IV

3 minutes de lecture
Féline est partie.

Le verdict est tombé sitôt son examen terminé. Elle est restée très digne quand elle a suivi M. Wang, mais ses mains tremblaient et ses joues étaient inondées de larmes silencieuses. La patronne est contrariée, Féline faisait partie de ses préférées. Toute la journée, elle nous houspille et ne parvient même pas à cacher sa colère aux clients. L’atmosphère est sinistre, comme les visages de celles qui travaillent. J’ai trouvé judicieux de remonter dans ma chambre pour savourer le calme de ce début de soirée. Seule, je m’apprête de ce costume de danse orientale rouge et or qui plaît tant à mes clients et coiffe mes cheveux en une succession de tresses compliquées. En appliquant mon maquillage, je me surprends à penser à Revatua.

Voilà des années que je m’efforce d’oublier son visage, mais la tâche n’est pas aisée quand il s’agit de son jumeau. Lorsque je suis face au miroir, je vois ses yeux rieurs se superposer aux miens, à présent vides et sans éclat.

Je songe à nos noms et aux messages qu’ils portent : Moerani, « rêve céleste ». Si elle est encore vivante, ma mère serait bien déçue.

Revatua signifie « celui qui part sans se retourner ». J’ai voulu faire de même, souvent. J’ai renoncé, toujours. Je ne peux nourrir l’idée de quitter cet endroit, je n’ai nulle part où aller.

Depuis que j’ai déserté mon île, la Belle de Nuit, drogue branchée et populaire, est devenue ma meilleure amie. On ne peut pas dire que je sois liée aux autres filles, ici. Elles me trouvent étrange avec mes cartes cornées et ma peau modifiée, mais je ne peux pas leur en vouloir. La dope me permet d’oublier ma vie d’avant et mon mal-être. Je ne crois pas que ce soit un exutoire pire que mon travail, après tout, et l’achalandage est heureux d’en profiter. Il n’y a qu’ici que c’est toléré, à défaut d’être légal.

 

On m’a attribué un nouveau client pour lequel je n’ai pas de droit de regard, mais mon statut me permet cependant de définir le temps que je vais passer avec lui. Je viens tout juste de ranger ma cigarette électronique quand il frappe à ma porte.

J’évente les restes de fumée bleue et lui ouvre avec toute l’élégance dont je suis capable. C’est un bel homme. Il est entièrement vêtu de noir, j’ai l’impression qu’il absorbe toutes les couleurs autour de nous.

D’un geste, je l’invite à enlever sa veste, mais il ne semble pas décidé à bouger. Ses yeux d’ébène parcourent l’ensemble de ma chambre, grande et richement meublée. Les tableaux accrochés aux murs carmin, les dorures et le bois précieux du lit aux draps de soie rouge lui ont donné le nom de « Versailles ». De chaque côté du couchage, des tables de nuit au bois ciré soutiennent des lampes en forme de chandelier. Aucune flamme ne brûle ici, c’est seulement un leurre numérique.

Les grandes fenêtres, enfin, encadrées de rideaux de velours, offrent une vue imprenable sur la ville pour qui aime les gratte-ciels et les panneaux publicitaires. Heureusement, j’ai pris soin d’activer le projecteur. Grâce à lui, l’illusion est parfaite. Quiconque regarde au-dehors ne percevra que de somptueux jardins aux fontaines éclairées.

— Quel est ton nom ?

Sa voix est grave, si profonde qu’elle rebondit presque sur les murs.

— Perle.

Je réponds en agitant les sequins de ma tenue orientale et en mettant mes longues jambes en avant. Je me demande s’il est timide ou s’il fait partie de ces clients persuadés que tout leur est dû. Je ne me sens pas à l’aise, tout à coup.

Au bout de quelques secondes, il retire enfin son chapeau. Par contre, il n’enlève ni ses chaussures ni le reste de ses vêtements.

— Quant à moi, reprend-il, je m’appelle Ombre.

Pas courant comme nom, mais ça lui correspond à merveille. Il fait quelques pas et se retrouve à dix centimètres de moi. Mon cœur bat à tout rompre.

— Je ne suis pas là pour ce que tu attends, poursuit-il. Je viens de très loin et mon temps est compté.

Il me tend la main. Son geste me rappelle celui de la poupée rencontrée sur la plage de mon enfance. Je cherche son regard. Ses yeux sont si sombres qu’on ne discerne pas la pupille, mais à force de les fixer, j’aperçois un étrange reflet.

Sans réfléchir, je prends sa main.

Tout devient noir.  

Annotations

Recommandations

Défi
Chatquiécrit
Chaque jour, un nouveau mot, et une explication.
En réponse à mon défi "un mot par jour"
27
15
2
2
Défi
Klaire.DBS
Réponses au défis "en 6 mots".

Pas simple comme exercice ! j'espère que vous serez convaincu(e)s par mes propositions =)
50
31
3
0
Défi
marion .
Une jolie initiative non ?
3
2
0
1

Vous aimez lire Sophie Castillo ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à Scribay !
Sur Scribay, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0