Chapitre 1 : L'amour est dans le pré

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Le soleil se couchait sur la majestueuse île de Brâak. À l’écart de l’illustre cité de Zenfei, dans son atelier, un paysan rangeait soigneusement son matériel. Il fêtait ce soir ses noces de cristal et il avait réservé une double surprise à sa femme. La première et non des moindres : il n’avait pas oublié. Après quinze années de mariage et de reproches, il avait fini par l’enregistrer. La seconde : il avait secrètement aménagé un jardin d’agrément avec des garnitures et des potagers. Des parterres mêlaient des bassins d’eau qui s’intégraient au cœur de broderies de verdure. Un mini-bosquet d’arbres fruitiers ponctuait de ses fragrances une allée reliant un puits à la maison.

Alors qu’il s’apprêtait à rentrer, un scintillement attira son attention dans le ciel. Deux objets lumineux se déplaçaient – des étoiles filantes sans doute. Mais il semblait plus intéressé par l’odeur du dîner, venue lui caresser les narines. Pour marquer le coup, il avait caché un costume dans son atelier. Après s’être changé, il referma méticuleusement la porte de son local quand soudainement il entendit un bruit sourd au loin, comme étouffé par les végétaux. Son chien prit tout à coup la fuite en se précipitant vers les champs.

— Patate ! Non ! Reviens ! Reviens je te dis, bon sang de bois !

Le paysan rouvrit brutalement son entrepôt.

— Argh ! Saperlotte ! Tant pis pour le costume ! s’exclama-t-il, il y a urgence !

Il devait le retrouver avant qu’il ne trouve encore un moyen de se blesser. Celui-ci recouvrait toujours de sa dernière confrontation avec un animal de la forêt durant une partie de chasse.

Il s’empara de sa faux, au cas où. Dans les pas de son fidèle compagnon, il chemina prudemment à travers les pousses de céréales qui le dominaient en cette saison. L’obscurité gagnait la plaine et il peinait à s’orienter.

Tout à coup, il s’immobilisa. Il percevait de légers frémissements. Cela ne ressemblait pas à la brise du vent. Quelque chose de proche se déplaçait dans les plantations. Était-ce son chien ?

Le paysan se trouvait à la limite de son exploitation. Il avait l’impression que ce qu’il suivait se dirigeait vers la futaie adjacente. Il pouvait toujours décider de rentrer chez lui, et se dire que son animal parviendrait à retrouver le chemin de la maison. Néanmoins, le fermier ne voulait pas qu’un nouveau malheur arrive à son fidèle compagnon. Sa poursuite l’emmena au bout de ses terres. Une fois sorti du champ, il passa l’entrée du siège et se rendit aux abords d’un sentier forestier.

Chasseur à ses heures perdues, il remarqua qu’il n’était pas en train de suivre la piste de son chien. Il observait deux traces de pas différentes laissées à terre. La profondeur de l’une d’elles indiquait la présence de quelqu’un de costaud.

— Qui viendrait dans ce bocage, au beau milieu de nulle part, et qui plus est, à cette heure ? se demanda le paysan.

Déterminé à trouver une réponse à sa question, il décida de faire confiance à l’instinct de son animal pour le reconduire à la maison. Il se mit alors en traque des deux mystérieux individus.

Pendant ce temps, au domaine du fermier, la femme de l’artisan dressait la table. Pour la première fois depuis belle lurette, les enfants ne passeraient pas la soirée ici. Ils participaient à une fête à la cité de Zenfei pour consacrer du temps à leurs grands-parents qu’ils voyaient très rarement.

Elle avait prévu un somptueux dîner pour deux, en amoureux. Voilà plusieurs années que le couple n’avait pas pu s’offrir un moment d’intimité. Madame avait mis les petits plats dans les grands. Toutefois, les minutes passaient, et toujours pas la moindre trace de son mari. Elle commençait à s’inquiéter. Elle quitta la salle à manger pour l’appeler. En ouvrant l’entrée, le chien s’introduisit et se hâta de se cacher sous l’escalier.

— Mon toutou, que t’arrive-t-il ? Viens voir maman. Papa n’est pas avec toi ?

L’animal resta couché. Troublée, elle sortit et héla son époux. Aucune réponse, le calme plat. Elle se rendit à son atelier. Elle remarqua que la porte se trouvait grande ouverte. Elle fouilla le local en vain et découvrit ses vêtements de travail.

— M’enfin où es-tu ? cria-t-elle. Il ne peut pas s’éclipser comme par magie, pensa-t-elle.

Pendant ce temps, après s’être enfoncé dans la forêt, le paysan perdit la piste qu’il suivait. Il regarda autour de lui, mais il ne remarqua rien d’inhabituel. Il ne comprenait pas la soudaine disparition des empreintes.

Il songea enfin à une explication. Étrange, mais de l’ordre du plausible. C’était la seule solution qui lui venait à l’esprit. Selon lui, il se pourrait bien que les individus à l’origine des traces aient effectué un demi-tour. Ils auraient marché à reculons, tout en veillant à poser un pied après l’autre exactement au même endroit qu’à l’aller. Ainsi, leurs pas de retour seraient confondus avec ceux de l’aller.

Cette théorie permettait d’expliquer pourquoi ; pour autant, dans la pratique, l’intérêt de réaliser cela lui paraissait totalement absurde. Il avait beau chercher, c’était l’unique scénario auquel il pouvait penser.

— Tu peux y réfléchir autant que tu le veux, analyser la situation dans tous les sens, c’est la seule interprétation possible. Et tu as envie de savoir pourquoi ? Car c’est la vérité, déclara une voix aux alentours.

— Qui est là ? paniqua le paysan en brandissant haut sa faux. Montrez-vous !

— Oh ! Regarde, comme c’est mignon ! Il essaye de nous intimider avec son jouet, ricana le chuchotement qui apparaissait de plus en plus proche.

— Je t’avais dit que nous étions suivis, tu ne me croyais pas ! se réjouit une autre voix sur un ton fier.

— Même une horloge cassée donne l’heure juste à deux reprises dans la journée, et ce n’est pas pour autant que l’on peut s’y fier… Pourquoi est-ce qu’Alendahl me colle toujours avec des lumières ? soupira désespérément le chef devant le comportement de son subordonné.

Les deux individus sortirent de l’ombre. Et d’après ses observations précédentes, il ne s’était pas trompé. L’un des deux apparaissait de taille moyenne et de faible corpulence tandis que l’autre possédait facilement une stature une fois et demie plus volumineuse. À côté de son acolyte, celui-ci paraissait massif. Le paysan remarqua un grand « A », tatoué sur le bras de l’être imposant.

— Que va-t-on faire de lui ? demanda le costaud à son compère.

— Doit-on faire quelque chose de lui ? Je ne suis pas d’humeur. Allons récupérer ce coffre en pierre et rentrons au plus vite.

— Mais ! Euh…

— Tu sais quoi ? Fais ce que tu veux ! Je me rends dans la grotte et quand je t’appellerai, j’exige que tu rappliques aussitôt. C’est bien compris ?

Celui qui paraissait être le chef s’en alla en suivant le sentier. Le costaud resta planté là, devant le fermier.

— Je crois bien que je ne vais pas vous retenir plus longtemps. Votre compagnon semble avoir besoin de votre assistance. Vous devriez aller l’aider sans plus tarder, suggéra le paysan, espérant pouvoir s’en sortir sans encombre.

Son interlocuteur ne réagissait pas. Le fermier avait l’impression qu’il attendait quelque chose, comme s’il ne pouvait pas agir seul. Il voulut profiter de son état apathique pour se sauver loin d’ici. Il tenta de s’éclipser discrètement. Il exécutait délicatement des pas de côté tout en reculant. À bonne distance, il se retourna et prit ses appuis pour filer.

Alors qu’il s’élançait, il fut stoppé net dans sa course. Le costaud, qui auparavant se trouvait dans son dos, lui faisait maintenant face.

— Mais com…, bégaya-t-il.

— Tu crois aller où comme ça ? demanda son agresseur.

— Je… je… Euh…

— Je n’en ai pas fini avec toi, ça ne fait que commencer. Tu restes là ! ordonna-t-il en l’envoyant au sol à l’aide d’un puissant coup d’avant-bras.

Le paysan fut violemment projeté à terre, mais fort heureusement, il se réceptionna sur de la mousse. À présent, la colère animait le colosse. Le fermier s’en trouvait sûr désormais, il ne pouvait échapper à l’affrontement. Il n’avait jamais été un guerrier et de ce fait n’avait aucune chance de remporter ce duel. Néanmoins, il ne s’avouerait pas vaincu sans s’être défendu dignement. Encore armé de sa faux, il prit ses distances avec son adversaire et imaginait différents scénarios de combat. Il ignorait comment aborder cet affrontement à cause du comportement erratique de son opposant. Ce serait la première, et peut-être l’ultime lutte de sa vie.

Toujours en quête de son conjoint, l’épouse rejoignit l’hôtel de guilde en espérant dénicher une piste. À la salle des Pas Perdus, elle aperçut au loin son amie d’enfance.

— Hé, tu n’aurais pas vu mon mari ?

— Salut ! Non, pas depuis le déjeuner, si je ne me trompe pas. Pourquoi ?

— Je ne le trouve pas. Cela ne lui ressemble pas de disparaître sans prévenir, ni laisser de traces…

— Reste – là, ne bouge pas, je vais demander aux autres si quelqu’un l’a croisé.

L’horloge tournait, et toujours aucune information. Son estomac commençait à gargouiller lui rappelant que son dîner en amoureux les attendait.

Sa camarade revint, hélas, avec une mauvaise nouvelle : personne n’avait rencontré son compagnon. L’heure du couvre-feu approchait. Elle ressentait des palpitations accompagnées de frissons. Alors que la nuit tombait, elle s’imaginait le pire. En dehors des murs de la guilde, des êtres dangereux et hostiles vivaient dans la nature. Les portes du siège semblaient sur le point de se fermer. Et pour cause, le monde d’Arnès demeurait une terre sauvage, peuplée de créatures féroces pour la plupart.

Le milieu extérieur paraissait menaçant. Ceci avait poussé les populations à s’installer au sein d’immenses villes fortifiées : les cités. Les civilisations vivaient ainsi paisiblement depuis des siècles. Néanmoins, les gens n’étaient pas obligés de rester dans ces dernières. Ils avaient la possibilité de résider en dehors, à leurs risques et périls.

Puisque les individus capables de se battre représentaient une faible part de la population, ils ne pouvaient pas espérer survivre au milieu d’autant de dangers. Les personnes les plus valeureuses s’étaient inspirées des civilisations pour fonder des villes fortifiées à l’instar de leurs cités : les sièges. Ces derniers étaient rattachés à une entité unique qui leur demeurait propre : la guilde. Par conséquent, les gens pouvaient habiter avec plus ou moins le même niveau de quiétude que leurs homologues au sein des prestigieuses métropoles.

La plupart du temps, une guilde était spécialisée dans un domaine typique qui lui permettait de mettre en avant des compétences que l’on ne trouvait pas ou peu dans les agglomérations primordiales. Elle disposait ainsi de services qu’elle monnayait afin de prospérer. N’importe qui pouvait faire appel à elle, aussi bien un particulier qu’une autre guilde, voire une cité.

Du côté de la guilde des artisans, l’état de la femme du paysan continuait de se dégrader. Des vertiges lui donnaient un air lugubre. Un membre qui marchait dans les environs vint à sa rencontre.

— Oh là là ! Ça ne va pas très fort, toi ! Qu’est-ce qui te tracasse comme ça ? demanda le passant.

— C’est mon époux, il reste introuvable. Personne ne l’a aperçu récemment dans les parages. Je ne sais plus quoi faire, soupira-t-elle.

— Allons le chercher, suggéra son amie.

— Je peux vous assister, je n’ai rien prévu ce soir, ajouta le passant.

Ils se rendirent à l’exploitation agricole, à l’atelier, lieu où elle l’avait vu pour la dernière fois. La porte demeurait grande ouverte, montrant les vêtements suspendus. Celui qui accepta d’aider la pauvre femme s’occupait des outils de toute la compagnie.

Il se souvenait avoir installé sur ceux que possédait le fermier des traceurs, car il avait peur de les égarer. Grâce à son détecteur, il pouvait localiser les ustensiles marqués. On pouvait observer sur le cadran de cet appareil un gros point lumineux. Il correspondait à l’atelier qui regroupait tous les instruments du paysan.

Enfin tous… à l’exception d’un. Sur le contour de la lentille, un petit objet scintillait sur le bord droit supérieur.

— Regardez ici, mesdames ! Il se situe là-bas, pointa le maître outil. En route vers la futaie !

C’était dans une nuit noire qu’ils se rendirent dans la forêt avec l’espoir de retrouver leur compagnon.

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