Chapitre 37 : Arkball

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Seth était devenu encore plus solitaire depuis le départ de ses parents. On ressentait une froideur dans son attitude. Il s’était plongé dans un mutisme complet. Il ignorait totalement les personnes qui s’adressaient à lui. Néanmoins, il s’exécutait quand on lui demandait de réaliser quelque chose. Un jour, sa maîtresse d’école rapporta à ses grands-parents un incident. Dans sa classe se trouvait un garçon qui prenait un malin plaisir à brutaliser ses camarades. Celui-ci remarqua l’attitude singulière de Seth et décida d’aller le provoquer. Comme à son habitude, il l’ignorait et cela finit par l’agacer. La brute cessa de lui adresser la parole et commença à le bousculer de sa chaise. Il restait impassible face à ses actions. Voyant qu’il ne réagissait pas, le petit barbare lui vola son jouet, posé à ses côtés. À peine eut-il le temps de mettre sa main sur l’objet que Seth se leva et lui donna un coup de poing en plein ventre. Sous l’effet de la douleur, son camarade se coucha au sol, souffrant en silence. À la fin de la récréation, en entrant dans la salle, la maîtresse porta assistance au jeune garçon, mais ne gronda pas pour autant Seth. Elle savait que celui-ci n’avait reçu que ce qu’il cherchait. Toutefois, elle fut surprise de voir que c’était Seth qui l’avait remis à sa place.

Les grands-parents de Seth avaient parlé de cet événement à Whckl. Le jouet que chérissait Seth lui avait été offert par Seneth. Il représentait un tétraèdre avec des symboles sur chaque face. Il s’amusait à le faire tourner le plus vite possible. Il avait beau détester son père de tout son être, il ne parvenait malgré lui à se détacher de cet objet. C’est comme si celui-ci lui permettait d’évacuer sa rage. Peut-être que, après tout, une part au fond de lui l’aimait toujours. Cela expliquait pourquoi Whckl était venu à la rencontre de Seth lorsque ce dernier contemplait la lune. Grâce aux grands-parents de celui-ci, il savait ce qui arrivait au petit. Selon Whckl, si l’on ne canalisait pas la colère de Seth, cela pourrait avoir de très graves répercussions.

En raison de son expérience, Whckl avait déduit que les émotions représentaient la clef qui permettait d’acquérir de nouvelles compétences protéistes. Le principal problème venait du fait que Seth n’avait que trois ans, son corps ne pouvait pas supporter ce type de métamorphose. Whckl avait endossé le rôle de protecteur. Il voulait aider cet enfant, car celui-ci ne voyait pas la chance qu’il avait. Lui il n’avait jamais connu son père qui mourut avant sa naissance. Il n’avait pas bénéficié du luxe de pouvoir le détester. Néanmoins, il ne jugeait pas Seth, les grands-parents lui avaient décrit les circonstances. Whckl ignorait ce que représentait un père, ne s’avérant pas un lui-même. Il savait que Seneth demeurait un père aimant, mais le contexte ne favorisait pas la relation avec son fils.

Afin de pouvoir aider Seth, Whckl souhaitait gagner sa confiance en devenant son camarade. Il se souvint qu’avant de rejoindre les rangs d’Apex, il appartenait à une équipe d’Arkball de Sylfängel, la cité des Xylors. Ce sport incarnait sa plus grande passion. Il pensait que s’il lui apprenait à y jouer, il parviendrait à se rapprocher de lui.

— Dis-moi, Seth, tu connais l’Arkball ?

— Non, c’est quoi ?

Inconsciemment, Seth ne s’était pas rendu compte qu’il avait laissé entrer Whckl dans sa bulle. D’habitude, il ne répliquait jamais quand on s’adressait directement à lui, mais là, instinctivement, il venait de répondre à Whckl. Sa curiosité semblait trop forte. Quoiqu’il en soit, il passait désormais le plus clair de son temps en compagnie de celui-ci. Ce dernier l’emmenait au mythique stade Magnark de Zenfei, à quelques trentaines de minutes à pied de chez sa famille.

— Tu sais, petit, si ce lieu se montre si populaire, c’est parce que les ruines d’une ancienne arène bâtie par les Primas avaient servi à sa construction.

— C’est vrai ? s’enthousiasma-t-il d’un air rêveur.

— Bien sûr, il s’agit même du plus grand monument d’Arnès, digne de la démesure des Primas.

La plupart des gens considéraient ce stade comme un endroit sacré. C’était pour cette raison que les plus importantes rencontres sportives s’y tenaient. Il jouait également le rôle de théâtre politique. Le Haut Conseil, sous l’intimation de l’Ordre de Mwrida, développa sa propre armée pour le maintien de la paix entre les civilisations. Il incitait vivement les belligérants à régler leurs conflits en s’opposant lors de parties d’Arkball, sous peine de devoir faire face à son infanterie, la plus puissante parmi celles qui foulaient officiellement Arnès. Les affrontements se tenaient en terrain neutre, à savoir le stade Magnark. Les peuples des quatre coins du monde se déplaçaient en masse pour assister à ces événements. À chaque rencontre, qu’elle semblât purement sportive ou sous voile diplomatique, l’Histoire s’écrivait.

Seth n’avait jamais assisté à un match, mais c’était tout à fait normal pour quelqu’un de son âge. Cette discipline était grandement appréciée pour sa vigueur, le spectacle et les frissons qu’il procurait à ses observateurs avertis. Pour autant, beaucoup d’enfants y jouaient, car la violence demeurait propre au monde professionnel. Pour beaucoup, l’Arkball s’apparentait à l’école de la vie. Il contribuait largement à la paix sur Arnès. Ceci expliquait pourquoi on le pratiquait dès le plus jeune âge. Whckl s’était improvisé entraîneur pour aider Seth à maîtriser ses émotions. L’Arkball ne paraissait pas qu’un simple sport, il était basé sur un art martial ancestral des Primas, le viark. L’une des particularités de cette discipline reposait sur l’usage d’une balle en cuir comme arme à la fois contondante, de jet ou encore explosive. Outre le combat, cet objet demeurait surtout essentiel à la méditation. En jonglant avec cette dernière, le pratiquant évacuait ses mauvaises énergies à travers elle. La maîtrise du geste, la recherche de la perfection du mouvement lui permettait de transcender son corps et son esprit jusqu’à atteindre le paroxysme. C’était un état de sérénité absolue où toute sa négativité se trouvait piégée dans la sphère. Il prenait un élément de son environnement pour cible et la projetait avec force et précision afin de se libérer totalement. Ainsi, certains adeptes de cet art avaient commencé à le pratiquer en groupe. C’était à partir de ce moment qu’avait pu naître une discipline dérivée : l’Arkball.

Si beaucoup l’admettaient comme formateur, cela tenait dans les valeurs que cette discipline portait : le respect, la loyauté, le courage et le contrôle de soi. Et justement, c’était la dernière qui intéressait Whckl. L’attaque du Majestic 13 s’avérait prévue que pour le prochain solstice d’hiver, il consacra le reste de l’année scolaire à travailler avec Seth sur la méditation. Il ne semblait plus en vouloir au monde entier. Les progrès réalisés par le jeune garçon impressionnèrent sa maîtresse, ainsi que ses grands-parents. C’était avec eux et Whckl qu’il partit en vacances, car Aniah et Seneth se trouvaient toujours absents. Whckl les emmena visiter son village natal, Econis, dans la jungle blanche de Nurwath, la terre des Xylors. C’était la première fois que Seth voyait la neige. Il paraissait tout excité. Whckl prit une poignée de poudreuse et façonna une boule.

— Regarde Seth, on peut jongler avec.

Stupéfié par les mouvements qu’accomplissait son entraîneur sous ses yeux, il essaya de reproduire tant bien que mal, mais il comprit rapidement la différence énorme de niveau qui existait entre eux. Les grands-parents en profitèrent pour visiter le deuxième plus prodigieux monument d’Arnès : la Grande Bibliothèque Semperviren, à Syrlvana, non loin de la capitale Sylfängel. À l’instar du stade Magnark, des vestiges de l’ère Prima servirent pour sa construction. Les Xylors, en raison de leur longévité, étaient considérés comme la civilisation du savoir et de la sagesse. Cette fameuse bibliothèque paraissait contenir toute l’Histoire d’Arnès, et même plus encore. On racontait que les Xylors ne disposeraient pas assez de toute une vie pour complètement la parcourir. Le volume documentaire y avait l’air incommensurable. La particularité des ouvrages conservés en ce lieu reposait sur leurs origines, ils demeuraient, pour la très vaste majorité, des manuscrits de Primas. Le problème prédominant s’avérait que ces derniers employaient plusieurs langues dans leurs écrits. Depuis maintenant plusieurs siècles, d’innombrables traducteurs s’attelaient à la tâche de rendre accessibles leurs contenus. Malgré l’aide des shamans, les seuls volumes interprétés avec plus ou moins de succès se trouvaient à la Grande Bibliothèque de Zenfei. Dans la section héritage de celle-ci, on ne comptait qu’une unique étagère. Elle ne comportait qu’une poignée d’ouvrages. Tous ne traitaient que d’un sujet, le viark.

Les grands-parents de Seth nourrissaient l’espoir que les traducteurs aient réussi à produire des manuscrits sur de nouvelles thématiques. La médecine demeurait le domaine qu’ils désiraient approfondir. L’avancée des Primas en la matière avait dû atteindre un niveau que l’on ne pouvait concevoir, car d’après les historiens, ils étaient presque parvenus à l’immortalité. Les ouvrages déchiffrés de manière fiable remontaient à l’époque de la mise en œuvre de la cité de Zenfei. C’était le fondateur lui-même qui avait usé de ses capacités de shaman pour faire appel à l’aide de Mwrida. Hélas, un simple individu ne pouvait suffire à comprendre les différents langages de plusieurs civilisations à travers les ères. Ainsi, Mwrida se retrouvait seule. Elle n’avait pu permettre uniquement la traduction des manuscrits de son temps et dans sa langue. Le plus important, avec leur niveau technologique, paraissait que les Primas avaient certainement fini, à un moment dans leur histoire, par cesser d’employer le stockage d’informations sous forme d’ouvrage. Les plus pessimistes imaginaient l’existence d’une ère correspondant à la fin de l’usage des documents reliés à l’extinction des Primas. Ils l’appelaient la Période Oubliée d’Arnès. Néanmoins, la majorité des gens pensaient que les données relatives à cette fameuse période se trouvaient consignées sous un autre format qui en apparence leur semblait inconnu, mais pas inaccessible. C’est ainsi que la bibliothèque de Semperviren demeurait le troisième monument le plus visité, après le Temple de Mwrida et le Stade Magnark, tous deux à Zenfei.

Les vacances d’été étaient sur le point de s’achever, synonymes de l’approche imminente de la rentrée. Seth allait intégrer la deuxième année de maternelle. Whckl quant à lui estimait avoir terminé son travail auprès du jeune garçon. Avec Seysus, Glisa, Baryton et Draggar, il profitait des dernières semaines avant le prochain solstice d’hiver pour se préparer au mieux à l’assaut de la Cité Céleste. Whckl s’entraînait sans relâche, il voulait en découdre avec Zoobohz. Seysus continuait de faire profil bas, il n’était toujours pas à l’abri que quelqu’un le reconnaisse. Glisa et Baryton occupaient leurs journées à l’opéra. Leur père Draggar n’osait pas renouer avec Stanton, sa vie avant la Liste Noire. Cela lui rappelait qu’il n’avait pas honoré la promesse qui l’engageait envers sa femme. Il n’avait pas été en mesure de la sauver de la maladie qui l’avait consumée, et encore moins de la tempête qui s’était abattue sur leur embarcation, emportant avec elle le corps de sa bien-aimée. S’il parcourait les océans, c’était sans doute qu’il espérait, intuitivement, la retrouver. L’amour lui faisait refuser la réalité. Il caressait l’idée qu’il finirait par reconstruire sa famille. De tous, il demeurait le seul à avoir consacré les vacances à la préparation physique et l’entraînement au combat. À son retour à Zenfei, les autres semblaient ne plus le reconnaître.

— Oh ! Quel corps affûté s’époustoufla Whckl, un vrai guerrier !

— Où étais-tu caché tout ce temps ? s’enquit Baryton.

— Faire ce qu’il faut pour gagner cette bataille, lança-t-il déterminé.

— Tu es allé en quête d’un fantôme gardien ? demanda Whckl.

Ses compagnons ne possédant pas de capacités shamaniques, ils ne pouvaient pas apercevoir la nouvelle ombre qui le suivait. Pendant les vacances, Draggar était parti régler un vieux compte personnel. Il avait traqué la créature qui lui avait volé sa femme et brisé sa famille. Il s’était lancé dans un combat à mort avec la bête de Bovrag. Le simple fait d’avoir terrassé le monstre ne lui suffisait pas, désormais, son esprit demeurait son serviteur, veillant sur lui et guerroyant à ses côtés.

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