Chapitre 6.2

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- Nous nous connaissons déjà.

L'intervention de la Main Antoine me surpris plus encore que celle de Dame Tanysha. Sa voix était grave. Elle me fit penser au son que fait l'orage au loin, légèrement roulant, vibrant. Les poils de mes avants-bras se dressèrent. Il avait une belle voix, c'était certain, très loin du ton bas avec lequel il m'avait adressé la parole lors de nos deux rencontres précédentes. Là, il était assuré. Si j'osais, j'aurais même pu dire confiant. C'était d'ailleurs la première fois que j'entendais une Main s'adresser directement à une Dame sans une invitation explicite.

- Oh. Je vois.

Dame Tanysha rangea son livre dans le vide poche, croisa les jambes et s'y accouda, le menton dans les mains. Un sourire ornait ses lèvres mais son regard ne riait pas.

- Antoine ici présent m'est très précieux.

Je clignai des yeux. Je ne saisissais pas pourquoi la jeune femme avait choisi de me mettre au courant de ses doutes quant à l'Organisation, ni pourquoi elle continuait à se livrer. Avait-elle tant besoin d'en parler qu'elle avait décidé que le risque valait la peine, d'autant plus que je ne pouvais pas la dénoncer ?Je soupirai. Quitte à en être là.

- Pourquoi ?

Dame Tanysha lâcha un petit rire satisfait. Maudite soit ma curiosité. La brune tapota l'épaule de la Main.

- Il m'a aidé à faire sortir deux Pondeuses alors qu'il n'était qu'un Aspirant. Notamment la mère de notre dernière mission commune, tu te rappelles d'elle Axeline ?

Diable, elle eut l'audace de me faire un clin d’œil. Je soufflai lentement par le nez. Je ne comprenais toujours pas ses motivations et cela commençait à sérieusement me mettre sur les nerfs.

- Pourquoi les faire sortir ?

Elle ouvrit des grands yeux étonnés. Apparemment elle ne s'y était pas attendu.

- Eh bien... parce qu'elles sont considérées comme des bêtes, comme si elles n'étaient que des ventres bonnes à porter des enfants. Tu ne trouves pas que c'est suffisant ?

Je haussai les épaules. Je n'aimais pas beaucoup la manière avec laquelle les Pondeuses étaient traitées, mais elles n'étaient pas tout à fait des femmes, après tout. Tu en es sûre ? siffla une petite voix à l'arrière de mon crâne. Après tout, celle qui a perdu ses enfants, celle avec qui tu as parlé, tu es sûre qu'elle n'était pas une femme comme toi ? Je la chassai d'un geste nerveux. Ce n'était pas pareil. Ah bon ?

- Chut !

Dame Tanysha sursauta et je l'imitai. Je ne m'étais pas rendue compte que j'avais parlé à voix haute. Je croisai le regard interrogateur de la Main dans le rétroviseur. J'ouvris la bouche pour expliquer mais abandonnai immédiatement. Aucune envie qu'ils me prennent pour une folle. Mais ne l'étaient-ils pas eux-même, pour oser se confronter ainsi à l'Organisation ? Pour la trahir tout en restant en son sein ? Si, probablement.

La jeune femme me fixa un instant avant de reprendre :

- Antoine ne faisait pas partie de mon plan, au départ, mais il s'est retrouvé sur mon chemin et a décidé de m'aider. Le pauvre, j'ai dû l'assommer pour faire croire que les Pondeuses s'étaient enfuies seules et l'avaient attaqué.

La Main caressa la cicatrice à sa tempe d'un geste songeur avant de lancer un coup d'oeil accusateur vers le petit miroir.

- J'ai eu plusieurs semaines de migraines et un long blâme pour avoir été si faible.

- Eh, je me suis déjà excusée ! protesta Dame Tanysha; mais elle souriait.

Il roula des yeux. Je suivais la discussion, interdite. Qu'une Dame et une Main puissent parler aussi librement ensemble me paraissait plus étrange encore que la perspective de marcher sur le Soleil. La Dame recula dans son siège, calant confortablement son dos.

- Toujours est-il qu'Antoine m'aide beaucoup depuis.

Le regard qu'ils échangèrent était lourd de sens. Oui, ils se connaissaient bien et étaient proches. Curieusement, cela me fit bizarre. Quand j'avais rencontré la Main Antoine, j'avais senti quelque chose entre nous. C'était la première fois que j'avais parlé avec un homme depuis des années, certes, mais il y avait eu une sorte de lien, une sorte d'intensité nous traversant. Je n'aimais pas l'idée qu'il puisse l'expérimenter avec une autre personne. Comme si ça n'appartenait qu'à nous. Quelle sotte.

Je restai mutique une bonne partie du trajet. Dame Tanysha et la Main Antoine parlaient librement, comme si la pseudo présentation leur en avait donné le droit. S'ils avaient voulu me faire sentir de trop, ils ne se seraient pas comportés différemment, discutant tranquillement sans tenter de m'intégrer. De fait, j'essayai de ne pas écouter, ne voulant pas être obligée à mentir si on m'interrogeait, mais je vous défie de réussir. Je les entendis évoquer plusieurs Pondeuses par leur nom puis ils commencèrent à organiser une prochaine mission de « ravitaillement ».De fait, j'étais de plus en plus curieuse. Me calant dans mon fauteuil, j'intervins :

- Pourquoi me mettre au courant de vos pérégrinations ?

Les deux traîtres sursautèrent.Ha ha ! À eux d'être surpris. Je croisai les bras, mon regard sautant de l'un à l'autre. Dame Tanysha, après un instant de stupéfaction, éclata de rire. J'en fus vexée. Ne me prenait-elle pas au sérieux ? J'étais une Damoiselle quand même ! Je serrai les lèvres. La Main Antoine me fixait de son regard sombre et imperturbable. Je frissonnai.

- Trésor, on t'apprend nos actions, pour que tu saches ce que nous faisons et pourquoi.

- Oui, non, mais pourquoi moi ?

Elle tapota sa bouche de son doigt, l'air pensif.

- Tu as bon fond, l'Organisation ne t'a pas pourri. Je pense que tu es encore capable de faire le bien.

L'intensité de son regard m'immobilisa. J'osais à peine respirer. Puis elle brisa l'instant en se tournant négligemment vers la Main.

- Antoine, on va s'installer pour la nuit à la planque de Dame Laurence à Strasbourg.

Il hocha la tête en silence avant d'actionner le clignotant pour se mettre sur la bonne file. Dame Tanysha avait posé son regard sur moi, j'étais mal à l'aise. Elle semblait me juger.

- La mission de demain est différente de celles que tu as pu faire jusqu'à présent. Officiellement, tu dois éliminer un dissident, une Main qui est parvenu à s'échapper du Logis. En réalité, tu vas l'aider à disparaître.

J'ouvris la bouche mais la laissai béer tant j'étais interdite. Quoi ?

- Tu veux dire que je dois trahir l'Organisation ?

Elle soupira, la mine exaspérée.

- Si ça t'amuse de le voir comme ça. Tu vas surtout sauver une vie.

Je plissai le nez et me mordis la joue. Mes doigts s'enfonçaient dans la chair de mes bras.Trahir sciemment l'Organisation ? En étais-je même capable, au delà de la volonté ? Tu l'as déjà fait. Il est vrai. Mais la marge entre tuer deux innocents et éliminer un traître est grande.

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