IV. La famille est un art qui s’apprend

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Dans leur petit salon décoré de divers statues et tapis, le couple Phenegel discute au coin du feu. Le père est confortablement installé dans son fauteuil, un verre de vin à la main, tandis que sa femme lui tourne autour, telle un vautour.

  • Je ne comprends pas, Namtar, pourquoi tu acceptes de le laisser aller chez ces paysans ? As-tu pensé aux rumeurs ? Nous ne sommes pas au meilleur de notre popularité pour l’instant.
  • Plus il y a de rumeurs, et plus on parle de nous, répond celui-ci d’un air indifférent.
  • Ah oui ? Tu sais ce qu’a dit la boulangère ce matin ? « Même le fils Phenegel ne veut plus de ses parents. » C’est inacceptable !
  • Tu t’inquiètes finalement pour ton fils, Felicia ? s’étonne son mari, un sourire carnassier sur les lèvres, le regard toujours planté sur le chaleureux foyer.
  • Dans tes rêves, siffle celle-ci. Penses-tu au maire ? Il cherche le moindre petit détail comme celui-là pour rompre le contrat et nous envoyer à la campagne. Je ne veux pas finir parmi les moutons !
  • Enfin, Felicia, calme-toi, chuchote Namtar en se levant et en posant ses mains sur les épaules de sa femme. Ce n’est qu’une visite familiale, je pense au contraire que c’est une bonne chose. Si Timen a apprécié son séjour, il en parlera et ça arrivera aux oreilles des domestiques, qui s’empresseront de commérer. Ainsi, le maire ne pourra rien faire contre nous, assure-t-il en haussant les sourcils.
  • Comment pourrait-il apprécier son séjour ? raille sa femme en croisant ses bras squelettiques.

Malgré la maigre allée de pierres grises, dont les défauts de sculpture ne passent pas inaperçus, l’arche ornementée de roses chamarrées offre une atmosphère conviviale et chaleureuse au jardin de la famille Milleria. Pour l’heure, le jardinier se trouve être Yuki, exerçant une de ses passions lorsqu’il a du temps libre. Ces derniers temps malheureusement, aucun des fils n’a eu l’occasion, à aucun moment, d’avoir un instant de liberté.

A l’aube d’un jour s’annonçant aussi difficile que les précédents, une lettre est arrivée de la part d’un nouveau marchant, s’échouant sur la famille comme un espoir inattendu. Kail, qui n’a pas dormi depuis une semaine, a sacrifié des heures de sommeil en plus pour organiser la commande qu’il a reçu il y a quatre jours. Il n’a pas eu d’autres choix que de demander à ses trois fils aînés de lui prêter main forte. Heureusement, les fils Milleria ont toujours été très curieux, et Abigail adorait enseigner des loisirs divers et variés. C’est pourquoi toute la famille, excepté le dernier-né, connaît les bases de la couture.

Le carrosse des Phenegel, déguisé pour une cérémonie funeste, s’engage finalement dans la rue menant au simpliste manoir Milleria. Peut-il vraiment être appelé comme tel ? Celui-ci ne comporte que deux étages, il n’y a pas suffisamment de chambres pour tout le personnel qui exerçait il y a peu, et le hall d’entrée a été détruit il y a de nombreuses années. De l’extérieur, il ressemble plutôt à une maison de campagne. De l’intérieur, la ressemblance est encore plus frappante.

Même si Farké et Sorel, quand il n’est pas occupé à épauler son père, déploient toutes leurs capacités à restaurer les pièces les plus délabrées de leur demeure, rien n’a vraiment changé depuis que le commerce familial a perdu bon nombre de ses clients. Kiro est le premier à descendre du carrosse, un moyen de transport qu’il n’apprécie guère, puisqu’il doit passer le temps à supporter les moqueries et le regard pesant de Timen. Il est immédiatement embrassé par l’ambiance qui règne sur le jardin : la sueur, la concentration, les rires, l’entraide. Il n’a pas besoin de prononcer un seul mot, car l’unique carrosse sophistiqué de la ville est reconnaissable entre mille, alors les frères courent vers le plus jeune d’entre eux pour le serrer dans leurs bras découverts. Kail laisse tomber les nombreux et onéreux rouleaux de tissus qu’il portait et se laisse emporter par les embrassades de ses fils. Kiro ne met pas longtemps à remarquer que quelque chose cloche : son frère aîné n’est pas au rendez-vous.

  • Où est Sorel ? demande-t-il en observant les alentours.
  • Je suis désolé, chuchote son père, je l’ai envoyé négocier du temps supplémentaire avec le client. Il devrait revenir dans une heure, si tout se passe bien.
  • Au moins, toi, tu es là ! sourit innocemment l’enfant, sans se soucier des conséquences.

Cette phrase sonne en boucle dans l’esprit de Kail. Elle fait remonter à la surface les remords, les regrets, les erreurs et les ambitions inachevées. Celles-ci se rassemblent et forment un voile devant les yeux du père fatigué. Mais les Milleria ne peuvent s’offrir le luxe de perdre du temps qu’ils n’ont pas.

  • Kiro, souffle Yuki en s’agenouillant face au benjamin, tu veux nous aider ? On a reçu une énorme commande, mais on manque un peu de bras… suggère-t-il en tendant vers lui un panier rempli d’outils divers et variés.
  • D'accord ! acquiesce celui-ci, débordant d’enthousiasme.

L’espace d’un instant, il a oublié la présence de celui qui a rendu cette visite possible. Il est vrai que son fiancé est loin d’être quelqu’un qu’il apprécie, mais rien ne pourrait assombrir cette journée en présence de sa famille. Il place sa rancune de côté, se retourne subitement et lève le panier dans les airs en arborant son plus chaleureux sourire.

  • Timen, viens avec nous !

Le petit Phenegel hésite. Jamais il ne s’est retrouvé seul, face à une famille complète, sans souffre-douleur ou parent à ses côtés. Rien qu’aujourd’hui, peut-il être simplement lui-même, un enfant de huit ans, comme les autres, sans se soucier de ce qu’on pense de lui ? Après tout, sa belle-famille doit l’accueillir comme l’un des leurs. Il avale sa salive, et s’avance prudemment. A peine a-t-il dépassé l’arche que le rayonnant Yuki vient le saluer et lui attrape la main. Timen se laisse faire, on ne l’a jamais habitué à tant de sympathie à son égard. Yuki l’accompagne jusqu’à Kiro et s’accroupit pour commencer ses explications.

  • Ça peut paraître ridicule comme tâche, mais c’est très important et ça nous fera gagner beaucoup de temps, annonce-t-il en reprenant son sérieux. Vous voyez les rouleaux de tissus éparpillés là-bas ? demande-t-il en les désignant du doigt. Il faudrait les trier par type et par couleur pour l’instant.

Devant la grimace de Timen, Yuki s’avance un peu plus et diminue le ton de sa voix, comme s’il allait faire une confidence.

  • Voyez ça comme un jeu. Il faut participer en équipe, et si vous arrivez à tout trier en moins d’une heure, vous pourrez passer à l’étape suivante.

Kiro, qui ne rate jamais une occasion de jouer à un jeu, se rue sur les rouleaux à toute vitesse, suivi de près par Timen. Ce dernier ne comprend pas l’enthousiasme de son fiancé, il ne s’agit que d’un vulgaire travail délégué parce que personne d’autre n’a le temps de le faire. Et pourtant, les deux enfants s’amusent et rient en inventant des histoires farfelues. Yuki, un sourire de satisfaction scotché sur les lèvres, ne peut s’empêcher de garder un œil sur eux toutes les cinq minutes. Finalement, même Farké semble apprécier cette atmosphère, et chacun œuvre à sa besogne.

Une fois tous les rouleaux méthodiquement rangés, Timen sent son cœur se serrer. Depuis combien de temps ne s’était-il pas amusé de la sorte ? Le pourra-t-il à nouveau un jour ? Quand il pense que ça a été possible grâce à sa belle-famille alors que ses parents lui ont appris à la détester depuis le jour de ses fiançailles, Timen se perd. Jamais il ne s’était véritablement senti chez lui avant ce jour. Kiro remarque que son ami ne bouge plus depuis quelques secondes, et il lui prend la main. Dans ce geste d’une douceur insoupçonnée, Timen sent les larmes lui monter aux yeux. Il doit faire preuve de toute la volonté du monde pour les contenir et reprendre son air hautain.

  • Je m’ennuie, crache-t-il en gardant son regard fixé vers l’horizon.
  • Ne t’en fais pas, lui sourit Kiro. Il y a toujours des choses à faire ! s’exclame-t-il en se relevant.

L’entrain dont il fait preuve arrache un sourire à Timen. Celui-ci connaît son fiancé depuis qu’il a un an. Ils ont grandi ensemble, et pourtant, il n’a jamais cessé d’être étonné par son comportement imprévisible ou sa gaieté à toute épreuve. Lorsqu’il se retourne vers le maigre manoir, il s’aperçoit que celui-ci ne paraît plus si frêle qu’à première vue. Etrangement, une atmosphère apaisante s’en émane, et tout autour lui semble un peu plus coloré qu’à son arrivée.

  • Yuki ! hurle Kiro de sa voix aigüe. Yuki, on a fini ! annonce-t-il si fièrement que n’importe qui trouverait cela mignon.

Le jeune homme ne se fait pas attendre et trottine vers son frère. Il s’agenouille près des enfants et adopte une intonation joviale.

  • Vous avez fait vite ! sourit-il. C’est super. Maintenant, j’ai besoin de votre aide pour quelque chose d’autre.

Tandis qu’il commence ses explications, Yuki ramène les mains vers ses longs cheveux argentés pour les relever en une queue de cheval sophistiquée, tenue par une lanière en cuir. Kiro s’émerveille devant ce geste plein de grâce et cesse de prêter attention aux paroles de son frère. Au lieu de cela, il s’avance d’un pas et attrape une mèche du bout des doigts. Elle est soyeuse et brille sous l’éclat du soleil. Sa douceur est incomparable. Yuki pousse un soupir.

L’instant suivant, le galop d’un cheval résonne sur les pavés : c’est Sorel qui fait son entrée dans la cour. A peine a-t-il posé un pied à terre que le rire de son benjamin se fait entendre. Il se retourne juste à temps pour attraper Kiro par la taille et le faire tournoyer en l’air. Depuis combien de temps n’avait-il pas vu ce sourire ? D’habitude imperturbable, Sorel ne semble plus contrôler ses lèvres qui se fendent en un sourire tout aussi radieux.

Chaque membre de la famille interrompt son activité pour saluer l’aîné. L’urgence de la situation passant avant les touchantes retrouvailles, Kail n’attend pas plus longtemps avant de poser la question que tout le monde a sur le bout des lèvres :

  • Alors ? Comment ça s’est passé ?

Sorel sourit de plus belle tandis que Kiro se blottit dans ses bras. Il ferme le yeux le temps de choisir ses mots, puis annonce nonchalamment :

  • J’ai réussi à négocier trois jours, le voyage en bateau ne sera plus un problème.

Les visages face à lui s’illuminent instantanément. L’aîné des Milleria a hérité des talents hors-pair de sa mère, en plus de sa beauté. Lorsque les frêles épaules du père de famille ne peuvent supporter un lourd poids, Sorel n’a jamais hésité à en prendre l’entière responsabilité. Sous ses vêtements trop grands se cachent une peau bronzée et des muscles très utiles pour n’importe quel travail qu’on lui a confié. Il a toujours été le plus sage, le plus fort, le plus fier et celui sur qui on se repose pour résoudre les problèmes. Il l’a prouvé aujourd’hui encore.

Ni une, ni deux, le père et ses trois aînés se remettent à leur commande, le cœur léger. Le temps n’étant plus un problème, ils peuvent coudre le moindre petit détail nécessitant une précision de doigt de fée. De leur côté, les jeunes fiancés décident d’aller jouer seuls, laissant les affaires d’adultes entre de bonnes mains.

A de nombreuses rues de cette chaleureuse ambiance, la tension s’intensifie chez les Phenegel. En proie à des rumeurs pouvant les mener à leur perte, le couple lugubre redoute le maire. Même si le mariage entre leur fils et le brave cadet des Milleria est un atout incomparable, il ne sera pas éternellement suffisant face au maire sans scrupules. Le but de ce vieil homme enveloppé n’est un secret pour personne : il rêve du jour où les Phenegel seront expulsés de sa charmante ville.

Depuis sa dernière visite, il a décidé de se refaire une beauté, la fête annuelle s’annonçant proche. Ses cheveux gris sont plaqués sur le haut de son crâne, dissimulant sa tâche de naissance rouge vin. Sa moustache a été soigneusement taillée en biseau et embrasse parfaitement ses joues rondes. Aux yeux de Felicia, il ressemble à un parfait escroc.

Le maire se râcle la gorge pour que sa présence se fasse remarquer du couple hautain, et n’attend pas qu’on le lui propose pour s’avancer vers eux. Il est venu ici dans un but précis, et n’en repartira pas avant d’avoir accompli sa tâche.

Il s’installe confortablement sur une chaise de jardin et empoigne une tasse de thé finement décorée de fleurs et dorures. Il l’approche de son nez pour humer l’odeur de fruits jaunes et de cardamome, un genre de produits que l’on ne trouve pas à moins de vingt jours de cheval de la ville. Sans un mot, il prend une gorgée et, comme il s’y attendait, le goût le répugne. Il grimace de manière exagérée et repose doucement la tasse.

  • Nous n’attendions pas votre visite, monsieur le maire, sourit maladroitement Namtar pour briser le silence.

De ses yeux noisette perçants, il plonge dans le regard de son invité surprise. Le père de famille ne se laissera pas déstabiliser par son ennemi.

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