Chapitre IV : Sigrida et Jolfur

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L'après-midi fut douce et légère, tant Ihlo était heureuse d'avoir passé la frontière, en oubliant presque qu'elle n'avait plus un bulir et que bientôt elle manquerait de vivres. Le chemin pierré sur lequel elle cheminait était entouré de par et d'autre par de grandes prairies sauvages où elle avait vu gambader diverses animaux en liberté. Mais il y avait aussi des champs de colza ou de blé, délimités par de grandes palissades de bois, qui rejoignaient souvent une petite habitation et une grange. On pouvait les apercevoir, au loin.

Par précautions, elle gardait sa capuche baissée sur ses yeux, et frissonait à chaque fois que quelqu'un passait à sa hauteur sur le chemin. Elle n'avait pas oublié les insultes de l'homme de la frontière. Elle avait peur que quelqu'un reconnaisse les traits de son peuple et ne la rabaisse à nouveau. Elle n'avait pas besoin de ça, se trouver en Rhulvas était déjà un rêve pour elle. De plus, elle ignorait encore comment elle allait faire pour se nourrir et se loger. J'imagine que l'Empereur de Rhulvas a diffusé des centaines de légendes absurdes sur les gnomes, songea-t-elle, serrant ses petits poings avec une rage dissimulée.

Elle marcha longuement, puis la nuit commença à tomber, et l'obscurité se fit peu à peu. La fraîcheur des nuits automnales se glissa entre les plis du corset que portait Ihlo, et elle frissona : elle n'avait jamais apprécié le froid, et la perspective de passer une nouvelle nuit sur la route de pierres ne l'enchantait pas vraiment. En plus, elle n'avait plus une pièce dans sa bourse, et aurait forcément besoin d'argent une fois arrivée en ville. Après quelques réflexions dans le froid naissant de la nuit, la jeune gnome se résigna à aller demander l'hospitalité aux propriétaires des fermes qui bordaient le chemin.

Mais lorsqu'elle sonna aux portes du premier bâtiment, personne ne lui ouvrit. Il en fut de même pour le second et pour le troisième. Mais il en fallait plus pour décourager Ihlo, qui s'élança d'un bon pas vers la quatrième maisonnette, surplombée d'une immense grange qui jetait sur elle une ombre sinistre. Le flamboyant coucher de soleil projetait des silhouettes immenses et lugubres sur l'herbe et les champs, rendant l'atmosphère pesante. La jeune femme tira légèrement sur le bord de sa capuche, pour mieux masquer son visage, et s'approcha de la porte, où elle frappa quelques coups.

Après quelques petites minutes d'attente, un cliquetement de clef qu'on enfonce dans la serrure retentit, et un homme d'une trentaine d'années vêtu d'une tunique de lin verte et brune apparut sur le seuil, les traits durs et fatigués.

— C'est pour quoi ? beugla-t-il. N'êtes pas bien, à c't'heure ci, faut rentrer chez vous !

Un peu honteuse, Ihlo baissa la tête, puis se décida enfin à faire sa demande :

— Je cherche une maison pour passer la nuit, soupira-t-elle. Je ne peux pas cheminer de nuit, ma mauvaise vision me causerait du tort.

— Et pour l'argent ? grogna le paysan. Z'avez des bulirs pour nous payer ?

Ihlo se mordit la lèvre.

— J'ai du les dépenser en arrivant à la frontière... avoua-t-elle, penaude.

D'un geste vif, que la jeune gnome aux cheveux roux n'avait pas vu venir, l'homme s'empara de la bourse vide attachée à sa ceinture, et la renversa en arrière. Lorsqu'il vit qu'aucune pièce n'en tombait, il lança un regard narquois et moqueur à Ihlo, et jeta sa bourse à ses pieds.

— Pas d'argent, pas d'nuit chez moi ! ricana-t-il.

Et à ses mots, il claqua violemment la porte de sa chaumière.

Ihlo était désespérée, la prochaine ferme était à plus d'une lieue d'ici, et, sans bulirs, elle ne risquait pas d'être bien acueillie. Et encore, il n'a même pas vu que j'étais une gnome... songea-t-elle. Après quelques instants de réflexion, elle frappa une nouvelle fois à la porte. Elle s'attendait à ce que le paysan ne lui réponde pas, mais le passage s'ouvrit à la volée devant elle.

— Qu'est-ce qu'vous voulez, encore ? pesta-t-il. Pas moyen d'être tranquille, c'te soirée ?

— S'il vous plaît ! s'exclama Ihlo, d'un voix implorante. Je travaillerais pour vous, pour compenser ! Avec tous ces champs, vous risquez d'avoir besoin d'aide, n'est-ce pas ?

Le visage fermé, le paysan tourna les talons, sans toutefois fermer la porte. Pour Ihlo, c'était un bon début. Des murmures lui parvinrent de l'intérieur, et elle pencha la tête dans l'embrasure de la porte. La pièce était sombre, éclairée par quelques petites bougies disposées çà et là sur les meubles. Il régnait dans l'entrée un désordre monstre : des manteaux de travail étaient jetés en boule aux pieds des portes-manteaux, des armoires avaient été déplacées pour une raison inconnue, et les restes d'un maigre dîner étaient éparpillés sur la table de la cuisine, qu'on apercevait au fond du couloir.

La gnome reprit une position droite lorsque le paysan revint, accompagné d'une femme plus âgée en robe de chambre. Tous deux avaient les mêmes traits durs et des yeux d'un bleu pâle semblables, Ihlo songea qu'ils devaient être parents. Sans un mot, la femme s'approcha de la jeune gnome, qui déglutit péniblement. D'un rapide mouvement, elle rabattit sa capuche en arrière, et s'exclama, ricanante :

— Une saleté de gnome ! Pas étonnant qu'ils l'aient dépouillée, à la frontière ! Tu veux travailler pour moi et mon frère ? demanda-t-elle d'une voix bourrue.

— Je... euh, oui, madame, répondit Ihlo, en tentant de masquer le tremblement de sa voix. Ma mère était bûcheronne, je l'aidais souvent à porter les tas de bois, ou à abattre des arbres pour l'hiver.

— Pour qui ? siffla la paysanne, en postillonant tout autour d'elle.

— Je vous demande pardon ?

— Pour qui elle travaillait, ta pauv' mère ? beugla-t-elle.

— Pour personne, souffla Ihlo. Nous avions notre maison dans un petit village forestier.

Alors, la femme éclata d'un rire éraillé, et finit par s'arrêter en manquant de s'étouffer.

— Une gnome libre ! On aura tout vu ! Eh bien, j'imagine que si tu fais la plus grosse partie de not' boulot, t'auras mérité tes nuits au chaud ! Et p'têt un bulir ou deux, si t'es bonne aux champs... Allez, rentre, nous fait pas attendre dans l'froid !

Surprise, Ihlo fut poussée par le frère de la paysanne dans la maison, où une odeur de poussière flottait dans l'air. Elle fut conduite dans un petit local vide, à l'intérieur de la grange, une pièce annexée à la maison. On lui installa juste un vieux matelas, puis on ferma la porte, la laissant seule, dans le noir.

En proposant son aide aux fermiers, Ihlo ne s'attendait pas à être simplement jetée dans un cabanon de bois, et à devoir travailler aux champs toute la journée. Elle ignorait s'ils la laisseraient partir un jour, et s'ils la paieraient vraiment. En tant que gnome, elle serait toujours considérée comme inférieure. Pourrai-je un jour poursuivre mon aventure, tout en ayant le droit d'aller où bon me semble ? pensa-t-elle, en jetant une de ses couvertures sur son matelas, pour faire office de drap. Elle se glissa dans son lit de fortune, sentant la laine du matelas lui picoter les bras. Elle se recroquevilla, tentant de ne pas songer au lendemain matin, qui, elle le savait, allait être un éternel recommencement de travail dans la boue...

Sa nuit s'étant passée convenablement malgré le froid qui pénétrait dans la cabane et le matelas irritant sa peau, elle fut réveillée et prête avant même que le paysan et sa soeur ne vienne la secouer.

Ils lui assignèrent d'abord un travail plutôt simple, mais épuisant : ramasser l'orge et le blé coupés par une moissoneuse tirée par deux boeuf quelques jours auparavant. Cela prit à Ihlo toute la matinée. Son sac étant petit, elle dut faire de nombreux aller-retour entre le champ et la grange, où les épis étaient séchés et stockés. Pendant qu'elle suait sang et eau sous un soleil brûlant, les deux fermiers discutaient en buvant une chope de bière devant leur maisonnette. Une heure aplus tard, ils se décidèrent à se mettre au travail, la femme conduisant leurs quelques vaches rousses au pré, et l'homme préparant les boeufs pour labourer un terrain voisin.

À midi, Ihlo grignota une miche de pain avec du jambon, et un verre d'eau lui fut servi devant son cabanon. Elle n'adressa presque pas la parole aux paysans, qui, quant à eux, ricanaient dès qu'ils la voyaient passer, crottée de boue de la tête aux pieds. Ils ne lui donnèrent qu'une simple bassine d'eau pour nettoyer son pantalon et son corset, et la jeune gnome dut dénicher une brosse et du savon par elle-même, en fouillant dans les nombreuses caisses que contenaient la cabane en bois où elle logeait.

Malgré ce dur labeur, Ihlo restait motivée : elle devait mériter sa place en Rhulvas. Elle ne prenait pas les moqueries de ses hôtes comme une humiliation ; au contraire, grâce à cela, elle restait lucide, et n'oubliait pas que la vie était dure, même si on ne l'a pas voulue ainsi.

Au bout de quelques jours, elle apprit le nom des deux fermiers : Sigrida et Jolfur. Parfois, le soir, elle collait son oreille à la petite porte qui reliait son cabanon à la cuisine, et écoutait leurs conversations. Ainsi, elle apprit qu'ils venaient eux aussi du Petit Monde, et que leurs affaires tournait au plus bas. C'était pour cette raison qu'ils avaient déménagé en Rhulvas. Depuis, ils gagnaient mieux leur vie, mais manquaient cruellement de main d'oeuvre. Sigrida commençait à plier sous le poids de l'âge, aînée de son frère de près de vingt ans ! Et jamais le pauvre Jolfur ne pourrait payer de nouveaux apprentis, en plus de l'impôt hebdomadaire qu'il devait à l'Empereur. Ils ne lui avaient pas dit, mais l'arrivée d'Ihlo était comme un soulagement, malgré le fait qu'elle soit issue d'une espèce méprisable. Ces paroles faisaient sourire la jeune femme, assise seule dans les courants d'air. Ils avaient besoin d'elle ? Qu'ils la paient.

En effet, au bout de quatre jours, elle alla voir Jolfur, et se planta devant lui, poings sur les hanches.

— Ca y est, j'ai fait mes preuves ! s'exclama-t-elle, ne prenant pas en compte le regard amusé du paysan face à cette petite créature qui haussait le ton. Maintenant, j'ai besoin d'argent, sinon, cela ne servira plus à rien de travailler pour vous !

— Et elle veut des pièces, celle là ! ricana-t-il.

Mais il n'ajouta rien, les yeux plongés dans ceux d'Ihlo. Il semblait en proie au doute. La gnome saisit cette occasion :

— N'avez-vous pas vu comme mon travail est exemplaire ? demanda-t-elle, le visage dur. N'avez-vous pas remarqué comme tout est fait à la perfection ? Si je le voulais, je ferais encore mieux que vous. J'ai besoin de bulirs, pour la suite de mon voyage.

Jolfur fronça les sourcils.

— Ton voyage ? Tu vas quand même pas partir, 'lors que t'as bossé qu'une 'tite semaine ?

— Non, je vais rester plus, si c'est vraiment cela que vous voulez, siffla-t-elle. Mais je veux mon argent, sinon, rien ne me retiens de m'en aller, là, tout de suite !

Elle toisa le fermier avec beaucoup d'insistance dans le regard, et il lâcha un profond soupir.

— Alors ce s'ra deux bulirs l'heure, grogna-t-il. Et du bon boulot, hein ? Sinon je descend l'salaire !

— Vous pouvez compter sur moi, sourit Ihlo, heureuse d'avoir réussi à avoir le dessus sur son « employeur ». Je ne vous décevrai pas, comme d'habitude.

Et sur ce, elle tourna les talons, la tête haute. C'était la première fois qu'elle parvenait à faire entendre sa voix et qu'on lui obéissait ! Elle, une gnome ! Cela aurait pu paraître insignifiant, mais dans son coeur, c'était une première victoire contre ses démons : elle avait mérité cet argent, et elle n'était pas disposée à se laisser marcher sur les pieds.

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