Chapitre 31 : Un savant imbécile

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Wain se rétablissait particulièrement bien au fil des jours. Le père d’Aniah avait, pendant ce temps, placé divers dispositifs dans la maison pour être averti de la présence d’étrangers qui s’y seraient infiltrés. En plus de faire office de médecin, il s’affairait à la protection de son patient. Qui savait ce que le Majestic 13 avait en tête ? C’est ce que comptait bien découvrir Aniah en menant son enquête à l’Y.

Comme Wain allait demeurer absent durant un certain temps, le Majestic 13 avait prévu de le remplacer par un autre technicien – tout aussi futé à en croire leur stratégie – pour assister Aniah dans ses travaux. S’il reprenait le rôle de Wain, alors l’interroger ne paraissait-il plus nécessaire ? Ce changement avait-il l’air provisoire ou bien… définitif ? Peut-être que les agents qui rôdaient autour de la maison ne se trouvaient pas là pour le surveiller, mais… probablement pour le faire disparaître la source d’information que représentait Wain. C’était en tout cas ce qu’en avait déduit Aniah. De plus, elle pouvait parfaitement prétexter de faire connaissance avec le remplaçant pour, en réalité, le questionner et obtenir des renseignements sur le Majestic 13.

Alors qu’elle travaillait sur son prochain rapport, Aniah reçut la visite surprise d’un préposé du Majestic 13. Celui-ci lui déclara qu’il s’avérerait fort aimable de sa part de déjeuner avec son futur subordonné à la fin de sa formation. Aniah semblait ravie de cette idée, comme elle le pensait, un repas représentait une excellente couverture pour un interrogatoire. À la fin de la matinée, la nouvelle recrue vint à la rencontre d’Aniah pour l’emmener manger.

— Bonjour, je suis Ratouf Aëley, votre assistant.

— Enchanté ! Je m’appelle Aniah. Eh bien, je ne sais pas pour toi, mais je commence à avoir faim.

— Oui, moi aussi. On pourrait se sustenter ensemble pour faire connaissance.

— Avec plaisir !

Du côté du père d’Aniah, la situation paraissait plutôt calme. Il se trouvait dans la cuisine afin de préparer le repas du midi. Pendant que les plats cuisaient, il monta à l’étage pour observer l’état de Wain. À sa grande surprise, celui-ci était réveillé. Il s’apprêtait à sortir du lit.

— Bonjour, comment vous portez-vous ? demanda le père.

— Bonjour ! Je me sens reposé, même un peu trop. Qui êtes-vous ?

— Je suis le docteur Bramanion et désormais votre médecin. Vous travaillez avec ma fille, Aniah. Si vous avez faim, descendez, je prépare la table.

— Oh, oui ! cela ne se refuse pas !

— Vous trouverez vos affaires dans l’armoire. Je vous attends en bas.

Wain se changea et rejoignit le rez-de-chaussée. En regardant par la fenêtre, il reconnut la silhouette des agents du Majestic 13. Aussitôt, il se mit à paniquer.

— Vite, Monsieur ! il faut partir d’ici ! s’exclama Wain.

— Allons, vous ne craignez rien. Ces sbires du Majestic 13 ne font que nous observer.

— Prouvez-le !

— Cela fait maintenant plus d’une semaine qu’ils se trouvent là, informa-t-il. Pourquoi vous font-ils aussi peur ?

— Ce sont de mauvaises personnes, très mauvaises, déclara-t-il en se tenant la tête comme s’il ressentait des douleurs.

— Calmez-vous et asseyez-vous. Vous allez tout me raconter.

La situation semblait opportune pour le père, il n’avait pas à mettre en place un quelconque examen pour obtenir ce qu’il cherchait. Ils finirent leurs repas puis rejoignirent une pièce au sous-sol afin d’échapper à la surveillance du Majestic 13. S’estimant en sécurité, Wain commença à dévoiler ce qui le rendait anxieux.

— Quand votre fille fut affectée au laboratoire transbiotique, j’y étais moi aussi transféré, car ils avaient besoin d’un assistant pour elle. Et comme le projet sur lequel je travaillais n’a jamais fourni de résultats concluants, il a été abandonné.

— Vous parlez de celui avec Mwrida ?

— Oui, c’est exact. Un instant, comment le savez-vous ?

— Disons qu’on peut en discuter une prochaine fois si vous le voulez bien, demanda gentiment le père curieux de connaître la réalité de la situation.

— Euh… d’accord, très bien, c’est vous qui voyez. Du coup, on m’a formé sur deux nouveaux projets. Mais, étrangement, ils m’ont interdit de mentionner le second à votre fille.

— Et quel est-il ?

— Ils l’appellent Neophoenix, révéla Wain.

— En quoi consiste-t-il ? s’enquit-il impatient.

— Ce n’est pas quelque chose de facile à raconter tant c’est horrible.

— Faites de votre mieux, l’encourageait-il en ne supportant plus le suspens qui à s’installait peu à peu.

— Le premier se nomme Phoenix et s’inspire de l’ancien projet avec Mwrida. Ils souhaitent redonner vie à Monseigneur Peymour I, par tous les moyens envisageables. Je me souviens du jeune gamin qui bossait sur ce projet, Seneth, il leur avait indiqué de suivre la piste des artéfacts. Ils ont donc commencé à remplacer fragmentairement des parties du corps du Monseigneur par des rémanences. C’était la première fois qu’ils obtenaient des résultats satisfaisants. Et c’est là que je ressens de la peine. Seneth voulait aider ce vieux monsieur, mais il n’aurait jamais imaginé comment le Majestic 13 a détourné ses travaux.

— À ce point ? demanda le père.

— Ils ont poussé le vice encore plus loin. Le sujet se trouvait dans un état proche de la mort. Ils ont eu alors l’atroce idée de créer un être vivant artéfact. Il deviendrait donc le premier organisme magénétiquement modifié. Le plus ignoble dans cette histoire c’est qu’ils n’ont pas hésité à réquisitionner l’enfant d’un couple de collaborateurs pour réaliser leurs expériences.

— Ah ! lâcha le père de dégoût. Effectivement, la situation paraît abominable.

— Ça a été plus fort que moi, j’ai voulu sauver cet enfant. Malheureusement, je n’ai pas été assez malin et je me suis fait attraper. Un des responsables du projet m’a tabassé. J’ai perdu connaissance pendant le déferlement de coups.

— Mais alors, les agents dehors ne se trouvent pas là uniquement pour vous surveiller, ils vont vous éliminer à la première occasion, conclut le père. Dans ce cas, pourquoi vous avoir laissé quitter le complexe ? Ce n’est pas cohérent. Sinon, si ça ne vous dérange pas, j’aimerais vous demander quelque chose.

— Allez-y, je vous écoute, déclara Wain.

— Est-ce que vous avez remarqué la présence de personnes qui vous paraissaient étranges à votre travail ?

— Euh… je n’ai pas compris la question.

— Par exemple, y a-t-il des collègues que vous ne voyez que rarement ?

— Oui, je me souviens de ce type bizarre habillé de manière excentrique qui vient me réclamer les derniers rapports en date avant de repartir aussitôt.

— Il appartient à quel service ?

— Et bien figurez-vous que je me suis posé la même question et j’ai le sentiment qu’il ne dépend pas de l’Y.

Cette réponse de la part de Wain semblait confirmer l’hypothèse qu’un lien existerait bel et bien entre le Majestic 13 et Apex.

— Quand est-ce qu’il vous rendait visite, ce cher individu ? interrogea le père d’Aniah.

— Je n’en ai pas la moindre idée. Mais il disait souvent avant de partir : « Portez-vous bien jusqu’à ce que la nuit prenne le pas sur le jour ».

— À quelle fréquence venait-il vous voir ?

— Deux fois par an, j’imagine, partagea Wain.

— Savez-vous s’il va arriver prochainement ?

— Absolument pas.

Avec les informations livrées par Wain, le père d’Aniah devait trouver la date à laquelle intervenait le membre de la troisième couche afin qu’Arch puisse coordonner un assaut simultané contre le Majestic 13 et Apex.

Quant à Aniah, elle discutait avec son nouveau collègue autour d’un bon repas. Ils faisaient connaissance en parlant de tout et de rien. Elle aspirait à l’interroger en douceur, sans précipitation, afin de gagner sa confiance. Et puis, contrairement à Wain, lui avait l’air du même âge, le contact semblait, pour elle, plus facile à établir. Le déjeuner terminé, l’heure de retourner au travail sonna. Alors qu’ils rejoignaient le laboratoire, un agent vint à la rencontre d’Aniah.

— Si vous voulez bien me suivre, le directeur souhaiterait s’entretenir avec vous, déclara-t-il.

Sans réellement avoir le choix, Aniah s’exécuta. Arrivée devant un immense bureau, son escorte la fit entrer, puis monta la garde en refermant la porte après son passage.

— Madame, comment allez-vous ? questionna très poliment celui qui l’avait convoqué.

— Demandé avec autant d’attention, je ne peux que bien me porter.

— Et notre cher ami Wain, dans quel état se trouve-t-il ?

— Ce matin, il paraissait en forme. Enfin, difficile de se prononcer puisqu’il se montre toujours sans connaissance.

— J’aimerais, si cela ne vous ennuie guère, que vous me teniez informé de l’évolution de sa santé. Je me rends compte que son absence m’affecte, car, voyez-vous, je le côtoie depuis si longtemps.

— Et bien si cela peut vous aider à compenser son départ, vous pouvez vous fier à moi.

En quittant le bureau de son supérieur, Aniah en avait la certitude, elle et sa famille se trouvaient dans une situation délicate. Elle devait à présent effectuer tout son possible pour garantir leur sécurité. En rejoignant son poste, Ratouf l’interpella.

— Ah ! tu tombes bien, j’ai besoin de ton support sur un document.

Comme Wain, Ratouf n’était pas reconnu pour son génie. La curiosité demeurait un vilain défaut et celui-ci semblait l’ignorer. Il confia à Aniah un compte-rendu qu’on lui avait chargé de classer aux archives. Il ne put s’empêcher de le lire et vraisemblablement, n’avait pas dû comprendre le sujet. Aniah s’empara du manuscrit et l’étudia. Elle fut stupéfaite par ce qu’elle y trouva. Les derniers résultats du projet Neophoenix s’y avéraient compilés. Le cobaye demeurait un jeune Xylor de quatre ans. La récente transplantation portait à huit le nombre de greffons rémanents. Il était également décrit que l’enfant présentait un comportement instable, qui pouvait basculer d’un état jovial à brutal, sans raison apparente. Ces facultés cognitives aussi paraissaient variables. D’un point de vue physiologique, aucune malformation n’était à constater pour l’heure. La pénurie de rémanences dont souffrait le laboratoire força le projet à passer en veille et ne procéder qu’à des observations. Aniah venait de comprendre une chose, Wain demeurait au courant de tout, contrairement à son remplaçant. Elle se demandait si interroger celui-ci en valait vraiment la peine.

Les confidences que Wain avait livrées à son médecin le laissaient perplexe. Ce dernier ne semblait pas féru d’énigmes et pourtant, il se voyait contraint d’en résoudre une. Si seulement Arch se trouvait à ses côtés, lui se révélait amateur de ces choses-là. Il doutait aussi fortement que Wain puisse lui être d’une quelconque aide. Il répétait sans cesse : « lorsque la nuit prend le pas sur le jour », comme si, par enchantement, la solution allait apparaître. Visiblement, sa méthode n’avait pas l’air de fonctionner. Tandis qu’il continuait de méditer sur cette expression, sa femme rentra.

— Qui est-ce ? sursauta Wain.

— Pas de panique, cela doit être mon épouse. Ou bien, Aniah qui a encore rossé un de ses collègues pour le ramener à la maison, plaisanta-t-il sous le regard niais de Wain.

Ils descendirent pour voir qui venait d’arriver.

— Salut les garçons ! s’exclama joyeusement la mère d’Aniah.

— Salut, mon amour ! répondit-il avant de l’embrasser. Il n’y a rien à craindre, comme je vous l’ai dit.

— Enchanté ! Je m’appelle Wain. Je suis l’assistant de laboratoire de votre fille.

— Ravie de vous rencontrer ! répliqua-t-elle avant de le serrer amicalement dans ses bras.

Wain paraissait un peu gêné par cet acte.

— Veuillez m’excuser, je ne suis pas familier à la gent féminine, déclara-t-il éhonté avant de se retirer dans sa chambre.

Désormais seuls, les parents d’Aniah travaillaient de concert pour identifier le jour où Apex redescendrait sur la terre ferme afin de récupérer les données du Majestic 13. Ils récapitulèrent les informations qu’ils détenaient. Tout d’abord, cette visite semblait avoir lieu deux fois par an. Ensuite, cette énigme laissait penser que les rendez-vous dépendaient d’un évènement qui se produisait annuellement de manière unique. Mais pour autant, l’autre entrevue était-elle aussi liée à un phénomène périodique ou s’avérait-elle établie de façon arbitraire ? Ne pouvant le déterminer, les parents d’Aniah prenaient le risque de spéculer sur une date qui pourrait se révéler très probablement fausse. Ils ne pouvaient choisir qu’un jour sur une année entière. En cas d’erreur, ils devraient attendre la prochaine rencontre qui, dans le pire des cas, les obligerait à patienter presque un an. Selon toute vraisemblance, pour obtenir des pistes, le recours à l’astrophysique paraissait un début de réponse.

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