Chapitre 4 : Enquête et blouse blanche

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Le docteur Bramanion allait endosser pour la dernière fois sa blouse blanche avant de devenir le nouveau chef de service de la Polyclinique de Zenfei. Son habit rangé dans son sac, il descendit à la salle à manger.

— Bonjour, papa !

— Bonjour, ma chérie !

— J’espère que tu n’as pas oublié ! Aujourd’hui, j’accompagne mes disciples, nous allons prospecter l’hôpital.

— Tu fais bien de me le rappeler ! J’avoue que cela m’était sorti de la tête. Je préviendrai mon service pour que quelqu’un vous accueille.

Aniah avait profité du poste de son père afin d’organiser une visite à la Polyclinique pour faire découvrir le monde de la médecine à ses savanturiers dans le cadre du programme.

— Quel plan as-tu préparé pour la journée ? demanda-t-il.

— Je compte passer la matinée à la Polyclinique pour montrer aux élèves l’engouement autour du secteur médical et de sa diversité. L’après-midi, je leur expliquerai en quoi consiste La Bride. Puis, nous discuterons de ses répercussions sur Arnès.

— N’hésite pas à me solliciter si tu veux que je t’assiste lors de ta visite.

Le docteur Bramanion partit avant sa fille. À peine parvint-il à l’Hôpital de Zenfei qu’une infirmière se hâta de venir le chercher.

— Docteur, on a besoin de vous en urgence en admission, rapporta la jeune aide-soignante.

Sans se faire prier, il la suivit jusqu’au chevet d’un paysan dans un état critique.

— Est-il conscient ? demanda-t-il à ses collègues.

— Il n’en avait pas l’air à son arrivée, docteur, répondit un interne.

— Je vois, laissa-t-il échapper en gribouillant des notes sur son carnet.

Les talents d’observation et de conclusion du docteur Bramanion semblaient sans pareil. On faisait rarement appel à lui, car le personnel de sa division paraissait suffisamment compétent pour les cas usuels. Depuis qu’il pratiquait, grâce à ses récognitions, son département n’avait recensé aucun décès. Les autres spécialistes le jalousaient même s’il fut recommandé à l’unanimité à ce poste de direction. Pour son ultime jour d’exercice clinique, il n’envisageait pas de changer cette donnée statistique.

De son côté, Aniah rejoignit l’établissement scolaire où se situait la classe dont elle se voyait responsable. Elle rencontra l’enseignante afin de se coordonner sur le déroulement de la visite. Les enfants demeuraient tous présents et prêts pour cette sortie.

La maîtresse menait l’escorte et Aniah veillait derrière à ce que personne ne s’écarte des rangs. À l’accueil du centre de soin, les deux femmes séparèrent les écoliers en deux groupes afin de circuler plus facilement au sein des locaux.

Aniah et sa classe arrivèrent au point de rendez-vous, à l’entrée d’une chambre, près de la salle des infirmiers. Malheureusement, personne n’avait eu le temps de transférer au bloc opératoire le patient d’en face. Son état de santé physique choqua les élèves qui avaient pu l’apercevoir. Le personnel n’en voyait que très peu dans cette condition alors pour le commun des mortels cela se révélait terrifiant. Néanmoins, ils finirent par retrouver leur calme quand on les mena dans la salle de jeu des enfants hospitalisés.

Une équipe médicale se hâta d’entrer dans la chambre. Devant la gravité de la situation, les individus présents se trouvaient concentrés, pris par les soins.

— Des informations sur l’origine de ses blessures ? interrogea le spécialiste.

— Aucune, répondit l’infirmière, c’est sa femme qui est tombée sur lui dans cet habitus la nuit passée.

Selon le docteur Bramanion, l’état d’inconscience de la victime avait l’air étrange. Les empreintes de coups apparentes sur son anatomie ne semblaient pas suffisamment marquées pour dénoter de puissantes attaques qui peuvent provoquer une perte de connaissance totale aussi prolongée. Il recherchait alors un autre facteur qui pourrait l’expliquer. Il s’approcha pour observer la partie arrière de son corps. Quand il effleura l’échine du patient, il ressentit comme des picotements au bout des doigts. En soulevant son haut, il aperçut une grosse ecchymose qui parcourait son dos, indice d’une potentielle action criminelle.

— Notre homme a été blessé à la suite d’une agression, déclara le docteur, et à l’aide d’un artéfact.

— Vous en êtes sûr ? s’enquit un de ses internes.

— Avez-vous déjà vu de pareilles séquelles ? C’est ce qui arrive quand la chair entre en contact avec une forte concentration de particule magique. Approchez, vous allez ressentir une sensation désagréable issue des résidus de l’attaque. Nous devons les traiter en priorité. Utilisez l’extractiel pour l’en débarrasser. Quelqu’un parmi vous connaît-il cet outil ?

Personne ne se manifesta. Et pour causes, les patients sujets d’agressions magiques se comptaient sur les doigts d’une main chaque décennie.

L’extractiel, artéfact médical spécial, ressemblait à un gant en cuir avec des picots sur la face intérieure ainsi qu’une gemme sur la partie extérieure capable de siphonner les déchets de magie. Ces résidus consommaient l’énergie vitale de la victime.

Le docteur Bramanion partit en chercher un. Il le revêtit et la pierre se mit à scintiller d’un vert émeraude. En le portant, les traits de son visage trahissaient de la souffrance. Ses gestes paraissaient nerveux et imprécis. Les internes le remarquèrent, mais n’osèrent rien dire. Il utilisa l’artéfact pour masser le dos de la victime. Il employait son autre main telle une sonde. Lorsqu’il ne ressentit plus de picotement, il ôta sans tarder l’extractiel. Sa respiration semblait saccadée, comme après un effort intensif.

— Prévenez-moi s’il reprend connaissance, déclara pantelant le docteur.

Il alla s’asseoir dans la salle d’attente pour récupérer. Il paraissait totalement exténué. Alertée par ses halètements, sa fille vint à sa rencontre.

— Est-ce que ça va ? Tu as l’air affaibli, s’enquit-elle.

— Ne te soucie pas de moi, pense plutôt au pauvre artisan allongé sur son lit. D’autant que je m’en souvienne, je crois n’avoir jamais vu un cas semblable auparavant.

— Hum, est-ce si grave que ça ?

— Je l’ignore et c’est ce qui m’inquiète. Je ne parle pas en tant que docteur, mais citoyen. D’un point de vue médical, le patient va finir par s’en sortir. Mais sur le plan général, comment va réagir le gouvernement ? Nous avons tout de même eu affaire à une attaque.

« La situation me semble extrêmement grave. Quelque chose d’important doit être en train de se dérouler au moment où nous discutons. Qu’est-ce qui pourrait justifier un tel niveau de violence ? Et avec l’emploi d’artéfact qui plus est… J’ai un mauvais pressentiment, comme si quelque chose de sinistre allait se produire prochainement, expliqua-t-il.

Aniah fut quelque peu troublée. L’atmosphère à l’hôpital ne demeurait plus assez sereine pour sa classe. Elle décida de retourner à l’école.

Pendant ce temps, des agents arrivèrent à la Polyclinique. Le diagnostic du docteur Bramanion supposait une attaque criminelle. L’établissement médical avait le devoir d’en informer la Chambre de la Défense. À la suite de ce signalement, une enquête serait ouverte.

Et justement, ceux qui se présentèrent au même moment à l’entrée du centre se trouvaient ici pour en effectuer une. On les conduisit vers le patient concerné. Celui-ci demeurait sans connaissance. Ne pouvant l’interroger, les agents regagnèrent la réception.

— Pardonnez notre dérangement ! Est-il possible de discuter avec la femme de l’artisan ? demandèrent ces derniers.

— Si vous voulez bien attendre, je vais me renseigner.

L’hôtesse d’accueil alla consulter le docteur Bramanion. Leur conversation resta brève. Elle rejoignit son poste.

— Messieurs, malheureusement, sa conjointe est repartie et nous ignorons le moment de son retour, informa-t-elle.

— Par chance, savez-vous où elle s’est rendue ?

— Il me semble avoir entendu qu’elle serait allée voir ses enfants. J’imagine qu’elle devrait revenir en leur compagnie.

Les agents se dirigèrent vers la salle d’attente et s’assirent en espérant que l’épouse du patient repasse.

Avant leur arrivée, le docteur Bramanion était en train d’ôter les résidus de magie qu’il avait pu collecter avec l’extractiel. Les laboratoires de l’hôpital n’avaient pas la capacité d’analyse requise pour étudier ce qu’il avait recueilli. Le substrat semblait détenir les réponses qui permettraient de découvrir la cause du récent événement.

Pour cela, il n’avait d’autre choix que de le confier à ses agents envoyés par la Chambre de la Défense, car eux seuls avaient les moyens d’effectuer les tests nécessaires. Toutefois, il mettait un terme à tout espoir d’obtenir les informations afin de confirmer ou non ses doutes concernant l’avenir proche.

Les chances pour que les résultats sortent des archives des enquêtes paraissaient improbables. Néanmoins, il lui restait encore une possibilité d’en apprendre davantage, mais cela exigeait que le patient reprenne connaissance. Et là, il pouvait agir.

Afin d’éviter tout problème, il alla donc à la rencontre des agents pour leur laisser le substrat. Satisfaits, ils décidèrent de rentrer dans leur quartier général.

Le docteur était loin de s’imaginer que cela les ferait partir de la polyclinique. Tant mieux, il pouvait se concentrer sur ce pauvre patient.

Son état avait l’air stable, mais restait toujours critique. Les meilleurs médecins furent affectés à sa guérison. Le corps médical ne pouvait guère agir plus. Une chose demeurait sûre, le docteur Bramanion n’oublierait pas de sitôt sa dernière journée en tant que praticien.

Loin de toute cette tension, Aniah était retournée à l’école primaire du temple. La visite serait donc réorganisée une fois que l’atmosphère retrouverait son calme. Tous les élèves se divertissaient, sauf un garçon. Aniah alla le voir.

— Alors Bren ? Pourquoi ne t’amuses-tu pas avec tes camarades ? demanda-t-elle.

— Non, je n’ai pas envie de jouer, répondit-il tristement.

— Tu repenses au monsieur hospitalisé, n’est-ce pas ?

— Oui, je sais qui il est. C’est le papa de Rena, la petite-fille de mes voisins.

Les propos du petit Bren firent songer Aniah à son père. Elle devait aller lui en parler au plus vite avant que quelque chose ne se produise.

Elle avisa la maîtresse qu’un événement venait de se manifester sans prévenir et qu’elle devait s’absenter jusqu’au début d’après-midi. Elle récupéra l’adresse du jeune écolier dans son dossier scolaire. Elle se rendit sans tarder à la polyclinique.

Une fois sur place, elle aperçut son père dehors assis sur un banc.

— Papa ! s’exclama-t-elle

— Aniah ? Que fais-tu encore là ? questionna-t-il intrigué.

— Je viens d’arriver. Écoute-moi, je crois que je connais quelque chose qui va te servir. Je sais qui est ton mystérieux individu.

— Quoi ? Mais comment as-tu fait ? Aussi vite en plus !

— C’est un pur hasard. Dans la classe que j’accompagne, un élève l’a reconnu. Ce dernier habite à côté des grands-parents de la fille de ton patient. J’ai récupéré les coordonnées. Si tu arrives à te libérer, nous pouvons y aller tout de suite.

Le docteur Bramanion retourna à son bureau pour finir sa paperasse afin de pouvoir partir avec Aniah enquêter sur l’identité de sa victime.

Aniah emmena son père au port de Zenfei, à l’adresse où vivait le jeune Bren. Ils parvinrent devant un édifice résidentiel et se mirent à chercher le logement de personnes relativement âgées. En montant les escaliers, ils rencontrèrent une vieille femme. Aniah l’interrogea. Elle découvrit que celle-ci demeurait la grand-mère de Rena. Elle apprit aussi que la compagne du patient — qui s’avérait être la fille de la dame — se trouvait chez elle.

Le docteur Bramanion joua de son rôle de médecin pour justifier sa venue. Lorsqu’il arriva auprès de l’épouse, il l’informa en premier lieu de l’état de santé de son mari. Il en profita pour lui demander de lui raconter les circonstances des événements survenus au moment du drame.

— Je ne sais pas ce qu’il s’est passé, confia-t-elle. Je l’ai trouvé en le cherchant avec des proches au beau milieu de la forêt environnante de la guilde.

— Êtes-vous sûre de ne rien oublier ? Plus je dispose d’informations, plus ce sera aisé pour moi de choisir le meilleur traitement pour votre mari, déclara le docteur.

Malgré toutes ses tentatives, le père d’Aniah n’obtint pas de réels renseignements. Les semaines passaient et l’état du paysan n’évoluait pas. Le docteur Bramanion s’ennuyait à son nouveau rôle de chef de service. Il avait même parfois des doutes quand on l’appelait docteur. En était-il encore vraiment un ?

Il avait l’impression de régresser. Comme le formulait le dicton : un outil sans travail adapté ne peut que développer de la rouille. Son ancien poste lui manquait déjà beaucoup. Mais toutes les bonnes choses possédaient une fin. Et puis, il supervisait des internes plus que prometteurs. Place aux jeunes, qu’on disait.

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