Tara

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On avait bien excavé un monolithe, qu’en dépit de son érosion et de sa stature couchée, on avait appelé tateishi, la « pierre levée ». C’était encore l’un des points communs que le site partageait avec Tara. Lia Fáil, la pierre du destin, amenée en Irlande par les semi-divins Tuatha de Danann, emblème du pouvoir royal, des véritables maîtres du sol. Mais la pierre levée de Saitobaru, jetée à terre par le temps, ne ressemblait en rien au monolithe noir et lisse que Saiō avait vu dans son rêve. Il s’agissait d’une simple pierre, un agglomérat de basalte et d’obsidienne…

Saiō réalisa soudain. Une éruption volcanique. C’était sans doute ce qui avait donné au site sa forme caractéristique. Puis une seconde vague d’immigrants l’avait découvert. Ils avaient trouvé – ou senti – ce qu’il y avait à l’intérieur, et l’endroit était devenu un lieu de culte, avant que cette mémoire-ci fût également balayée par le vent amnésique du temps… Mais la chose en question – cet artefact brillant qu’elle avait vu en rêve – s’y trouvait toujours. Et bientôt, il ne serait plus accessible, perdu à jamais.

Saiō ne perdit pas une seconde. Laissant tout en plan, elle se rendit en toute hâte au terminal de Shin-Ueno. Saitobaru n’attendrait pas.

L’accès au site était déjà fortement limité. Mue par ce même pressentiment de catastrophe imminente qui l’avait fait sauter en urgence dans le premier train express, Saiō se dirigea vers la lourde porte, passant d’un pas à la fois pressé et naturel devant la guérite du préposé en faction. Elle bipa rapidement devant le terminal qui gardait la porte – le véritable gardien du temple – et s’engagea dans l’ascenseur. Les tertres se trouvaient près de cent mètres sous terre, recouverts par le béton de la ville qui avait gagné, au cours des siècles précédents, la planète entière.

Il fallait faire vite. Saiō en avait l’intime conviction.

La jeune femme pensait qu’elle aurait des difficultés à trouver le monolithe. Tout était si différent que dans son rêve ! Or, elle se sentit guidée par une force inconnue, qui l’amena juste où il fallait être. La « caverne du démon » : Oni-no-iwaya. Onizuka, le « tertre du démon »… Le tombeau gardé par ses ancêtres. C’était là que se trouvait l’artefact, et dans les tombeaux les plus imposants. Aoki lui avait indiqué le chemin. Comme en transe – cette fameuse transe des dai – elle s’arrêta à un point précis et se mit à creuser la glaise. Avec ses mains. Seules ses mains à elle – les mains du dai – pouvaient toucher la pierre.

Elle était bien là. Luisant d’une lueur orangée, comme un gros morceau d’ambre, rond et lisse. Étrangement, Saiō sentit les larmes lui monter aux yeux. Sans pouvoir se l’expliquer, elle pressentait l’importance de cet artefact, et se sentait attirée par lui. Elle le prit délicatement entre ses paumes : il était chaud, vibrant comme s’il était vivant. Le coeur trop plein d’un amour inexplicable, Saiō enveloppa la pierre dans un tissu de soie, avant de quitter les lieux. La lourde porte menant au site se referma définitivement derrière elle, comme le rocher que la déesse du soleil avait replacé sur elle pour se dérober au monde. Désormais, Saitobaru était véritablement un mausolée : un tombeau vide, ne contenant plus ni matière ni âme.

Évidemment, on vint lui demander des comptes. Sa présence sur le site, qui n’était plus souhaitée, avait constitué une infraction. Elle fut convoquée et dut s’expliquer longuement auprès des autorités gouvernementales. Ces dernières étaient en train de mettre une sorte de police secrète chargée de surveiller les actes de « terrorisme » : d’après ce qu’on lui raconta, ils se multipliaient. Ce n’était qu’un accès de nostalgie, se défendit-elle. Pas du terrorisme. Non, je n’ai touché à rien. J’ai juste gratté la terre… Cette terre que j’ai si souvent fouillée. Cette terre qui, bientôt, n’existera plus.

« Le Bureau gouvernemental du district Extrême-Asiatique nord-ouest n’engagera pas de poursuites contre vous, lui apprit l’agent au terme de huit heures d’audition. Le scanner de sécurité du site a révélé que votre cerveau était atteint d’une tumeur métastasée au stade 4. Vous n’êtes, de toute évidence, pas responsable de vos actes. En outre, vous n’avez probablement que quelques mois à vivre. On va donc vous relâcher, sans conséquence pour vous. Mais ne revenez jamais : on ne vous laissera pas de seconde chance. Du reste, le site sera détruit dans moins d’une semaine, et votre matricule est désormais effacé de nos listes. »

Une contamination radioactive. Saiō avait l’intime conviction qu’il s’agissait du caillou ambré. Une nuit, elle se rendit à son laboratoire, dans le but de le soumettre à une analyse de radioactivité. Mais elle ne put entrer : son badge ne fonctionnait plus. On l’avait remerciée. D’irradiée, elle était passée à radiée des listes.

Où aller ? Saiō se rappela alors Shira-sama. Mais elle avait refusé l’offre de la confrérie de Shira-myōjin, et avait même éconduit le prêtre Aoki d’une manière assez brutale. Et puis, c’était trop tard, désormais. Il lui restait si peu de temps…

Pourtant, après avoir retrouvé la carte du prêtre sur la table une nuit d’insomnie, elle le contacta.

« Je savais que vous finiriez par m’appeler, lui annonça-t-il directement. Ce n’était qu’une question de temps. »

Le temps. On en revenait toujours au temps.

« J’ai un cancer du cerveau. Stade terminal. On me l’a diagnostiqué après que j’ai déterré un artefact de Saitobaru, juste avant sa destruction. L’oracle du rêve m’avait dit de le faire.

— Et il s’agissait d’un isotope radioactif. Qui vous a condamnée. »

Saiō garda le silence.

« Allez à Tara, lui proposa Aoki d’un ton dont la fermeté l’étonna. C’est la seule chose que vous puissiez faire. Allez à Tara, et déposez la pierre là-bas.

— La pierre… Qu’est-ce que c’est ?

— Vous le savez. C’est le support du kami, son go-shintai, bien sûr. Vous comprenez, maintenant ?

— Oui.

— Alors, faites-le. Prenez le super-express transcontinental. Vous y serez dans moins de trois jours.

— Très bien.

— Je vous retrouverai sur place. Pour l’instant, je ne peux pas venir. La communauté a besoin de moi. Vous les avez abandonnés. Et lorsque le dai va mal, c’est toute la confrérie qui souffre.

— Je comprends. »

Aucune autre réponse n’avait paru aussi naturelle à Saiō.

« Allez à Tara, répéta Aoki. Ne perdez pas un instant. Vous avez suffisamment gaspillé votre temps. »

Et il mit fin à la communication.

Tara. Le dernier endroit sur Terre non envahi par la Ville… Comment les Irlandais avaient-ils pu réussir là où eux avaient échoué ? Bien avant le siècle dernier, ces derniers, qui avaient refusé la majorité des changements en masse, s’étaient éveillés au rang de puissance indépendante avec laquelle il fallait compter. La préservation de Tara était un reliquat de cette revendication. Ils avaient fini par entrer dans le moule, bien sûr, écrasés comme les autres par la vague de béton et d’uniformisation galopante. Mais Tara avait été préservée. Et, du même coup, avait conservé son pouvoir.

Le dai retourne toujours à la montagne, lorsque la nécessité s’en fait sentir, disait sa grand-mère.

La montagne avait été détruite au Japon. Ne restait plus que Tara, où Saiō retournait aujourd’hui.

Elle savait ce qu’elle allait y trouver. Sur la grande plaine verte, avec le noir des tours qui se découpait au loin dans la brume, elle verrait une silhouette émerger du voile. Cette haute silhouette – celle du porteur de lumière qu’elle avait vu en rêve – ce serait Shira. Ses cheveux blancs couleraient jusqu’à ses pieds nus, et il poserait son regard d’un vert surnaturel sur elle. Le vert de Tara, celui de Saitobaru avant qu’on ne le coule dans le basalte et le béton. Elle lui rendrait la pierre, son support sur cette Terre, cette partie de lui qu’on lui avait prise. Il la presserait contre son coeur, puis lui tendrait la main. Alors, elle la prendrait, et le suivrait vers le paradis de l’Ouest.

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