l'air de tourner en rond. Pitié. J'espérais que mes pieds ne dépassent pas, que je n'aie pas laissé de trace, qu'il ne puisse pas me voir depuis sa place... Je retins ma respiration un moment. Tous mes muscles se contractèrent quand il cria "Où tu te caches espèce de garce ?!". Ne pas pleurer. Ne pas gémir. Ne pas bouger.

  Il remonta l'allée et je le vis passer devant ma cachette. J'entendais ses pas s'éloigner petit à petit. Je respirai de nouveau, lentement. Et maintenant ? Il fallait que j'attende combien de temps ? Si je bougeais maintenant, j'avais un risque qu'il ne soit pas assez loin et qu'il m'entende. En plus, il allait dans la direction de chez moi et je connaissais mal les autres rues. Mais si je restais trop longtemps et qu'il revenait sur ses pas, regardait partout autour de lui ? S'il me repérait ? Je serais foutue, pour de bon. Si seulement j'étais sortie avec mon portable, j'aurais pu contacter mon père, ou la police ! Mais là, j'étais coincée...

  Mon cœur battait toujours fort même si ma respiration s'était calmée. J'étais complétement envahie par le stress. Je ne sais pas combien de temps j'avais couru mais je sentais l'épuisement de mes muscles. Mon corps commençait à se refroidir et mon genou me faisait atrocement souffrir. Sans faire de bruit, délicatement, je me rapprochai du trottoir. Je ne vis et entendis personne. Je sortis difficilement de là et testai mon genou. Il saignait mais ça irait, je n'avais pas le choix. Je décidai de tenter de couper par les jardins des maisons les plus proches. Ils n'étaient pas clôturés, ou uniquement par de petits murs en pierre faciles à enjamber, à hauteur de cuisse. Un dernier coup d'œil aux alentours, je ne vis personne. J'en franchis quatre ou cinq en enfilade et crus reconnaître enfin ma rue. J'enjambai un dernier petit muret et me détendit enfin. J'étais sur la route et ma maison n'était plus qu'à deux cent mètres.

  Soudainement et brusquement, je sentis des bras m'enserrer la taille avec violence et force ! Des images de la fille étendue près du parc et d'autres agressions défilèrent dans ma tête. Je crus m'évanouir de surprise et de peur, jusqu'à ce que je reconnaisse le parfum et l'étreinte de mon père. Il me murmura à l'oreille : "Je suis désolé, désolé de tout. Ne pars plus jamais comme ça, j'ai eu tellement peur !". Je me retournai pour lui faire face. Un tel soulagement m'envahit que tout mon corps se relâcha contre le sien. Je tremblais, je pleurais, je voulais m'excuser mais mes sanglots m'en empêchaient. Il avait l'air affolé et ne faisait que me demander si ça allait. Puis, sans chercher à comprendre, il me serra à nouveau contre lui, me soutint avec douceur et fermeté, et me caressa les cheveux comme quand j'étais petite. Là, je savais que j'étais en sécurité.

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