Chapitre 46 : Les voyages forment la jeunesse

9 minutes de lecture

Mélorya et son escouade s’étaient portées volontaires pour rejoindre le groupe de Beelzb à la cordillère de Befnitz. Le voyage jusque là-bas se révélerait long et périlleux. La zone sud de Woccid comptait parmi les régions avec la faune la plus hostile. Mais cela ne semblait pas plus déranger les apprentis animistes. Avec Mélorya à leurs côtés, ils se sentaient invincibles. Son cortège demeurait le plus petit de la Liste Noire. Et pour cause, l’animisme s’avérait l’art le plus difficile à appréhender. L’absence de maîtrise de ces compétences se montrait mortelle pour le pratiquant dans la très grande majorité des cas. Moins d’un quart d’entre eux survivaient à la découverte de leurs pouvoirs.

La nuit tomba. Mélorya et ses cinq apprentis s’installèrent autour d’un feu. Elle se trouvait la seule femme dans l’escouade. Malgré son allure féminine et raffinée, elle adoptait parfois une attitude plus masculine. Elle pouvait s’entendre aussi bien avec Glisa que Sadokon. Elle demeurait bien loin des codes des métropoles auxquels se conformaient les femmes et les hommes. Les guildes offraient une véritable liberté d’être.

Tout le monde dormait sauf Mélorya. Elle repensait à l’expérience qu’elle éprouva quand Arch lui remit les alliances de ses parents. Le rêve dont elle fut prisonnière paraissait si réel. Elle se trouvait à Feow Mang, la capitale des Felisters, avec ses parents. Elle revivait la scène où ils furent assassinés sous yeux, en pleine rue. Les criminels avaient dérobé l’ensemble de leurs objets de valeur. Lorsqu’elle s’approcha de leurs corps, ils ne possédaient plus que leurs anneaux aux doigts. Elle les récupéra et s’en alla. C’était la dernière fois qu’elle versait des larmes et se montrait impuissante. Ce sentiment la hantait en permanence. Le fait de refuser d’admettre sa faiblesse la piégeait dans ce rêve. En acceptant l’idée qu’elle pouvait faillir, elle put sortir de cette illusion, et plus forte de surcroît. Elle avait l’impression que son corps testait son esprit. À l’aube, Mélorya demeurait toujours debout. Elle n’avait pas réussi à trouver le sommeil. Elle réveilla ses compagnons afin de reprendre la route qui les attendait.

Beelzb entraînait ses troupes depuis déjà plusieurs semaines. Les exercices s’avéraient très rudes. Avec l’altitude, le manque d’oxygène apparaissait pénible. Le moindre effort devenait insurmontable. Seule la ténacité permettait de surpasser la douleur. En plus de développer leurs conditions physiques, ils accentuaient leurs capacités mentales. La qualité majeure des protéistes se révélait la balance entre ces deux entités. Pour se renforcer, ces paramètres devaient évoluer de concert sous peine de créer un déséquilibre. Ceci se manifestait par la difficulté à maintenir stable une métamorphose.

Avec la rigueur de Beelzb, les progrès de ses apprentis semblaient impressionnants. Avant de partir mener cette expédition, le plus talentueux de ses élèves pouvait garder sa forme excitée pendant onze minutes. Désormais, le moins avancé la conservait au moins dix fois plus longtemps.

— Votre attention ! s’exclama Beelzb. Je souhaite vous dire que vous évoluez admirablement bien, mieux que je ne l’aurais imaginé. Demain, nous nous reposerons. Il faut savoir laisser son corps et son esprit respirer.

Il avait beau demeurer le plus jeune, cela ne l’empêchait pas de se faire respecter. Malgré toutes les facéties que ses camarades lui lançaient, c’était leur façon de lui témoigner leur attachement et estime. La personne qui adorait le taquiner le plus s’avérait Mélorya. Celle-ci le traitait comme son petit frère depuis son entrée à la Liste Noire. Le point commun entre les deux forces de guerre apparaissait qu’ils avaient été recueillis par Zoobohz dès leur plus jeune âge. Alors qu’il se trouvait à Feow Mang, il perçut un pic d’énergie dans un coin reculé de la ville. À son arrivée, il vit un bain de sang. Deux individus fuyaient avec chacun un corps sur le dos. Au cœur de cette mare rougeâtre gisait une fille. Elle tenait dans chacun de ses petits poings fermés un anneau. Elle avait dû serrer très fort les mains de ses parents pour les retenir. Zoobohz la secourut et disparut aussitôt. Et pour Beelzb, l’histoire se montrait plus sombre. Zoobohz le découvrit au milieu de plusieurs cadavres. Selon toutes vraisemblances, demeurant le seul rescapé, il semblait possible que Beelzb soit l’auteur de ce drame. La révélation de ses pouvoirs pourrait paraître la cause de cette folie en raison de son très jeune âge.

Alors que ses apprentis profitaient de leur journée de repos, Beelzb persévérait à s’exercer.

— Maître ! Vous ne vous relaxez pas ? demanda un de ses élèves.

— À mon niveau, je dois continuer sans relâche, répondit-il. Va savourer ce moment de répit, cela fait partie de votre entraînement.

Sur les paroles de Beelzb, il rejoignit ses camarades. Certains s’étaient lancés dans une chasse pour trouver de la nourriture. Leur traque les mena vers ce qui ressemblait à un immense nid d’oiseau. Dans ce dernier siégeait un œuf.

— Wouah ! Tu as vu sa taille ? s’exclama un apprenti en le saisissant.

— Attention ! Derrière toi ! crièrent les autres.

Un impressionnant volatile de plusieurs mètres d’envergure se posa près du nid. Il commença à attaquer les rodeurs afin de récupérer sa progéniture. Malgré leurs récents efforts, aucun ne semblait de taille à faire face à cette créature. Ils se séparèrent pour compliquer la tâche à la bête volante. Certains allèrent prévenir Beelzb de la situation pendant que les autres fuyaient tant bien que mal.

Soudainement, un rocher termina sa course dans l’une des ailes de l’oiseau. Beelzb vint à la rescousse de son escouade. Tout le monde apparaissait stupéfait devant sa transformation. Il ne ressemblait plus du tout à un adolescent. Son attaque avait cloué la créature au sol.

— Vous pensez qu’elle est morte ?

— Non, elle est sonnée par sa chute, déclara Beelzb. Remettez son œuf dans son nid et amenez-moi des bandages.

Malgré l’affrontement, Beelzb soigna l’oiseau. Il n’aimait pas la violence. Cette bête ne faisait que protéger son enfant. Alors qu’il pansait ses blessures, elle se réveilla. Elle se débattit, mais Beelzb la rassura. Elle comprit qu’aucun mal ne lui sera fait, à elle et à sa progéniture.

Après quelques jours de convalescence, l’animal revolait parfaitement. Aussi incroyable que cela puisse paraître, elle s’était attachée à Beelzb. Et d’ailleurs, une surprise l’attendait. Beelzb vint à sa rencontre avec son petit dans les bras dont l’œuf avait précédemment éclos. Il les laissa tous les deux et repartit avec son équipe. Pendant leur marche, on entendait des cris en provenance du ciel. La créature les suivait avec son enfant sur le dos.

— Oh ! Regardez ! On dirait que l’escouade s’est agrandie, lança un apprenti.

Le soir commençait à tomber. Ils avaient enfin atteint le point culminant, le but de leur voyage. Tous étaient exténués. Ils dormaient autour du feu, car la température s’avérait très fraîche.

Mélorya et son cortège se trouvaient en bonne voie. Néanmoins, la raréfaction de l’oxygène dans l’air paraissait difficile à supporter. Ils ne demeuraient pas habitués comme les apprentis de Beelzb. Le voyage constituait un entraînement en soi. Mélorya comprit pourquoi il choisit cette région. Elle ne le laissait pas transparaître si facilement, mais son sourire en coin trahissait la fierté qu’elle éprouvait pour lui.

— Bien, nous allons nous reposer ici, déclara Mélorya. Ne forçons pas trop sur notre organisme, il ne se trouve pas encore familier à ce nouvel environnement. Je vais me délasser dans cet arbre-là, je compte sur vous pour ne pas être dérangée, lança-t-elle.

Tout le monde se détendait aux pieds des arbres, car le soleil se situait à son zénith. L’atmosphère paraissait calme et sereine. Les jours se succédaient et se ressemblaient, une alternance entre marche et repos. Ils finirent par s’acclimater et continuèrent d’une traite jusqu’au sommet. Ils longeaient le flanc de la montagne sur une corniche.

— Inutile de vous dire de ne pas regarder en bas, plaisanta Mélorya.

— J’ouvre la voie, lança un disciple.

Ils se suivirent avec une distance de sécurité, car la paroi ne semblait pas avoir la capacité de supporter une grande charge.

Deux d’entre eux parvinrent au bout du chemin. Mélorya se situait en queue de peloton. Le sol sous leurs pieds commençait à s’effriter. On entendait les gravats dégringoler le long de la falaise. Alors que le troisième venait d’arriver, un bout de roche se détacha et entraîna dans sa chute le quatrième. Les trois au bout de la voie paniquaient. Mélorya n’hésita pas un seul instant et sauta dans le vide à sa rescousse.

— Comment va-t-elle faire pour le sauver ? demanda l’un d’eux.

— Oh ! regardez ! commenta un autre.

Mélorya laissait derrière elle une sorte de traînée de givre. Dans sa main se formait un ersatz de harpon de glace. Elle le lança sur son apprenti pour le river à la paroi. Celui-ci transperça sa veste et se planta dans la roche. Mélorya s’accrocha à la lance. Elle se mit à envoyer des boules d’énergie sur la piste qu’elle avait créée. Cela creusait des barreaux comme dans une échelle. Son élève et elle purent ainsi remonter sans mal. Elle combla le trou apparu sur la corniche avec un bloc de glace. Tous purent enfin rejoindre le reste du groupe.

— Merci ! Merci infiniment Mélorya, déclara ému le rescapé.

— Oh non ! Si tu pleures, je vais pleurer aussi, se plaignit-elle. Reprenons la route tant que le jour brille.

Depuis l’acquisition de ses nouveaux pouvoirs, Mélorya semblait devenue encore plus puissante. Elle-même paraissait étonnée de voir ce dont elle s’avérait capable. Son intelligence de combat se montrait plus performante comme le prouva le sauvetage. Elle avait plongé sans avoir préparé de plan. Après cette démonstration, son escouade demeurait surmotivée.

Beelzb apparaissait fier de ses disciples. Il décida de les évaluer individuellement en les affrontant dans un duel. Il pourra ainsi déterminer leur progrès. L’entraînement avait pour but de les rendre capables de rivaliser avec des membres d’Apex. Il ne leur ferait aucun cadeau. Les hostilités commenceraient dès le lendemain. En attendant, Beelzb développait sa relation avec l’oiseau géant. Ce dernier le considérait comme son maître. Il se coucha devant lui pour l’inviter à le chevaucher. Beelzb prit son courage à deux mains et se hissa sur son dos. La créature décolla. Il n’en revenait pas, il était en train de voler. Il ignorait encore comment manœuvrer sa monture alors il se laissait porter à son gré. Il n’avait jamais rien senti d’aussi libérateur. Les jours défilèrent et il semblait devenir un véritable chevaucheur.

Au cours d’une de ces balades, Beelzb remarqua quelque chose d’étrange au loin. Il distingua un groupe en mouvement sur les chemins du col. Il retourna au camp pour alerter son escouade. Il leur ordonna de se mettre en embuscade. Il partit en éclaireur sur sa monture. Il s’approcha légèrement pour essayer de les identifier. Il les survolait par-derrière pour ne pas être repéré. Une fois suffisamment près, il reconnut Mélorya.

— Que faites-vous ici ? demanda Beelzb au-dessus d’eux.

Mélorya et son escouade n’y croyaient pas.

— C’est bien toi petit ? interrogea-t-elle. Je dois avouer, très impressionnante la monture.

Beelzb atterrit pour discuter avec ses confrères.

— Qu’est-ce qui vous amène ? s’enquit-il.

— Nous venons vous chercher, assura Mélorya. Depuis notre départ après le conseil, Apex, en la personne de son meneur, nous a attaqués de l’intérieur. La guilde demeure en état d’alerte, tout le monde doit regagner le siège, informa-t-elle.

— Mais pour Hayoo, il s’en est allé à l’autre bout du continent, et surtout dans une région peu docile, qu’avez-vous prévu ? questionna Beelzb.

— Arch en fait son affaire, répondit Mélorya. Mais maintenant que j’y pense, avec ta monture, tu pourrais rejoindre Hayoo bien plus rapidement, partagea-t-elle. Envole-toi, je m’occupe de ton escouade.

Ni une, ni deux, Beelzb se hissa sur son oiseau géant en direction du Nord.

— Attends ! Je préviens Arch de ton arrivée, s’exclama-t-elle.

— Mais comment ? demanda-t-il dubitatif.

— Avec ceci ! répondit-elle en lui montrant son tatouage.

— Tzoyl a mis au point un tatouage qui nous permet de communiquer de manière sans contact, quelle que soit la distance, expliqua un apprenti animiste.

— C’est bon ! Axbal, tu pars avec Beelzb comme il ne peut pas échanger avec Arch.

Les deux volèrent en direction du Nord à la poursuite d’Hayoo.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 1 versions.

Vous aimez lire Le Chon ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à Scribay !
Sur Scribay, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0