L’oracle du rêve

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Si vous ne venez pas à lui, Shira viendra à vous.

Cela faisait effectivement huit jours depuis l’incinération.

Dans les lignées de « kitsune tsukai » comme celle à laquelle appartenait sa grand-mère – car Kurumi avait beau assimiler Shira à un loup, ce type de dieu rentrait bien dans la catégorie des « renards », une taxinomie très vague n’ayant d’ailleurs que peu à voir avec cet animal, puisqu’il était également dragon – le « protecteur » de l’autre monde que les femmes de la famille se passaient de génération en génération venait toujours réclamer son dû, par un moyen ou un autre. Si on le refusait, c’était la catastrophe. De béni des dieux, on passait à maudit. Saiō ne croyait pas à ces superstitions, mais toutes ces attentes autour d’elle l’avaient ébranlée. Elle se mit au lit tard ce soir-là, et eut du mal à s’endormir.

Cependant, l’entité nommée Shira-sama ne vint pas lui rendre visite en songe pour la menacer. En revanche, Saiō rêva de Saitobaru.

Elle se vit marcher sur le gazon moelleux de la plaine, comme lorsqu’elle travaillait en réalité augmentée. Sauf que cette fois, Saitobaru était en bien meilleur état que dans les reconstitutions. Les pentes légèrement déclinantes du site avaient laissé place à des angles acérés, à l’impossible géométrie. Elle était en face des deux tertres principaux, ceux qu’on appelait « tombeau du roi et tombeau de la reine ». Il était évident qu’il ne s’agissait pas de tombeaux. Ils l’étaient sans doute devenus, au fil du temps… Mais pour l’instant, c’était un véritable palais qu’elle avait devant elle, une version augmentée de cette sculpture qu’ils avaient excavée du tertre cent soixante-dix, le « tombeau du roi ».

On s’est complètement trompés, réalisa Saiō avec cette certitude que confèrent les rêves. Cette fameuse forme en « trou de serrure » ne sont ni les fondations ni ce qui reste de ces monticules : c’est ce que le temps et les hommes sont venus mettre dessus. Quelque chose – ou quelqu’un – a tenté d’enterrer ce superbe bâtiment.

Cette architecture baroque – celle d’un palais mythique, résolument non humain – s’ouvrait çà et là de portes aux ogives démultipliées comme autant de miroirs réfractés. Les couloirs qui menaient vers ses profondeurs luisaient d’une lueur aveuglante, qui tranchait sur la nuit. Tout autour de ce bâtiment cyclopéen, émergeant sur le tissu serti d’étoiles, ondulaient les douces collines de la plaine de Saito, avec la chaîne des monts Kirishima qui se découpaient au loin. Sur la caldeira culminant à 1573 mètres du volcan Takachihonomine, on pouvait voir briller le feu perpétuel du sanctuaire originel de Takachiho, l’endroit où, selon les mythes, les dieux avaient pour la première fois touché le sol de l’archipel.

Il n’y avait pas une habitation à la ronde. Pas une seule. Saiō était revenue à une époque antérieure à l’occupation humaine. Ce feu perpétuel qu’elle apercevait sur le volcan n’était pas issu de la main de l’homme : il s’agissait des reflets du magma du volcan, encore actif à cette époque antédiluvienne où le rêve l’avait parachutée.

L’attention de Saiō fut soudain attirée par un mouvement près de l’éminence la plus proche. Elle aperçut une silhouette, haute et blanche, qui s’engouffrait dans un tunnel. Sans hésiter, elle la suivit.

Les peintures qui ornaient le tunnel, qu’on n’avait jamais réussi à reconstituer, apparaissaient là dans toute leur beauté. Des symboles extraordinaires et incompréhensibles se succédaient, intriqués les uns aux autres. Le tomoe, la fameuse spirale que l’on retrouvait jusque sur les côtes de l’Europe de l’Ouest, évidemment. La forme en larme du magatama, le symbole représentant l’âme – ou le fœtus – sur les colliers du néolithique. Mais il y en avait de nombreux autres, que Saiō n’avait jamais vu, et qu’elle fut incapable d’identifier.

Les ténèbres tombèrent sur le couloir, au fur et à mesure que la silhouette porteuse de lumière progressait dans les profondeurs. La jeune femme se mit à courir, cherchant à rattraper la forme blanche. Elle voulut parler, lui dire d’attendre, mais aucun mot ne sortait de sa bouche. Finalement, au détour d’une coudée, elle déboucha sur une salle immense, dont les arches s’envolaient vers l’ombre comme les colonnes d’une croisée d’ogives assoiffées de ciels. Ils n’avaient trouvé de salle aussi grande dans aucun des trois cent onze tombeaux. Celle-là avait dû être détruite, ou comblée. Au milieu de ses voûtes titanesques se dressait un artefact qu’ils n’avaient pas trouvé non plus : un monolithe d’obsidienne, aux angles nets, dont les gravures filigranées d’or luisaient doucement. Du porteur de lumière, il n’y avait plus une trace.

Saiō descendit vers la salle. Une fraîcheur de gouffre souleva le duvet sur ses bras. Au-dessus, elle avait ressenti la chaleur… Pouvait-on avoir de telles sensations pendant un rêve ? Juste au moment où elle se disait cela, elle vit quelque chose briller au pied du monolithe. C’était la lumière que la silhouette mystérieuse – désormais disparue – était venue déposer. Cela, elle en était intimement persuadée. Mais lorsqu’elle tendit les mains vers elle, le rêve se dissipa.

La jeune femme ouvrit les yeux sur le ronronnement familier des machines. Elle était de retour à la réalité. Allongée dans son lit, au milieu des câbles de ventilation, des purificateurs d’eau et d’air et ceux qui la reliaient aux instances gouvernementales comme autant de cordons ombilicaux durs et froids.

Saitobaru. Elle devait y retourner.

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