Chapitre 28 : A table

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Voilà déjà une décennie que Baryton, Draggar et Whckl se retrouvaient seuls sur cette île perdue. La construction du bateau semblait sur le point de toucher à sa fin. Le menu des représailles de Whckl avait lui aussi bien mijoté. Ils attendaient avec fougue la mise en bouche qui reposait sur le fait qu’Arch trouve le message, et le porte jusqu’à Glisa au domaine. Au bout d’une dizaine d’années, personne ne paraissait avoir découvert la bouteille. L’expectative devenait lassante. Mais ils n’avaient pas le choix, ils devaient prendre leur mal en patience. Ils avaient donc tout le loisir de penser aux plats suivants.

Pour le potage, c’était Draggar qui allait régaler. Sa mission ne semblait pas du gâteau. La lettre, ne l’oublions pas, restait à la base destinée à localiser Draggar. Elle révélait un message caché lorsqu’il se trouvait à proximité d’elle. Une fois qu’Arch l’aurait remise à Glisa, Draggar n’aurait qu’à se montrer à elle pour que l’inscription invisible se dévoile. Il devrait donc ensuite lui raconter la vérité sur la Liste Noire pour la rallier à la mutinerie.

Pour le prochain plat, le hors-d’œuvre, Draggar allait continuer sur sa lancée. Sa mission allait consister à extraire Glisa de la guilde. Pour cela, il allait se déguiser en un membre d’Apex et faire croire à une infiltration. Il allait faire semblant de les attaquer afin de la récupérer, de gré ou de force.

Place au mets suivant, le relevé. Si le hors-d’œuvre allait plaire à Arch, celui-là l’exulterait. Si l’on souhaitait semer le désordre et la confusion au sein de la Liste Noire, nous devrions nous en prendre à quelqu’un d’influent. Une chance que Draggar et Baryton connaissaient très bien cette personne : Arch. L’objectif consistait à le pousser à bout.

— Dis Papa, je me demandais, une fois qu’on aura atteint le domaine, où allons-nous nous cacher ? questionna Baryton. Je veux dire, quand Glisa sera enlevée, difficile de se dissimuler de ceux qui vont la rechercher partout. Et surtout, comment comptes-tu échapper à Arch ?

— Héhé, n’oublie pas que c’est mon territoire. Il recèle bien des secrets. De l’autre côté du rivage, face à la maison, il y a un arbre qui contient un passage menant au niveau inférieur vers une pièce. Je la réserve pour ce genre de situation, ajouta-t-il fièrement.

Ainsi, une fois qu’ils auraient atteint le domaine de Draggar, ils se cacheraient dans un lieu inconnu de tous.

— Là, je ne comprends pas l’intérêt de jouer avec les sentiments d’Arch, partagea Baryton.

— Whckl et moi voulons réaliser deux choses, et leur point commun : c’est la colère, expliqua Draggar.

— Oui, tout à fait. Après toutes ces dernières années passées à m’entraîner, je pense avoir percé la mécanique autour de la classe des protéistes, commenta Whckl. J’ai l’impression que les paliers d’évolutions sont liés aux émotions. Je me souviens de la première fois que je me suis métamorphosé à l’état excité, mes parents venaient d’être assassinés sous mes yeux. J’étais en proie à une colère indescriptible. J’imagine que c’est la source de la transformation.

— Mais comment tu expliques ta nouvelle forme, super racé au passage, s’enquit Baryton.

— Pour ce niveau-là, je pense que la clé c’est l’espoir, retrouver le goût de la vie, enfin quelque chose dans le genre, proposa Whckl.

— Donc Whckl, si je te suis bien, tu aimerais qu’Arch acquière des compétences de protéiste, mais toi, Papa, qu’elle est ton but ?

— Je veux qu’Arch soit profondément persuadé que le territoire de la Liste Noire est compromis. La colère obscurcirait son jugement ce qui le rendrait plus… manipulable et surtout convaincant auprès du reste de ses compagnons. L’objectif repose sur le déclenchement de l’état d’urgence au sein de la guilde afin que Zoobohz s’expose, détailla Draggar. Énerver Arch nous permettrait d’effectuer d’une pierre deux coups.

Pour la suite du menu, place à l’entrée. Cette fois, Whckl mit les petits plats dans les grands. Baryton allait devoir affronter Arch en duel. L’idée consistait à le blesser suffisamment pour que Zoobohz lui-même soit convaincu qu’Apex en avait après lui. Quand le combat sera terminé, Glisa et les autres rejoindraient Arch afin de lever cette mascarade.

— Bon, pour la suite, nous verrons une fois sur les lieux avec Arch. Mais en attendant, celui-ci devait encore trouver le message, désespéra Draggar.

De nouveau une décennie plus tard, le premier plat, la mise en bouche, allait pouvoir être servi. En effet, Draggar détecta de grands déplacements de la bouteille. Était-ce Arch ? Il n’y avait qu’une seule façon de le savoir. Ses compagnons et lui montèrent à bord de leur embarcation afin de suivre la trace de la lettre. Ils se trouvaient à environ deux jours de navigation de retard sur leur prédécesseur. Au bout de quelques jours, Draggar ne percevait plus de mouvement. Pour eux, cela ne pouvait signifier qu’une chose, ils se rapprochaient du domaine. Un peu plus tard dans la journée, ils pouvaient apercevoir au loin le continent. Ça commençait à sentir bon pour leur menu, et pour cause, Draggar reconnaissait les lieux, lui qui avait maintes fois parcouru ces eaux. Et il ne lui faisait plus aucun doute, c’était bel et bien Arch qui s’était emparé de la bouteille.

Ils empruntèrent un passage secret pour dissimuler leur navire, ils ne pouvaient pas se permettre que quelqu’un le découvre. Le domaine de Draggar fourmillait d’endroits cachés dont seul lui avait connaissance. Ils suivirent un autre chemin afin de rejoindre directement la pièce qui allait leur servir de retraite. Ils pouvaient également observer la demeure depuis cette position. Alors que Baryton se chargeait de surveiller les environs, quelque chose l’alarma.

— Psst ! On a un gros problème, chuchota-t-il.

— Quel est le souci ? demanda Whckl.

— Arch et Glisa, ils ne semblent pas vivre seuls. Regardez, je vois deux jeunes avec eux, indiqua Baryton.

— Argh ! grommela Whckl, très bien, on maintient le menu comme escompté. La mise en bouche s’est révélée un véritable succès, place au potage. On improvisera si nécessaire. Draggar, tu sais ce qu’il te reste à accomplir.

Comme prévu, Draggar attendit que Glisa s’isole du groupe pour l’approcher avec le message. Dès qu’elle sortit du domaine, il l’aborda.

— Salut Glisa, déclara-t-il solennellement.

— Sal… Draggar ! s’exclama-t-elle. Mais… mais comment est-ce possible ? demanda-t-elle en se jetant dans ses bras.

— Tu me connais, rien ne me résiste, répondit-il narcissiquement. Tiens, prends cette lettre.

— Je l’ai déjà consultée.

— Il y a un texte que tu n’as pas vu derrière.

Comme Draggar se trouvait à ses côtés, les écritures invisibles se révélèrent. Elle le lut et il lui expliqua qu’en réalité il s’appelait Stanton Baum, et qu’il n’était nul autre que le directeur de l’Opéra de Zenfei. Il avait deux enfants, un garçon et une fille, Baryton et elle. Ils avaient perdu la mémoire lors de leur accident en mer et s’étaient reconstruit inconsciemment de nouvelles vies. Il n’oublia pas de lui dire la vérité sur les origines de la guilde et les réelles intentions de Zoobohz. En parlant du loup, le voilà qui se montrait. Ils grimpèrent à un arbre pour se cacher.

— Que fabrique-t-il ici ? demanda Draggar.

— Aucune idée, répondit-elle.

Il semblait ne faire que passer dans le coin. Draggar descendit le premier pour vérifier si la voie s’avérait libre. Il fit signe à Glisa que c’était bon. Alors qu’elle s’apprêtait à le rejoindre au sol, la branche sur laquelle elle se trouvait rompit. Elle chuta lourdement directement dans l’eau du lac. Il souhaitait aller la sauver, mais il ne pouvait pas prendre le risque de briser sa couverture. Il remonta immédiatement dans l’arbre. Il espérait tout au fond de lui que quelqu’un intervienne. Il se donna un compte à rebours de soixante. Si à la fin, personne n’était venu à son secours, il s’en chargerait lui-même.

Draggar atteignait bientôt à la moitié de son énumération et toujours rien. Soudainement, il vit une silhouette plonger dans l’eau. Il commençait à se rassurer. Il n’avait pas pour autant arrêté de décompter. Il arrivait au terme du délai qu’il s’était fixé et ni Glisa ni son sauveur n’avaient refait surface. Alors qu’il s’apprêtait à intervenir, un second individu se jeta au même moment à sa rescousse. Il aperçut Arch en contrebas. Il était soulagé. Il profita de la situation de détresse pour emprunter un passage secret pour rejoindre Baryton et Whckl.

— Pfiou ! il s’en est fallu de peu, déclara Baryton. Heureusement que j’ai eu le réflexe d’alerter les deux autres. J’ai lancé un objet sur la fenêtre donnant sur le fond du lac.

— Oh oui, sans toi, je n’ose imaginer le pire, avoua Draggar.

Glisa demeurait saine et sauve. Malgré cet incident, le potage rencontra un succès. Il ne devait pas se laisser aller et penser au plat suivant.

L’heure sonna à présent pour le hors-d’œuvre. Draggar se déguisa en soldat d’Apex et se dirigea vers la résidence. Il trouva Seneth, seul, en train de pêcher. Il s’approcha de lui afin de déclencher un affrontement. Le bruit qu’ils occasionnaient avait attiré tout le monde dehors. Arch se mêla au combat, mais Glisa s’y opposa en se sacrifiant. Elle accepta de suivre Draggar sous prétexte de sauver ses amis, enfin c’était ce dont Arch s’était convaincu. Glisa fut extraite sans souci majeur. C’était donc une réussite pour le hors-d’œuvre.

C’est maintenant que les choses devinrent intéressantes. Pour le prochain plat, le relevé. La mission consistait simplement à continuer de tourmenter Arch. Il semblait montrer beaucoup d’affection envers les deux jeunes. Qu’à cela ne tienne, nous les enlèverons afin de rendre Arch impuissant et désabusé. Une chance, Seneth restait seul à la demeure. Baryton alla auprès de lui pour sobrement le convaincre. Il ne lui avait pas fallu longtemps pour le rallier.

Comme prévu, la disparition de Seneth avait entamé le moral d’Arch. Un relevé servit avec un franc succès. Baryton allait pouvoir poursuivre le menu avec l’entrée. Il attendait patiemment le retour d’Arch qui avait certainement dû se rendre auprès des membres de la guilde pour déclencher l’état d’alerte. À l’étonnement de tous, Seysus rentra seul au domaine. Baryton saisit cette occasion pour s’échauffer avec lui avant de devoir affronter Arch. Alors qu’il discutait avec l’ancien Monseigneur, il entendit le signal l’avertissant de l’arrivée de son adversaire. Il fit en sorte qu’Arch le surprenne en flagrant délit d’enlèvement afin de l’énerver encore plus. Le combat comportait comme unique intérêt la provocation de la métamorphose d’Arch. Une aubaine que la spécialité de Baryton se trouve le drame.

— Et voilà Arch, tu connais le fin mot de l’histoire, expliqua Draggar.

— Eh bien ! Je ne m’attendais pas à cela, confia Arch, c’est le moins que je puisse dire.

— Bien, ton état devrait se maintenir stable jusqu’à demain. En espérant que quelqu’un te découvre d’ici là, déclara Seneth.

— Bon, maintenant que tu sais la vérité, continue d’agir comme si de rien n’était. On s’occupe du reste du menu, suggéra Whckl.

Tout le monde s’en alla laissant Arch seul devant la résidence. Celui-ci finit par s’assoupir, son corps avait besoin de se remettre de ses blessures. Quand il se réveilla, Zoobohz était en train de lui préparer un plat chaud. Il n’arrêtait pas de penser au fait que ce dernier manipulait l’ensemble de la guilde.

De retour au domaine de Draggar, soigné par la douce Selivy, Arch continua sa convalescence à la demeure. Zoobohz s’entretint avec lui afin de lui révéler l’existence et l’identité du meneur d’Apex. Néanmoins, il n’avait pas voulu lui dire comment il le connaissait. Maintenant que la Liste Noire s’était établie ici, Draggar et les autres pouvaient observer ses membres. Whckl sentait son corps bouillir de rage à la vue de son ancien supérieur. Il se chargeait personnellement de le suivre.

À ce propos, Zoobohz s’éclipsa pour rejoindre le siège de guilde. Il semblait être allé chercher l’orbe de Veg’haral. Draggar indiqua à Whckl l’endroit où était caché l’objet. Ainsi, il pouvait l’attendre et le prendre en embuscade. Il s’y rendit déguisé en Alendahl afin de le provoquer. Il avait tellement envie de l’affronter, mais il devait s’en tenir au menu sinon tout aurait été effectué en vain.

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