Chapitre 26 : Compagnon d'infortune

9 minutes de lecture

La nuit venait de tomber. Il leur restait un peu moins d’une journée avant que quelqu’un arrive chercher Arch. Cela laissait peu de temps pour lui expliquer la situation.

— Tiens, bois ça, annonça Seneth en tendant un verre rempli d’une concoction rougeâtre.

— Urgh ! C’est infect ton truc ! vomit Arch.

— Je sais, mais, si je t’avais dit que ce n’était pas bon, l’aurais-tu avalée ?

— C’est pas faux.

— Aussi étrange que cela puisse paraître, je n’ai pas préparé ce breuvage pour te soigner, informa Glisa.

— Quoi ? Comment ça ? s’indigna Arch.

— Pour la suite du plan, nous avons besoin que tu sois grièvement meurtri. Ainsi, ce que tu as bu va inhiber les fonctions de guérison de ton corps pendant plusieurs heures. Une véritable aubaine que ta métamorphose ait provoquée autant de séquelles, expliqua son fils.

— Et pourquoi est-ce une chance ? demanda Arch.

— Ça nous évite de devoir t’infliger nous-mêmes des blessures, avoua Draggar en plaisantant.

— L’objectif consiste à faire croire à la guilde qu’Alendahl a failli te tuer, déclara Baryton.

— Et c’est qui ce type ? questionna Arch.

— Alendahl Vladiore, petit frère adoptif de Zoobohz, et également meneur d’Apex, répondit Draggar.

— Quoi !

— Tout ceci est une longue histoire, mais malheureusement, nous ne disposons pas du luxe de pouvoir te la raconter, précisa Draggar.

— Tu vas devoir te contenter des grandes lignes, ajouta Seneth.

Et ces fameuses lignes demeuraient les suivantes.

Au moment de son arrivée à la Liste Noire, Glisa avait confié à Arch sa première mission. Il devait permettre à son cousin Baryton de visiter le cabinet de son défunt père. Il avait fait par la même occasion la connaissance d’un vieux loup de mer en la personne de Draggar. Ils avaient escorté Baryton jusqu’à l’Opéra de Zenfei. Une fois à terre, ce dernier s’y était rendu seul. Lorsqu’il eut pénétré dans le bureau de l’ancien directeur, ce qu’il avait vu le surprit. Les tableaux sur les murs représentaient un Chon avec une prestance digne d’un monarque. Il eut juré que l’individu peint sur ses toiles ressemblait à Draggar, avec des décennies en moins. Pendant qu’il avait regardé avec attention une à une les œuvres, le guide eut fermé les portes de la pièce.

— Si je ne me trompe pas, monsieur, vous devez être Scarca, le fils du directeur ? s’enquit ce dernier.

— Qu’est-ce qui vous fait dire cela ? questionna Baryton.

— Vous êtes bien le seul visiteur à accorder autant de temps à la contemplation de ces portraits.

— Scarca ? Pouvez-vous m’en apprendre plus à son sujet ?

— Monsieur Stanton possédait deux magnifiques chérubins. En tant que directeur, sa profession l’occupait beaucoup, si bien que ses enfants passaient le plus clair de leur temps à l’Opéra à découvrir son univers. Son fils, Scarca, montrait une fascination pour les œuvres de son père. Il avait le privilège d’assister à chacune des représentations, avec un accès exceptionnel aux coulisses. Un jour, une maladie rare et incurable fut diagnostiquée chez sa femme. Les savants de Zenfei ne lui donnaient que quelques mois à vivre.

« Prêt à tout pour sauver l’amour de sa vie, il ne perdit pas un seul instant et prépara les affaires de la famille. Il avait entendu parler d’un guérisseur à Fort Minork. Au moment où il voulut s’en aller, le Goéliath venait de lever les voiles. Ne souhaitant pas attendre le lendemain pour le prochain départ, il demanda à un passionné de navigation s’il pouvait les emmener jusqu’au continent de Woccid. Ce dernier accepta malgré les dangers que recélait l’océan de Bovrag. Depuis, nous n’avons plus de nouvelles de la famille Baum. Ah ! Pendant que j’y pense, je suis tenu de vous remettre cette lettre. Votre père me l’a confié avant son escapade ainsi que ce tableau représentant votre famille.

En admirant l’œuvre picturale, Baryton reconnut immédiatement sa sœur en la personne de Glisa. Elle n’était donc pas sa cousine. De plus, elle avait hérité de la chevelure flamboyante de sa mère. Le petit garçon sur la peinture possédait les mêmes traits que lui, c’était la raison pour laquelle l’accompagnateur n’avait aucun doute sur son identité. À présent, il lut la lettre de son père. À sa grande surprise, elle apparaissait vierge. Aussi bien au recto qu’au verso, rien ne se trouvait inscrit dessus. Il quitta l’Opéra pour rejoindre Draggar et Arch qui l’attendaient à l’embarcation. En arrivant aux côtés de Draggar, le message que lui avait donné le guide commençait à devenir chaud. En la regardant, un texte se dévoila.

Si vous lisez ceci, je ne me situe guère loin de vous.

Je vous prierais de bien vouloir me trouver et me la remettre.

Draggar était-il réellement le directeur de l’opéra ? Il n’osa pas lui montrer ce billet avant d’avoir discuté avec lui. Au cours du voyage retour, il profita du sommeil d’Arch pour parler seul à seul avec son hypothétique père. Il lui restitua la fameuse missive et un phénomène étrange se produisit. Au contact des mains de Draggar, la lettre émit une lueur étincelante. Après quelques instants, elle s’estompa. Draggar semblait dérouté.

— Draggar, est-ce que ça va ? demanda Baryton.

— Je crois, répondit-il. J’ai l’impression d’avoir retrouvé la mémoire.

— Est-ce que tu sais qui je suis ?

— Ou… oui, tu es, mon fils.

— Et toi, qui es-tu ?

— Je pense que je m’appelle Stanton.

— Mais alors, pourquoi avoir choisi le prénom Draggar ?

— Je l’ignore, en revanche, je me souviens d’un Draggar. C’était l’individu qui avait accepté de nous emmener sur le continent à l’Ouest.

Ils passèrent la soirée à se remémorer leur vie avant l’incident avec le monstre de Bovrag.

— Attendez ! Qu’est-ce que votre histoire à avoir avec Zoobohz et Alendahl ? demanda Arch.

— Nous imaginions que tu voulais peut-être aussi connaître notre vécu ? répondit Baryton.

— Ah… euh… oui, mais je pense que l’on aurait pu aborder ça une prochaine fois ? Enfin moi je dis ça, vous m’aviez annoncé que l’on avait peu de temps alors, c’est vous qui voyez, répliqua Arch.

— Soit. Passons à la partie qui nous intéresse, Apex ! indiqua Draggar.

En réalité, la suite de l’histoire se déroulait après que Baryton et Draggar se fassent emporter par la créature. Pour résumer, Arch avait gagné deux minutes, mais comme son intervention avait duré deux minutes aussi, en fin de compte…

Comme à ce moment-là, il se révélait présent, il connaissait déjà les faits. En revanche, ce qu’il ignorait, c’était que le monstre avait emmené ses amis dans son repaire, dans une grotte dont l’entrée abyssale semblait située profondément dans l’océan. La bête aimait particulièrement entasser ses trouvailles dans cet endroit. À leur arrivée, père et fils ne se montraient pas seuls. Une autre prise endormie se tenait dans un coin. C’était un membre d’Apex à en juger par l’emblème tatoué sur son épaule droite. Compagnon de calvaire ou nouvel ennemi ? Il n’y avait qu’une unique façon de le savoir.

Lorsque celui-ci se réveilla, il fut étonné de voir qu’il recevait de la visite. Il semblait, à première vue, plutôt amical. Il ignorait depuis combien de temps il se trouvait enfermé ici. Il se mit à leur parler comme si de rien n’était, après tout, il ne leur restait plus que cela à part survivre. Le monstre ne venait là que très rarement. Ce n’était pas son lieu de vie, mais plutôt une sorte de cachette secrète abritant ses trésors. L’avantage des eaux abyssales reposait sur le fait qu’elles possédaient une faune et une flore exceptionnelles. Malgré sa longue captivité, il détenait une bonne corpulence. Il racontait que depuis qu’il vivait ici, il n’arrêtait pas de grossir tant la nourriture demeurait délicieuse et abondante. Ses journées se résumaient à pêcher, cuisiner, manger et dormir. Mais avec l’arrivée de Baryton et Draggar, cela allait changer. Se sentant condamnés, ils se confièrent et relatèrent chacun sa vie et ses secrets.

On apprit notamment qu’il s’entraînait à nager. La pression de l’eau se révélait telle qu’il avait l’impression d’être écrasé comme un insecte. Enfin ça, c’était au début. Puis avec le temps, il s’était résigné à arrêter, car cela ne menait nulle part. La seule façon de quitter les lieux semblerait d’explorer ce bout de grotte et espérer trouver une brèche vers la surface.

Selon ses estimations, d’après la force qu’il ressentit lors de sa plongée, la sortie de la caverne se situait à plusieurs centaines de mètres de profondeur. Vraisemblablement, c’était la raison qui l’avait motivé à abandonner cette voie-là. Depuis, il se contentait sagement de patienter jusqu’à ce que la mort daigne le chercher. À présent, ils étaient trois dans la salle d’attente de la faucheuse. Pour Baryton et Draggar, l’adaptation se trouvait difficile. Pour eux, le temps avait perdu son aspect cyclique, le jour et la nuit semblaient des notions abstraites. Il était devenu linéaire, ils ne pouvaient ni prévoir ce qui allait arriver ni se sortir de cette fatalité. Discuter avait l’air du seul moyen pour oublier leurs conditions de vie. Manger leur donnait l’impression de paraître toujours vivants. En parlant de nourriture, le dîner, à moins que cela ne soit le déjeuner ou encore le petit déjeuner, était servi.

— Eh bien, on ne peut pas dire que vous êtes du genre bavard, lança-t-il entre deux bouchées. Rassurez-vous, ce n’est pas un reproche.

— C’est juste que ton histoire nous a fascinés, expliqua Draggar.

— Ah oui, j’ai tendance à monopoliser la parole. Bon, discutons un peu de vous alors.

— Tous les deux, nous appartenons à la guilde la Liste Noire.

— Tiens, je ne connais pas cette guilde, s’étonna leur compagnon.

— Disons que la discrétion restait l’un de ses atouts, car elle fut fondée par un hérétique pour les hérétiques.

— Vous ne semblez pas très ami avec l’Ordre de Mwrida, j’imagine.

— Non, pas très. Malgré tout, Zoobohz, notre meneur, ne conduisait pas de guerres ouvertes contre ce dernier. Il essayait de nous offrir un havre de paix, loin de la vie de cavale, raconta Draggar.

— Attends, tu as bien prononcé Zoobohz ? s’enquit l’ancien d’Apex en manquant de s’étouffer.

— Oui, c’est bien ça. Pourquoi ? demanda Draggar.

— C’est à cause de lui que je me révèle emprisonné ici, proclama-t-il soudainement irrité.

La simple évocation du meneur de la Liste Noire avait suffi à énerver le membre d’Apex. Il expliqua alors comment il s’était retrouvé coincé dans cet antre.

Quand il vivait encore à la Cité Céleste, il répondait au nom de Whckl Tid. Il était le vice-capitaine de la division des forces extérieures. Il avait été promu à ce poste par son supérieur, Zoobohz. Ce dernier siégeait comme le chef des armées. Il était aussi le fils du meneur qui se trouvait mourant. Il comptait également un petit frère adoptif, Alendahl, le bras droit du père à la direction. Au sein de la guilde, tout le monde voyait déjà Zoobohz à la succession. Les membres n’avaient aucun doute là-dessus. Mais à la surprise de tous, le meneur nomma Alendahl à son poste. Zoobohz, pris de colère, jura de se venger. L’affront que son propre père venait de lui infliger demeurait impardonnable.

Désormais, il n’aspirait plus qu’à une seule chose, s’emparer du contrôle d’Apex, comme il l’aurait dû. Il avait alors organisé un plan dans lequel Tid serait accusé du meurtre du dirigeant sortant. Ceci afin de justifier sa fuite de la Cité Céleste. Parmi les trésors que comptait Apex, il se trouvait des âmes de Primas. Il déroba l’une d’elles, Veg’haral, puis s’en alla assassiner froidement son père dans sa chambre. Il avait en même temps donné rendez-vous à Tid dans cette même pièce. Celui-ci ignorait ce qui l’attendait. Dans son échappée, il alerta la guilde du forfait qu’avait commis son vice-capitaine. Lorsque le reste des membres arriva, ils virent effectivement Tid aux côtés du corps du meneur, sans vie. Il fut immédiatement arrêté par ses propres subordonnés. Ces derniers le conduisirent vers le donjon. Ne voulant pas mourir pour un crime qu’il n’avait pas perpétré, il s’enfuit pendant l’escorte et se précipita vers un bord de la cité pour sauter dans le vide. Sa longue chute vertigineuse l’emmena au beau milieu de l’océan de Bovrag. C’est ainsi que le monstre le trouva et l’emporta avec lui.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 1 versions.

Vous aimez lire Le Chon ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à Scribay !
Sur Scribay, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0