Chapitre 15 : Vers un nouveau monde

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Les journées se suivaient et se ressemblaient. Cette immense étendue d’eau semblait infinie. La frustration commençait à gagner Seneth et Seysus. Ils avaient l’impression de naviguer depuis des lustres. Arch quant à lui restait impassible et continuait de diriger l’embarcation comme s’il effectuait une balade. Ils avaient déjà passé trois jours sur l’océan ce qui signifiait qu’ils avaient normalement accompli la moitié du trajet. L’ennui demeurait leur compagnon de voyage. À part discuter, il n’y avait pas grand-chose à faire. C’était une espérance longue et interminable qui s’invitait chaque instant à leurs côtés. Pour s’occuper, outre la pêche, ils scrutaient la surface de l’eau en essayant d’apercevoir ce qui pouvait bien se cacher là-dessous. Ils la contemplaient à n’en plus finir à tel point que de temps à autre, leurs esprits semblaient s’y noyer. Les paroles d’Arch résonnaient encore dans leurs têtes. Quel genre de créatures pouvait bien se trouver dans les environs pour qu’il se montre aussi méfiant ?

— Dis Papa, tu l’as effectué combien de fois ce voyage ? demanda Seneth.

— Hum, bonne question, je pense à une demi-douzaine à peu près, répondit-il.

— Mais tu n’as jamais rencontré de difficultés lors de ces traversées ? continua d’interroger Seneth, inquiet.

— Qu’entends-tu par « difficultés » ?

— Tu nous as expliqué avoir déployé un bouclier spirituel autour de l’embarcation afin de nous protéger. J’imagine que si tu utilises tes pouvoirs à des fins défensives plutôt que pratiques pour faire avancer plus vite le bateau, c’est que dans le passé cela t’a causé du tort, exposa Seneth.

— Ta clairvoyance m’épate, tu as dû pas mal cogiter pour arriver à une telle déduction.

— Je me morfondais surtout, répliqua-t-il lassé.

— Je vois, on dit que la faim aiguise l’intelligence, mais l’ennui aussi apparemment, déclara Arch en riant. Pour répondre à ta question, j’ai effectivement déjà rencontré des difficultés au cours d’une traversée. L’océan de Bovrag ne demeurait certes pas le plus grand sur le plan de la superficie, mais il est celui qui abrite le plus de metanimaux dangereux sur tout Arnès. Et je l’ai appris malgré moi, expliqua Arch.

Après avoir enterré sa femme et confié son fils à son meilleur ami, Arch avait fui l’île où se trouvait Zenfei. Il s’était embarqué en direction de l’ouest. Il s’était infiltré dans le Goéliath, un navire qui ralliait le continent de Woccid. Grâce à la magénierie maritime et son équipage qualifié, ce bâtiment suivait une route réputée comme la plus sûre et la plus rapide. On le surnommait « L’Imprenable ». Là où beaucoup avaient péri en tentant de traverser cet océan, le Goéliath n’avait jamais subi d’attaque. Et de surcroît, il détenait le record du monde du temps de voyage le plus court, estimé à un peu plus de quatre jours. C’est au cours de ce voyage que le navire de plaisance en établit un nouveau en ralliant Woccid en trois jours et vingt et une heures. Arch débarqua donc au grand port de la côte est, géré par la guilde La Compagnie, fière détentrice du Goéliath. À quai, il s’empressa de quitter les lieux afin d’éviter toutes mauvaises rencontres. Déclaré hérétique, il ne se préoccupait plus d’enfreindre ou non la loi. Il déroba subtilement une monture à l’étable de la guilde située plus loin sur les docks. Il chevaucha à toute allure laissant à son destrier le choix de la direction à suivre. Sur sa route, il aperçut une charrette qui visiblement servait au transport de céréales. Lorsqu’il s’en approcha, il se jeta spontanément dans la botte présente à l’arrière de celle-ci. La bête continua seule sa course vers l’inconnu.

Arch s’en allait, emmené par un paysan vers des contrées reculées. L’état du chemin se dégradait de plus en plus au fur et à mesure que l’on s’écartait du port. Les conditions de transport demeuraient précaires ce qui rendait le voyage pénible. De plus, il était ponctué par d’innombrables secousses. La charrette s’arrêta. Un long calme commençait à s’installer. Lassé d’attendre, Arch quitta sa cachette. Lorsqu’il sortit, il s’aperçut qu’il se trouvait dans une petite ferme isolée. Il ne voulait pas courir le risque d’être appréhendé par les résidents et décida de continuer sa route à travers la forêt voisine. Il marcha pendant des heures. Le soleil avait fini par se coucher laissant Arch vagabonder dans l’obscurité. Avec la fatigue, il commençait à ne plus percevoir son environnement. Un bruit de cours d’eau se faisait entendre de plus en plus. Soudain, Arch disparut dans les ténèbres. Il avait chuté du haut d’une cascade. Impossible de savoir ce qu’il devint. L’aube permettrait d’espérer en apprendre plus sur son état. Pour le moment, la nuit régnait seule sur l’ensemble du continent. Au petit matin, les faibles éclats de lumière amorçaient la dissipation de ce voile noir. La cataracte commençait peu à peu visible. Malgré l’ensoleillement, Arch ne semblait pas se trouver là. Il avait sans doute disparu dans les profondeurs aquatiques.

Arch reprit connaissance. D’une forêt ouverte, son environnement était changé en une jungle dense. Il se réveilla sur les bords d’un lac. La rivière avait probablement dû l’emporter ici. Avant de quitter les lieux, il en profita pour se désaltérer. Il se mit à chercher de quoi manger. Nul besoin d’aller bien loin, une pile de fruits se trouvait au pied d’un arbre. Au moment où il s’apprêta à en saisir un, une machette se dressa devant.

— Eh dis donc, malheureux ! Tes parents ne t’ont-ils pas appris que voler c’est mal ? déclara une voix masculine sombre et puissante.

Voulant éviter un conflit, Arch décida de la jouer tactique. Au son et à l’intonation marqués de l’élocution de son interlocuteur, il en déduisit que celui-ci devait aimer l’opéra et l’art de la comédie pour parler de la sorte.

— Vous m’en voyez navré, mais avec mon estomac affamé, et par l’odeur des fruits dégagée, je ne pus m’empêcher, de ces friandises, m’approcher, expliqua-t-il de manière dramatique.

— Un passionné au milieu d’une jungle hostile, j’ai bien fait de me lever aujourd’hui. C’est avec plaisir que je partage avec vous mes savoureuses récoltes, répliqua l’inconnu.

— Cela est bien trop aimable de votre part. Au fait, comment un grand artiste comme vous se retrouve-t-il dans un lieu aussi exotique ? demanda Arch en se goinfrant.

— L’inspiration, évidemment. Ce lac, cette chute d’eau en arrière-plan, des arbres magnifiques et ce ciel bleu infini domptés par un soleil éclatant, voilà ce que j’appelle un décor paradisiaque, répondit-il. Quant à vous, cher… ?

— Arch, pour vous servir.

— Arch, qu’est-ce qui vous attire par ici ?

— Disons que j’ai été attiré, littéralement, par ce lieu, commenta-t-il.

— Ah ! la rivière vous a entraîné, je présume. Quand bien même, je ne comprends pas que vous vous trouviez aussi loin de votre cité ? interrogea-t-il.

— Argh, je ne me sentais pas à mon aise, tenta-t-il de répondre.

— Comme c’est malheureux, vous êtes un hérétique. Cela tombe bien, je peux vous aider ! Suivez-moi ! se réjouit ce drôle de personnage.

Sans trop se poser de question, Arch l’accompagna. Ils progressèrent au beau milieu d’une végétation luxuriante. Ils s’arrêtèrent en face d’un immense arbre. Son guide se mit à jouer de la percussion sur le tronc. Quelques secondes plus tard, une sorte de monte-charge en descendit. Ils grimpèrent à son bord. Ils entamèrent alors une longue ascension. Ils arrivèrent sur la dernière strate de la jungle, la canopée. La vue paraissait sans pareille. Un réseau de ponts suspendus se dressait devant eux.

— Très bien Arch, allons directement vers la place publique.

— Pendant que j’y pense, comment puis-je t’appeler ? demanda Arch.

— Mes amis me surnomment le « Baryton dramatique ». Mais tu peux utiliser Baryton.

Arch commençait à avoir la tête qui tournait. Cela devait probablement être lié à l’altitude. Après quelques minutes de marche, les voilà arrivés devant des remparts. De l’autre côté se trouvait la place publique. Baryton fit signe à Arch de pénétrer dans l’enceinte.

— Bienvenue ! Arch ! salua le chef.

— Euh…

— Ah ah, tu te demandes sûrement comment je connais ton nom. C’est très simple, Baryton me l’a dit avant que vous ne montiez. Afin de communiquer dans cet environnement riche et bruyant, nous avons développé un code pour transmettre des informations par des impulsions sur les arbres. Alors comme ça, toi aussi tu as été victime de l’Ordre de Mwrida, déclara-t-il.

— J’imagine que ce n’était pas une question, vous connaissez déjà la réponse, répliqua Arch.

— Hum, enfin quelqu’un d’intelligent. Tu me plais beaucoup. Baryton, conduis-le auprès de Tzoyl.

Baryton emmena Arch en dehors de la place publique, vers la cabane de Tzoyl.

— Euh, c’est qui ce Tzoyl ? demanda Arch.

— Notre tatoueur, c’est celui qui va t’apposer l’emblème de la guilde afin de montrer ton allégeance.

— Attends une seconde. Qui a dit que j’allais rejoindre une quelconque guilde ?

— Tu m’en vois navré, j’ai oublié de nous présenter. Nous sommes la Liste Noire, guilde fondée par des hérétiques pour les hérétiques. Nous t’invitons à t’associer à nous. J’imagine que tu souhaites également prendre part à la lutte contre l’Ordre de Mwrida.

— Intéressant, lança Arch.

C’était ainsi la raison pour laquelle Arch possédait un tatouage au poignet. Dès lors, il faisait officiellement partie de leur rang. Il retourna donc voir le chef. Ce dernier lui raconta leur histoire. Il lui fit découvrir une portion seulement du siège, car il s’étendait sur un vaste territoire de la canopée. Il l’invita à consulter leur bibliothèque qui contenait des écrits et archives riches sur le monde d’Arnès.

— Si mes sens ne me trompent pas, ne serais-tu pas un shaman ? demanda le meneur.

— Exactement, comment avez-vous deviné ? questionna Arch.

— Je te répondrai plus tard, une fois que tu te seras instruit à l’aide de nos ouvrages, répliqua-t-il.

Arch fut étonné par l’effectif de la guilde. Il n’aurait jamais imaginé que l’Ordre de Mwrida avait déclaré autant de personnes hérétiques. Alors qu’il profitait de la soirée pour lire au coin d’un feu, une jeune femme s’invita à ses côtés.

— Bonsoir, puis-je ? demanda-t-elle très poliment.

— Avec plaisir, répondit Arch.

— Ce n’est pas souvent que l’on voit de nouvelles têtes, affirma-t-elle. Je m’appelle Glisa. Vous avez certainement rencontré mon cousin, Baryton.

— Ah oui, un charmant gentilhomme.

— Il est passionné par la comédie et le chant. Il n’a malheureusement jamais connu son père qui était également mon oncle. Il a disparu quelques jours avant sa naissance.

— Je suis sincèrement désolé, déclara Arch.

— Les seuls liens qu’il possède avec lui demeurent les manuscrits de ses œuvres.

— Je comprends mieux pourquoi il aime tant le théâtre, son unique héritage.

— Son père occupait le poste d’enseignant à l’école d’art dramatique de Zenfei. Hélas, lorsque nous avons voulu partir en vacances sur le continent de Woccid, nous n’avons jamais pris le chemin du retour. Ainsi, une grande partie de sa collection est restée dans son bureau à l’opéra de Zenfei où il exerçait également la profession de directeur.

— Ne vous inquiétez pas, jeune demoiselle, je vais m’en charger dès demain. C’est promis.

La femme ne sachant quoi dire se jeta dans les bras d’Arch pour le remercier.

— Je connais aussi le sentiment de perdre un être que l’on chérissait beaucoup. Avant de fuir Zenfei, j’ai dû abandonner mon épouse et mon fils. Je vais tout mettre en œuvre pour que vous puissiez retrouver sa collection.

Arch s’avérant nouveau, il ne possédait pas encore d’endroit où dormir. Glisa lui suggéra de venir passer le reste de la soirée dans sa cabane. Les nuits demeurant fraîches sur la canopée, il accepta l’offre. Et puis, il se voyait mal refuser la proposition de cette jeune femme qui semblait un peu préoccupée.

Au lever du soleil, Arch alla chercher Baryton.

— Prêt à voyager ? demanda Arch.

— Pour aller où ? répondit-il intrigué.

— Nous allons récupérer ce qui t’appartient, la collection d’œuvres de ton père ! annonça fièrement Arch.

— Pardon ? répliqua Baryton sans trop comprendre la situation.

— Prends-le au titre d’un service que je te rends pour m’avoir aidé dans la jungle. Vois ça comme un juste retour des choses.

— Dis plutôt que tu accomplis cela pour ma cousine, déclara Baryton.

— L’un n’empêche pas l’autre, répondit Arch d’un ton jubilatoire.

C’est ainsi qu’Arch se trouvait de retour en direction de Zenfei.

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