VI. Prendre les affaires en main

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Finalement, la folie s’installe sur la ville. Alors que la vie semble paisible de l’extérieur, tout le monde s’affaire au sein de la mairie. Les gens vont et viennent dans tous les sens, si bien que certains se rentrent dedans ou se butent les épaules, sans pour autant prononcer un seul râle. Le maire est de loin le plus occupé, et pourtant lui seul parvient à terminer toutes ses tâches à la fin de la journée. Ce n’est pas pour rien qu’il occupe cette fonction. Malgré sa vélocité, plus encore de choses à faire lui tombent dans les bras.

La fête annuelle n’est pas encore prête.

Pendant ce temps-là, perchés sur leur colline, les Phenegel s’affairent aux aussi. Pas question de se ridiculiser à ce bal. L’année précédente, Timen a décidé de piquer une crise au beau milieu de la piste de danse, la famille a dû se retirer pour le reste de la soirée, et on a entendu chuchoter le nom de Phenegel pendant au moins trois semaines. Semaines pendant lesquelles les enfants ont été sévèrement punis. Cette année, donc, il faut bien faire les choses, en apprenant de ses erreurs.

Timen est plus sage depuis qu’il apprend certains arts de son père, et Kiro l’a toujours été. Mais il y a un autre problème affligeant : ils doivent se donner en spectacle flatteur pour la famille. Ainsi, les rumeurs circuleraient toujours, mais elles seraient valorisantes, pour un fois. Les Phenegel ne se sont jamais retrouvés aussi bas dans la côte de popularité, heureusement qu’ils n’ont pas le maire sur les talons toute la journée. En cette période agitée, les époux complotistes ont les mains libres.

Felicia a toujours adoré peaufiner son plan jusque dans les moindres détails : du comportement de ses pions jusqu’au fournisseur du tissu de leurs vêtements. Faisant jouer ses relations une énième fois, elle est parvenue à dégoter de la soie d’une douceur incomparable, le plus résistants des cuirs, et une dentelle si fine qu’elle semble flotter. Non seulement le tissu est plus rare et plus cher encore que l’année précédente, mais en plus la quantité en est triplée. Contre les rumeurs, les Phenegel doivent faire croire aux habitants qu’ils n’ont aucune arrière-pensée mauvaise, ils doivent s’acheter une réputation meilleure, même si elle n’a rien de vrai.

Pour cela, Namtar a dû soumettre son idée à sa femme, laquelle n’en semblait pas ravie. Voilà qu’elle devait apprendre les bonnes manières à la créature lui servant de fils et son bon à rien de fiancé, mais elle a également été chargée d’habiller toute la belle-famille. Trop occupée à gérer la confection des costumes, de ce qu’elle disait, voilà qu’entre en jeu une nourrisse. Celle-ci se présente dans des guenilles arrachant un hoquet à Felicia. Son chignon serré sur le haut du crâne semble tirer les traits de son visage abîmé par d’affreuses cicatrices. Elle n’a même pas été accueillie que Felicia l’a déjà jetée à la porte : hors de question que qui que ce soit chez les Phenegel soit vu en compagnie de cette vieille mégère, on saurait alors que les jeunes fiancés n’ont aucune éducation.

La maîtresse de maison devrait, cette fois-ci, prendre les choses en main.

Elle pince ses cheveux et les remonte sur sa nuque, laissant apparaître la cambrure de son dos sous une dentelle noire d’une extrême complexité. Sa robe légère ne lui cache qu’une seule jambe, l’autre étant affairée d’un bracelet scintillant au niveau du mollet. Elle traverse le manoir d’un air si déterminé que personne n’ose croiser sa route, plus encore qu’à l’habitude. Une fois les deux gamins rassemblés dans l’immense salle de bal, Felicia plante ses yeux dans ceux de son fils, affichant, pour la première fois, un sentiment autre que le dégoût et le mépris.

  • Timen, siffle Felicia du bout des lèvres.

Combien de fois celui-ci a-t-il eu l’occasion d’entendre son prénom prononcé par sa mère ? Il a même pensé qu’elle ne s’en rappelait pas. La plupart du temps, elle ne le regarde pas, et ne lui adresse pas la parole à moins que ce soit pour expulser sa colère.

  • Je n’ai pas beaucoup de temps pour faire de vous des vrais nobles, crache-t-elle, visiblement agacée. Kiro, tu n’as jamais reçu cette éducation, et toi, Timen, tu n’as jamais écouté, ajoute-t-elle en croisant les bras. A partir de maintenant, vous ferez exactement ce que je dis. Ce bal est très important pour la famille.

La famille. Timen n’a jamais entendu de mot aussi étranger à ses oreilles. Est-ce cela, une famille ? Celle de Kiro est assurément différente, et pourtant elle porte la même appellation. Le petit garçon n’a pas l’impression d’appartenir à une famille, mis à part son fiancé, qui est le seul à le traiter comme un être humain. Malgré les récents progrès de Namtar en tant que père ces derniers mois, ses intérêts semblent purement socio-politiques, comme ceux de Felicia à l’instant présent.

Malgré tout, les enfants se laissent faire.

En un rien de temps, les voilà sur un piédestal, entourés de domestiques dont le visage semble s’illuminer d’un sourire malsain à chaque coup d’œil. Ils dansent en ronde autour des enfants, les parent de nombreux tissus, y plantent des aiguilles et y tracent des croix. Dictés par les ordres précis de Felicia, les mesures sont vites prises, et les costumes seront confectionnés en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire.

  • Maintenant, allez chez les Milleria, crache Felicia comme si elle commandait les chiens du voisin. Faites-leur chacun un costume de couleur et de style différent, même s’ils protestent. Précisez que chaque tissu est d’une finesse incomparable, et que nous, les Phenegel, leur offrons généreusement. Vous serez justement récompensés en fonction de votre travail, ajoute-t-elle en apercevant la réticence des couturiers.

Elle claque des mains, et la pièce se vide. Comme s’il n’y avait jamais eu de vie. Tout aussi soudainement, un orchestre apparaît sur la scène et commence à jouer une symphonie harmonieuse et apaisante. Une musique de bal. Une mélodie pour danser. Une chanson venant du cœur.

Timen tend la main vers Kiro. Cela pourrait sembler être un geste naturel et gentleman s’il ne tournait pas la tête de l’autre côté pour cacher son visage. Felicia grogne. Ce n’est pas ainsi que cela fonctionne.

  • Timen, bon à rien. A quoi t’ont servi toutes ces leçons ? Rappelle-toi, tu dois te pencher vers ton partenaire et ensuite l’inviter à danser. Fais un effort, raille-t-elle en claquant son talon sur le sol.

Comme soudainement frappé par la foudre, Timen se redresse et se plante face à Kiro. Il courbe son dos pour former un angle droit avec son corps, se relève tout aussi vite et tend sa main face à lui. Il investit tout son talent d’acteur si bien que, de loin, on croirait voir les fiancés se languir des yeux de l’autre. En réalité, Timen semble irrité d’être obligé à danser, et Kiro a peur de se ridiculiser et de ne recevoir que des reproches. Leurs regards ne se croisent même pas, ils sont fixés dans le vide séparant les garçons. Aucun des deux n’a envie de parler à l’autre, et c’est peut-être mieux ainsi.

Ce jour-là, ils dansent sans leurs âmes. Et ils continuent une semaine durant. Tous les jours, sans relâche, Felicia n’ouvre la bouche que pour relever tout ce qui ne lui plaît pas, et trouve une nouvelle excuse à chaque faux-pas apparent. Il paraît que, le troisième jour, Namtar a observé les enfants tournoyer pendant une heure entière, et qu’on pouvait voir de la fierté sur son visage. C’est ce que disent les femmes de ménage.

Malheureusement, les fiancés ne se voient pas attribués uniquement des leçons de valse, mais également d’étiquette en toute sorte : tenue à table, communication, démarche et manipulation de débat.

Dans les petites rues à peine éclairées du soir, les passants chuchotent, et les villageois répandent les rumeurs de la semaine en buvant leur habituel thé du soir. Cette fois-ci, cependant, de nouveaux murmures se font entendre. La plupart du temps, ces conversations tournent autour des Phenegel, du marché et des évènements à venir. Les deux premiers sujets en général critiqués, le troisième reposant sur d’agréables souvenirs des années passées. Ces derniers jours cependant, les domestiques du grand manoir Phenegel étant très doués pour disperser les ragots comme des miettes de pain, certains améliorations se sont faites entendre. Pour la première fois depuis bien longtemps, on ose parler positivement de la puissante famille.

Plus encore, tout le monde semble du même avis.

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