I

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Assise en tailleur, je me penche sur la table de bois étriquée qui me fait face.

Le client, un habitué, ne quitte pas mon tarot du regard. Je m’attarde un instant sur son visage rond, son crâne chauve, ses petits yeux noirs dissimulés derrière de minuscules lunettes et son nez volontaire. Je le surnomme le Suricate, ce qui lui va à la perfection. Je remarque, à sa jambe qui s’agite et aux perles de sueurs sur son front, qu’il est nerveux. De tous ceux que j’ai vu défiler dans cette chambre, rares sont ceux qui croient à la divination. Difficile d’accepter une pratique si obscure à l’heure où les vérités se trouvent sur le Réseau et les écrans de télévision. Pourtant, certains s’accrochent encore à l’espoir chétif que ce qu’ils n’expliquent pas peut leur donner des réponses sur ce qu’ils ne comprennent pas.

Je fais mine de me concentrer, ajoute quelques effets de manche, puis pose la troisième et dernière carte à côté des deux premières. Quand je lui révèle que c’est positif, il se détend un peu. Je lui mens, bien sûr, mais il ne vient pas pour que je lui annonce de mauvaises nouvelles. Ils ne peuvent entendre que ce qu’ils attendent.

 Un consommateur satisfait est un client qui paie, a coutume de dire Madame Gauthier et toutes ses filles ont des instructions en ce sens. Moi y compris.

 

Plus tard, nous délaissons les cartes pour une prestation plus triviale. Comme à chaque fois, il s’installe sur le côté, nu et essoufflé, puis me dévisage un long moment. Il me murmure son admiration et je ne saisis toujours pas ce qu’il perçoit de si plaisant, en moi. Belle, je l’étais jadis. J’avais ce visage anguleux, mais harmonieux comme celui d’un fennec. Mes yeux en amande n’étaient pas aussi maquillés qu’aujourd’hui puisque je n’avais pas besoin de rehausser leur couleur gris tempête. Mes joues étaient creuses, mais rosées, mes lèvres étaient vierges de tout ce rouge criard que j’y applique désormais. Même mes longs cheveux noirs, autrefois soyeux, sont devenus filasse. Toutefois, si je ne comprends pas les compliments, je les accepte. Cela fait partie du marché.

Au Chat du Cheshire, la meilleure maison close de la ville, nous jouissons de la réputation d’être au-dessus du lot, des perles rares. Je me vois encore, la jeunesse blessée et l’expérience amère, serrant ma maigre valise contre moi à la descente du bateau. Je venais de quitter cette prison insulaire que je ne supportais plus. J’ai écouté le discours d’un « arnacoeur » et suis tombée amoureuse d’un mensonge. J’étais convaincue que ce travail qu’il m’offrait était la chance de ma vie. J’ai accepté tous les sacrifices, même les plus douloureux. J’ai troqué ma peau assombrie par le soleil du Pacifique contre un substitut pâle et sans saveur qui me permettrait de me « fondre dans la masse ». J’ai rempli tous les critères de beauté de l’établissement, j’ai travaillé dur, pour en arriver là. 

Douze ans plus tard, j’ai accédé au rang de favorite, mais je ne me reconnais plus.

— Tu sais, Perle, murmure mon client, parfois j’ai l’impression qu’il n’y a que toi qui puisse me comprendre.

Je ne réponds pas. Madame Gauthier nous répète fréquemment que nous ne sommes pas là pour « faire la causette », mais mon statut de favorite me donne des avantages.

Et puis, Suricate aime me parler. Il me raconte l’ignorance de son exécrable patron, la vénalité de l’épouse que lui a imposée son mariage arrangé, la désastreuse image qu’il a de lui-même, la honte qui l’étreint quand il me rend visite.

Ce n’est pas un mauvais garçon, au fond. Comme tous ceux qui viennent ici, il cherche une once d’air pur dans un monde au bord de l’asphyxie. Nous nous chargeons de leur donner ce qu’ils demandent et les libérons de leur inhibition. Ils nous remettront leurs cœurs, leurs corps et leurs problèmes. Plus tard, certains reviendront, d’autres non.

Oui, écouter fait partie de mon boulot. Je ferme les yeux et me blottis contre mon compagnon d’un soir alors que celui-ci continue de s’épancher. Il me fait une confiance aveugle, car il sait que ses confessions sont en sécurité.

Tout le monde a des secrets. Je garde les siens et les emmure avec moi.

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