III

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Nous sommes jeudi, jour de la visite médicale.

Chaque semaine, les filles doivent se présenter à l’examen de M. Wang, une obligation légale à laquelle se plie Madame Gauthier, non sans aigreur. Si ses protégées sont reconnues malades ou trop âgées, elles sont retirées de la maison et enfermées dans des hôpitaux-prisons dont elles ne s’évadent jamais. La patronne s’est souvent interposée pour des diagnostics injustifiés, mais elle a toujours eu les mains liées. On ne plaisante pas avec l’autorité.

Celle qui craint le plus M. Wang aujourd’hui s’appelle Féline. Elle vient de fêter ses trente-cinq ans, un grand âge pour une prostituée. Elle sait que bientôt, elle devra quitter les murs rassurants du Chat pour retourner dans les rues sombres. Je la retrouve en bas des escaliers qui mènent à l’entrée. Elle est recroquevillée sur les premières marches, les yeux happés par le vague. Je n’ai pas osé lui dire ce que m’apprenaient mes cartes. Comme les clients, elle n’est pas prête à l’entendre.

 Aujourd’hui, il y a de l’agitation dans le hall. Une dizaine de policiers en armure sature l’air et l’espace pendant que Madame Gauthier parlemente tranquillement avec l’un d’entre eux. À chaque fois, je ne peux m’empêcher d’être impressionnée et je sais que les agents le sont aussi malgré leur air bravache. Ma patronne semble figée dans le temps : plutôt petite, elle maîtrise la mise en valeur de ses formes généreuses, toujours moulées dans de grands habits de soie cobalt. Ses cheveux blancs sont emprisonnés dans un carré strict avec une courte frange, qui ne laisse échapper que deux longues mèches tombant de chaque côté de son visage triangulaire. Ses yeux bridés sont généreusement recouverts d’un fard aussi bleu que ses vêtements, cachant ses sourcils épais. Elle inspire à la fois la crainte et le respect, même au-delà des portes de la maison close.

Je n’ai pas le loisir de traîner davantage. J’entends la voix feutrée de M. Wang susurrer mon nom et y réponds presque à regret. La présence des policiers est étrange. D’ordinaire, ils viennent la nuit, quand leur armure est remisée au placard et qu’ils peuvent redevenir des abonnés comme les autres.

Avant de gagner l’infirmerie, je croise soudain le regard familier d’une jeune femme. Il n’est pas rare que nous accueillions des clientes, mais celle-ci n’est visiblement pas là pour consommer. Je vois à ses yeux étranges qu’elle me reconnaît. Je lui adresse un signe de la main et un sourire, mais l’autre femme qui l’accompagne lui tire le bras, la faisant disparaître de mon champ de vision. Je comprends, maintenant, la présence de l’escouade.

 

— Assieds-toi.

Impassible, j’obéis, mais reste froissée par ce tutoiement indélicat. Je n’aime pas ce petit homme maigre dont les longs doigts me font penser à des pattes d’araignée pourvues de griffes. Je réponds à l’avalanche de questions par monosyllabes, ne désirant pas gaspiller ma salive pour ce praticien irrespectueux.

Il m’examine en marmonnant, ses mains sont glaciales, ses gestes rudes. Je serre les lèvres, m’efforce de ne laisser transparaître aucune émotion. Je suis une favorite, j’ai une réputation à tenir.

— Joues creuses, cernes profonds, pupilles dilatées… À quand remonte ta dernière prise de stupéfiant ?

Je soupire discrètement. Son hypocrisie m’agace, il connaît aussi bien la réponse que moi. La prise de psychotropes, censés favoriser le plaisir, est un usage courant dans notre type d’établissement.

— Cela fait partie des prestations. Vous pouvez vérifier auprès de Madame Gauthier.

Je rêve de faire disparaître ce sourire narquois sur ses lèvres pincées, mais je dois rester irréprochable.

Alors, comme chaque semaine, je force ma bouche à ne pas s’ouvrir pour briser l’élan de mes mots et les empêcher de s’échapper.

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