La boîte

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La suite vint naturellement. Après les efforts successifs des trois prophètes – la doyenne malade, le prêtre, puis le moine – le temps de la révélation était arrivé. Kurumi, première disciple de la défunte, vint la voir et, après s’être plantée devant Saiō d’un air solennel, elle lui indiqua la direction à prendre.

« Viens. »

Saiō la suivit docilement dans les couloirs étroits, envahis de plantes grimpantes, de l’appartement de sa grand-mère. Elle n’avait pas le choix. Après tout, cela n’engageait à rien.

Évidemment, Kurumi la menait à l’oratoire. Il était vide, plongé dans le noir, et sentait la poussière. En arrivant devant l’immense autel, encombré de pliages de papier sacré, statuettes, plaquettes d’invocations et autres babioles ésotériques, la vieille femme passa un coup de chiffon sur le bois de cyprès jauni, presque amoureusement.

« O-Shira-sama doit se sentir bien seul, depuis le décès de ta grand-mère. La succession est toujours un moment difficile, délicat. »

Saiō suivait ses gestes des yeux, son regard impitoyable allant de la main qui frottait le bois au visage vallonné par la vieillesse.

« Difficile ? En quoi ? »

Kurumi ne lui répondit pas. Elle redressa un petit cadre qui représentait l’arrière-arrière-grand-mère de Saiō – la précédente dai de Shira-sama, avant Chiharu – et lui donna un coup de chiffon.

Tout comme Chiharu, Harumi, sa grand-mère, ne s’était jamais mariée. La fonction de dai, visiblement, constituait un obstacle à cette institution. Ce n’était guère étonnant, vu le mode de vie particulier que cela impliquait… De son vivant, Chiharu ne bénéficiait guère que d’une poignée d’heures de sommeil. Au petit matin, au lever du soleil, elle devait faire l’ascèse de l’eau, et la nuit, elle la consacrait à Shira-sama. D’après elle, c’était à ce moment-là qu’il lui délivrait ses conseils, et qu’elle pouvait soumettre à sa sagacité toutes sortes de problèmes insolubles. La nuit appartenait aux kami, c’était l’heure des dieux. Tout cela se révélait incompatible avec la vie de couple.

« Devenir l’épouse de Shira-sama… Ce n’est pas facile », lâcha alors Kurumi.

Saiō haussa un sourcil.

« Épouse ?

— Ta grand-mère était l’épouse du kami-sama, oui. C’est cela, être dai. S’occuper de lui comme d’un mari. Il n’y avait pas de place dans sa vie pour un autre homme, un homme humain qui plus est. »

S’il en fallait d’autres, cette assertion suffisait à cataloguer ce culte comme particulièrement archaïque. Saiō jugea inutile de rappeler à Kurumi – jamais mariée, elle non plus – que depuis bien longtemps les femmes n’avaient plus à « s’occuper » de leur mari. Deux siècles de luttes féministes étaient passés par là.

Ravalant son énervement, Saiō tourna la tête vers l’autel. Toutes les statuettes de dragons, renards serrant entre leurs crocs des manuscrits, une boule « d’énergie subtile » au bout de leur queue en panache, et autres babioles culminaient autour d’une immense reproduction de peinture à l’ancienne, qui représentait le dieu avec toutes ses regalia. Debout sur un renard blanc qui volait entre les nuages, il apparaissait sous la forme d’un jeune homme portant cheveux longs et vêtements antiques. Ses pieds nus et ses mains étaient pourvus d’ongles semblables à des griffes, et il tenait dans sa main droite une épée dressée, tandis que l’autre portait l’une de ces boules d’énergie sacrée dont il tenait son nom. Il y a bien longtemps, sa grand-mère lui avait expliqué que ces boules entourées d’un halo de flammes rouges et bleues représentaient l’âme. Son visage arborait les traits classiques du jeune homme de belle figure sur les estampes anciennes, mais les deux crocs qui dépassaient sur ses lèvres témoignaient de son origine surnaturelle, comme il se doit sur ce type d’iconographie. Le troisième œil sur son front était ouvert, et derrière lui, on pouvait voir se dessiner en filigrane un immense dragon, qui était, pour ce qu’en disaient ses fidèles, sa véritable forme.

Kurumi alluma trois bâtons d’encens, qu’elle plaça devant l’estampe, puis elle claqua dans se mains, trois fois, avant de se prosterner. Elle ferma les yeux, longuement. Puis elle les claqua à nouveau. Saiō se sentit obligée de faire pareil, d’autant plus que la vieille femme s’était tournée vers elle, et lui tendait les bâtons d’encens.

« Je croyais qu’on ne faisait pas brûler d’encens devant les kami, murmura-t-elle pour se donner une contenance après un salut maladroit.

— Dieux et bouddhas ne sont qu’une seule facette d’une même pièce, lui répondit la vieille. Lorsque le bouddhisme est arrivé sur l’île aux huit mille dieux, eh bien, les kami se sont convertis. C’était plus simple ainsi. Et Shira-sama a décidé de rester avec nous pour nous aider. Il aurait pu disparaitre lui aussi, nous abandonner à notre sort comme les autres dieux, qui sont partis lorsque nous avons commencé à détruire la Terre. Mais il a décidé de rester, à la demande de Reizan-sama, la fondatrice, première dai du nom. »

Saiō baissa un regard morne sur l’image représentant une nonne rasée que lui montrait Kurumi.

« Il y avait beaucoup plus de dai avant, ajouta-t-elle sur un ton plus ferme. Plus de kami également. Mais ils ont tous disparu un à un, partant pour le Paradis de l’Ouest. Ceux que prétendent vénérer tous ces médiums aujourd’hui sont des faux dieux, ou des dieux dévoyés comme cette société. Avant aussi, les kami suivaient le dai dans les méandres des villes, mais leur habitat naturel est la montagne-forêt, les falaises et la mer, les espaces libres de toute présence humaine. C’était là qu’on allait pour rechercher leurs pouvoirs, s’imprégner de leur force, et les retrouver lorsqu’ils nous quittaient. La ville les affaiblit : ils n’y restent jamais longtemps. Mais la ville a tout empiété… Aujourd’hui, notre archipel est relié au continent des deux côtés par l’autoroute pacifique et l’express eurasiatique. Il n’y a plus de place pour eux, si ce n’est dans ces autels minuscules en forme de palais dans lesquels nous les faisons vivre… »

Kurumi passa un coup de chiffon larmoyant sur les trois portes et les toits recourbés du palais miniature en bois de hinoki.

« Shira-sama habite donc là-dedans ? s’enquit Saiō, tout en connaissant d’avance la réponse.

— Oui. Il est à plaindre, n’est-ce pas ? Mais il peut s’incarner dans un humain, si celui-ci est pur. Il peut s’incarner dans le dai… Et rendre ses oracles.

— Comment peut-il s’incarner dans le dai et être à la fois son époux ? insista Saiō, déterminée à mettre la vieille femme devant ses contradictions.

— Il le peut. C’est là le mystère des dieux. Il est à la fois époux du dai et double du dai. C’est pourquoi on l’appelle deux fois né, ou père de lui-même. »

Autopátór, comme Dionysos – et, également, Jésus. Durant ses études, Saiō se souvenait avoir participé à un colloque d’antiquisants où un collègue japonais avait présenté une analogie audacieuse entre les épiclèses grecques et celles des dieux du Kojiki. Le nom de Shira-sama n’était pas sorti, mais après tout, ce dieu obscur n’était que l’une des nombreuses faces que prenait le divin de ce côté-ci du monde.

Saiō ne prit pas la peine d’expliquer tout cela à Kurumi. Pour elle comme pour sa grand-mère, ce n’était que des exégèses creuses. Seuls comptaient le kami, et les façons – très pragmatiques – d’entrer en contact avec lui.

« Voici le legs de Chiharu-sensei », annonça enfin Kurumi en tirant une boîte de derrière le palais miniature.

La boîte était en bois – du paulownia, visiblement. Quelques caractères antiques à demi effacés étaient encore lisibles sur la patine sombre : « o-sugata », la « vénérée silhouette ».

« Par le feu et l’eau, la terre et l’espace… »

Au-dessus de la boîte, Kurumi mimait les gestes du kuji, les passes ésotériques que Saiō avait vu tant de fois sa grand-mère accomplir. Dans leur système de pensée, il était dangereux de manipuler les objets de pouvoir sans s’être protégé avant.

Saiō s’était attendue à ce que la boîte contienne un masque. C’était souvent le cas, chez les dai. Mais ici, la lignée était féminine, et le dai n’était pas censé devenir le dieu. Pas véritablement. Lorsque Kurumi sortit de la boîte un crâne animal, qu’elle posa religieusement sur l’étoffe de brocard qui l’emballait, Saiō ne put dissimuler sa surprise.

« Voilà un grand renard ! » observa-t-elle en avisant les canines de la bête.

Kurumi la regarda avec un sourire indulgent. Pendant un instant, Saiō eut l’impression de n’être qu’une petite fille ignorante, qu’il convenait d’instruire au plus vite.

« Il s’agit d’un loup, yama-inu. C’est le reposoir du dieu. Souvent, il apparait sous cette forme. Moi, c’est toujours ainsi que je le vois, en tout cas, lorsqu’il daigne m’apparaitre. Il faut que l’ascèse ait été bonne, et sévère. Le kami déteste la demi-mesure. Soit tu y vas à fond, soit tu ne fais rien : mieux vaut que tu le saches tout de suite, Saiō. »

Saiō contempla le crâne en fronçant les sourcils. Un loup… Ces animaux avaient disparu de l’Eurasie 500 ans auparavant, et leurs crânes étaient plus rares qu’un carré d’herbe.

« D’autres fois, c’est un dragon, continua Kurumi. Un dragon blanc. Il est toujours blanc : c’est l’origine de son nom. Le Blanc. Et à ta grand-mère, à elle seule… Il apparaissait sous la forme d’un homme. C’est ainsi que tu le verras. »

Saiō sentit un frisson remonter le long de sa colonne. Un homme, mais non humain… Voilà comment Chiharu lui avait décrit Shira-sama, la seule fois où elle avait osé demander.

C’est un non-humain aux cheveux blancs.

Que d’énoncés contre-intuitifs dans cette description ! D’abord, comment sa grand-mère – qui avait été aveugle toute sa vie – pouvait-elle le voir ? Comment se figurait-elle la couleur blanche ? Et s’il était un « non-humain », pourquoi avait-il des cheveux ?

Saiō sentit quelque chose cliqueter dans ses mains. Doucement, elle baissa les yeux dessus. Kurumi lui avait placé un chapelet entre les doigts. Un chapelet fait d’ossements, de griffes et de crocs.

« Ce sont les honorables reliques de Shira-sama, lui apprit Kurumi, les yeux brillants d’une étrange lueur. Une partie, du moins. Le dai en est le gardien, le dépositaire. Elles t'appartiennent, désormais. »

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