Incinération

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Lorsque les ossements sortirent du four, si fins et friables sur leur lit de cendres, Saiō réalisa pour la première fois que sa grand-mère ne reviendrait jamais. Contrairement au moine qui avait lu les sûtra et au chef de deuil qui avait lu les norito, elle ne croyait ni à la réincarnation ni aux îles d’abondance.

Rie et Saiō, les seules à être véritablement affiliées à la morte, se placèrent les premières de part et d’autre de la table. On leur tendit une grande paire de baguettes blanches. Saiō, qui assistait à une telle cérémonie pour la première fois – elle était trop jeune pour prendre les os à la mort de Harumi – trouva qu’elles ressemblaient à des baguettes de cuisine.

« Veuillez prendre d’abord l’os du larynx, les instruisit l’employé funéraire. Pour nos ancêtres, depuis des temps immémoriaux, il s’agit du siège de l’âme, le principe subtil qui habite chaque être vivant. Faites bien attention à ne pas le faire tomber. »

Le chef de deuil, celui qui répondait au nom étrange d’Aoki Byakko (le "renard blanc"), était resté dehors pendant la mise en urne des ossements. Après tout, au-delà du tabou que lui imposait sa fonction, il n’était pas de la famille. D’après ce qu’on avait dit à Saiō, il s’agissait d’un prêtre du culte des dieux, le chef d’une confrérie à laquelle s’était rattachée sa grand-mère. Saiō l’avait observé de loin pendant la cérémonie, la veille : d’un œil hostile, elle l’avait regardé promener son plumeau de papier plié sur sa grand-mère et arroser la bière d’un saké à plusieurs centaines de cryptoyens la bouteille. Elle l’avait pensé vieux, mais malgré les mèches grises qui dépassaient de son chapeau rituel, il n’avait pas l’air d’avoir plus de trente ans.

Encore un qui paye la facture des retombées radioactives, songea-t-elle. Son arrière grand-mère Harumi, qui avait été officiellement irradiée lors de l’incident de Fukushima, deux cents ans plus tôt, avait arboré cheveux blancs et visage lisse comme un œuf toute sa vie durant.

Saiō avait catalogué Aoki Byakko dans la catégorie des sorciers vivants sur le désarroi de quelques vieilles personnes ayant échoué à monter dans le train rapide de l’hypermodernité. Aussi fut-elle étonnée de le voir, à la sortie du crématorium, debout sous la pluie acide en costume de deuil classique. Il avait remisé la robe de soie blanche au placard et attendait, quelque peu piteux sous son parapluie.

« Vous êtes la petite-fille de Chiharu, Onizuka Saiō ? » l’interpella-t-il sans plus de cérémonie.

Saiō s’arrêta devant lui sans faire l’effort de paraître aimable.

« Elle-même. Vous êtes le prêtre shintô ?

— Je ne fais ceci que pour rendre service, se défendit-il. Votre grand-mère y tenait. »

La jeune femme soupira. D’un œil inquisiteur, elle scruta le jeune prêtre. Cette fois, toutes les mèches grises avaient été ramassées sous son bonnet : il devait commencer à perdre ses cheveux, comme tous les hommes passés vingt-cinq ans. Elle-même était sans cesse en proie à des migraines épouvantables, à cause de la pollution et des retombées radioactives.

« Je n’aime pas trop la religion », s’excusa-t-elle alors.

Étrangement, Aoki la gratifia d’un sourire.

« C’est ce qu’on m’a dit.

— Je suis archéologue, expliqua Saiō. Je travaille directement pour l’agence scientifique du Bureau gouvernemental.

— Cela, on me l’a dit aussi.

— On vous a dit beaucoup de choses, Aoki-san.

— Je suis le chef de deuil, » répliqua-t-il.

Sans être de la famille, termina Saiō en son for intérieur.

« Vous savez, je suis peut-être chargé du culte des dieux – comme mon père avant moi – mais cela ne m’empêche pas d’être ouvert et de penser par moi-même. Je m’intéresse beaucoup à l’anthropologie, notamment. Religieuse, c’est vrai… Mais le désir profond d’une autre possibilité, d’un autre mode d’existence, n’est-il pas le propre de l’humanité ?

— Je ne sais pas, soupira Saiō. Je fais partie d’une autre école, peut-être un peu plus… marxiste. Je pense qu’il suffit d’améliorer la société pour répondre à ce besoin, que c’est ce qui nous pousse vers l’avant. Pas la fuite dans un hypothétique « autre monde ». »

Une fois encore, Aoki sourit. Il allait argumenter, Saiō le savait. Mais elle se rendit compte que ce débat lui plaisait, et lorsqu’il lui donna sa carte, elle l’accepta sans hésiter.

« Je ne peux pas vous donner la mienne, se moqua-t-elle gentiment. On n’échange plus de carte, de nos jours… Et visiblement, vous ne souhaitez pas m’ajouter sur votre interface.

— Vous avez bien deviné. Comme beaucoup de personnes autour de votre grand-mère, je suis contre l’interface virtuelle… N’est-ce pas donner les moyens aux gouvernements de nous surveiller ? »

Saiō haussa les épaules.

« Peut-être. Sans doute. Mais vous savez, puisque je travaille pour eux…

— Parlez-moi un peu de votre travail, l’encouragea Aoki. Il paraît que vous essayez de sauver le site antique de Saitobaru de la destruction ?

— Oui. Une entreprise perdue d’avance, je le crains.

— C’est une noble mission. Pourquoi le faites-vous ?

— Eh bien… Pour tout vous dire, j’ai beaucoup de souvenirs de ce site. Des souvenirs d’enfance… Ma grand-mère m’y emmenait souvent. Il y a encore une trentaine d’années, il était encore à l’air libre, et protégé par l’Agence Impériale. C’est l’un des tout derniers espaces naturels qui subsista au Japon, avec le parc de Kii-Kumano, celui de Fuji-Hakone et l’île de Yakushima… Mais après le démantèlement de l’Agence Impériale, ces parcs naturels disparurent les uns après les autres. On ne pouvait plus invoquer la présence de tombeaux impériaux pour les défendre. Au contraire, c’était presque devenu une raison supplémentaire de les détruire… Un peu comme ce qui s’est passé en Europe, avec les sites religieux. Ils y étaient obligés, je le comprends bien… Ils devaient se sortir de là. C’est pour cela, aussi, que je n’aime pas la religion. C’est le fanatisme aveugle de certains groupes religieux qui a conduit à la destruction de ces îlots de beauté dans le monde. Ces sites ne sont pas religieux : ils sont avant tout naturels. C’est ainsi que je les vois. »

Aoki l’écoutait avec beaucoup d’intérêt. Plusieurs fois, il avait hoché la tête.

« Je suis tout à fait d’accord avec vous… Je n’aurais pas dit mieux. La Voie des dieux, ce n’est pas autre chose que cela. C’est ce que faisait votre grand-mère. Voyez, vous êtes vous-même à la recherche du sublime, d’une dimension supplémentaire à votre quotidien morne et gris !

— Vous y allez un peu fort ! » protesta Saiō.

Mais elle ne pouvait pas vraiment le contredire.

« Bien entendu, vous connaissez la signification de votre nom ?

— Oui. Onizuka. Le « tertre du démon »… Il y a deux mille ans, notre famille devait être attachée à la garde de quelque tombeau royal. Puis, lorsque les anciens rois furent changés en démons par les nouveaux immigrants, ce qui était un motif de fierté devint source d’ostracisme. D’où ce nom, Onizuka. Quant à mon prénom, Saiō… Il s’écrit avec les caractères de rite et de reine. C’était ainsi qu’on appelait la grande prêtresse d’Ise, servante des dieux, dans les temps antiques.

— C’est cela. Vous êtes liée à cet autre monde de façon irrévocable, Saiō. »

Un sourire discret flotta encore quelque temps sur les lèvres du prêtre, puis, aussi soudainement qu’un nuage qui passe devant le soleil, son visage redevint sérieux.

« Votre grand-mère vous a légué quelque chose, finit-il par dire. Kurumi-san, la première disciple de Chiharu, vous le montrera. Vous le savez, n’est-ce pas ?

— Effectivement. Et j’ai décidé de refuser, répondit Saiō, devenant elle-même plus coupante.

— Vous verrez cela avec elle. Mais – et je fais appel à votre sens de la compassion ici – faites au moins l’effort d’écouter ce qu’elle a à vous dire. Et de voir. C’est important pour ces gens. »

De nouveau, on lui mettait la pression… Le confort mental d’une petite communauté de personnes âgées dépendrait donc uniquement d’elle, une jeune femme de trente ans qui vivait à huit cents kilomètres ?

« On verra », fit-elle encore.

Lors du banquet qui suivit l’incinération, c’est le moine qui vint la voir, cette fois.

« Alors ? Vous allez reprendre l’oratoire de Shira-myōjin ? »

De nouveau, Saiō dut expliquer que ce projet n’était nullement dans ses intentions.

« Vous savez, ce culte est très important pour notre communauté, appuya désagréablement le moine. Votre famille en a été responsable pendant des générations, sans interruption… Bien avant la fusion des districts, bien avant… » Il hésita. « Tout cela. »

D’un geste vague de la main, le supérieur de temple avait désigné les murs sombres qui les entouraient, avec ses tuyaux et son système de ventilation. Et dehors, la pluie acide qui continuait de tomber, inlassablement.

« Je suis une scientifique, argumenta Saiō, de plus en plus agacée. Pas une religieuse. Je ne crois pas aux esprits, aux dieux, ni même aux bouddhas, même si je respecte ces croyances. Je travaille sur le site de Saitobaru, dont l’emplacement doit servir à accueillir l’ancre du skyhook qu’on parle d’installer dans notre district. J’essaie désespérément de le sauver, de montrer à nos politiques l’importance de conserver ce type de vestiges. Mais de là à devenir médium… C’est au-delà de mes forces. Il paraît que, à la suite des retombées radioactives, les personnes dotées de facultés psychiques se multiplient : pourquoi ne pas demander à une telle personne ? »

Le moine afficha un air peiné sur son visage rond.

« Il faut que ce soit une femme de la famille, vous le savez… La plus jeune femme de la génération suivante. Depuis la fondatrice Reizan, cela ne peut-être qu’une Onizuka. Si vous refusez de répondre à l’appel, la lignée de Shira-sama disparaîtra, tout comme ce site archéologique que vous aimez tant.

— Reizan était une nonne de l’époque Muromachi, répondit Saiō avec une certaine humeur. Nous sommes à l’aube du 23° siècle, abbé Kido… Il est temps que certaines choses disparaissent. Et ce mythe de Shira-sama en fait peut-être partie. »

Elle avait été franche, mais cela était nécessaire. Dans le cas contraire, les gens auraient continué d’insister. Maintenant, elle était sûre que l’abbé Kido allait revenir vers les petits vieux qui l’avaient envoyé et qu’il leur répondrait ceci : Non, elle a été catégorique. Pour elle, Shira-sama ne représente qu’une bête superstition. Elle refuse de reprendre le flambeau.

La conversation avec le moine enfin terminée, Saiō balaya la pièce du regard. Parmi les personnes vêtues de noir qui picoraient ça et là, elle aperçut sa mère, Rie, qui la fixait.

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