Chapitre 5.2

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Axel butte les pommes de terre quand Tanysha s'approche d'elle. La jeune femme lâche un soupir sans se retourner.

- C'est Antoine qui t'envoie ?

- Pourquoi tout tournerait autour d'Antoine ? répond son amie, faussement offusquée, même si elle capitule vite. Bon, oui, c'est lui. Mais c'est aussi pour moi. Tu viens seulement d'arriver, je peux enfin profiter de mes deux meilleurs amis en même temps et ils ne peuvent même pas rester ensemble dans la même pièce !

Axel lâche une sorte de rire étranglée avant de s'asseoir à même la terre, entre les butes, les bras autour des genoux.

- Je n'avais jamais vu ce que je lui ai fait. (Elle lève les yeux vers Tanysha qui s'accroupit) Je suis un monstre, murmure Axel.

- Mais non.

- Tany, tu sais bien ce que je lui ai fait ! Tu l'as vu !

La brune roule les yeux. Bornée. Toujours bornée.

- Oui, j'ai vu, et ça ne fait pas de toi un monstre. Tu étais obligée. Antoine m'a tout raconté. Quand il m'as trouvée, la seule chose qu'il avait en tête, ce n'était pas qu'il t'en voulait, c'était qu'il était mort d'inquiétude. Il avait peur pour toi. Il ne savait pas ce qu'il t'était arrivé.

Axel secoue la tête, ferme les yeux. Elle ne veut pas revivre la scène, et pourtant, elle se répète, encore et encore. Elle se revoit repousser le fouet que Laurence lui met dans les mains. Elle s'entend implorer. Elle sens le regard d'Antoine, posé sur elle, qui lui promet que tout ira bien. Non ! Tout n'ira pas bien ! Axel se rappelle de la texture rugueuse du manche, entre combien de mains était-il passé ? Dans son crâne résonne les paroles de Laurence, ses menaces qui lui disent que si elle n'agit pas, Antoine subira bien pire. Elle se souvient du son filant de chaque coup, des cris que le jeune homme veut retenir mais sans succès. Des longues plaies, du sang, des morceaux de chair parfois. Des larmes qui coulent tandis que son bras se lève encore. Puis, enfin, quand le compte est bon, de ses doigts qui lâchent le fouet, de ses muscles renâclant, de son cœur battant de crainte et de colère. De la honte qui l'avait secouée. Axel revoit distinctement les deux Mains relever le corps mou d'Antoine qui a perdu connaissance. Elle se rappelle la peur intense de l'avoir tué. C'est à peine si elle a gardé un souvenir de sa propre correction.

Tanysha reste immobile. Elle ne sait pas comment sauver Axel de ses pensées, comment faire pour qu'elle comprenne que ce n'était pas sa faute, même si elle en est persuadée.

- Et toi alors ? demande doucement la brune.

- Moi ce n'est rien, réplique son amie, des sanglots dans la voix.

Axel ne pleure pas. Elle ne pleure jamais. Elle a été dressée pour que les larmes ne viennent jamais. Pour toujours sembler forte. En face d'elle, Tanysha fait la moue et raille :

- Oui, bien sûr, ce n'est rien, les corrections sont douces, c'est même le paradis.

Malgré elle, Axel lâche un petit rire à la limite de l'hystérie ce qui ragaillardit tout de même un peu la plus vieille.

- Tu veux bien me montrer ?

Sans un mot, la blonde relève les manches de sa chemise, dévoilant ses avants-bras. Des creux entaillent profondément ses poignets, possibles traces des liens qui l’ont maintenue pendant sa sanction. De longues lignes blanches s'enroulent autour de ses bras comme si une plante grimpante avait décidé de les prendre comme support. Les cicatrices montent vers le biceps et se poursuivent probablement bien plus loin. Axel, elle, hausse les épaules, laissant glisser le tissu sur ses souvenirs.

- C'est rien à côté de lui.

Tanysha lève un sourcil, dubitative. Si sa mémoire est fidèle, la peine qu'a dû recevoir Axel est bien plus importante que ces traces-ci mais elle décide de ne pas relever. Après tout, elle n'est pas venue pour ça et lancer Axel dans le souvenir de ces horreurs n'est pas des meilleures idées.

- Tu ne le lui diras pas, hein ? Il ne le sait pas. Je ne veux pas qu'il se sente coupable.

Face à l'absurdité de la situation, son amie éclate de rire. Un rire spontané, libérateur, qui la secoue jusqu'au plus profond de son être. La blonde en face reste un instant interdite avant de la rejoindre sans en avoir la volonté. Autour d'elles, les villageois les fixent sans bien comprendre cette soudaine prise de folie.

Axel frotte machinalement son poignet, un léger sourire revenu sur ses lèvres.

- Je suis sérieuse, je ne veux pas qu'Antoine sache.

Tanysha, le visage larmoyant, secoue la tête.

- C'est ridicule, il va bien le remarquer quand il te verra sans vêtement, répond-elle d'un air malicieux.

- Tany ! s'exclame Axel, le visage rouge.

Je reculai encore.

- Que vouliez-vous me dire ?

Dame Tanysha reprit sa place en silence.

- Tu as l'air d'avoir bon fond, Axeline.

Je ne sus ce qui me perturba le plus : ce qu'elle disait, le tutoiement ou son oubli délibéré de mentionner mon titre.

- Tu as sauvé ces deux innocents enfants. Bon, c'était totalement idiot, et heureusement que j'étais ta responsable et pas une autre, mais ça part d'un bon sentiment.

Je me tenais droite face à elle. Je ne comprenais pas où elle voulait en venir. Pour m'occuper, je décidai de laver mes vêtements. Au moins, si l'une de mes sœurs me voyait sortir de la laverie, j'aurais un bon alibi. Remplissant la cuve d'eau chaude, je les y plongeai.

- Je veux quitter l'Organisation.

Je m'immobilisai. J'avais dû mal entendre. Me tournant vers la Dame, je répliquai :

- Je peux le dire à la Mistress, vous le savez n'est ce pas ?

Elle haussa simplement les épaules.

- J'ai de mon côté une mission que tu n'as pas menée à bien et pour laquelle tu as mentis. Qui va-t-elle croire ?

Un frisson froid coula dans mon cou. Évidemment, Dame Tanysha savait ce qu'elle faisait, elle n'avait pas pu laisser des éléments au gré du hasard. Dans le but de reprendre contenance, j'attrapai un cachet de lessive sèche et le laissai glisser dans le bac. Je le regardai fondre lentement. J'avais toujours trouvé cette réaction intrigante, la création de gaz au fond de l'eau.

- Je veux quitter l'Organisation, répéta mon aînée.

- J'avais entendu la première fois, répliquai-je d'un ton plus sec que je ne l'avais voulu.

Je serrai les lèvres. Mes paroles avaient été bien plus dures que ce à quoi j'étais autorisée, mais cette conversation entière n'était pas autorisée.

- Tu ne veux pas savoir pourquoi ?

Je haussai les épaules. En réalité, je sentais la curiosité monter en moi. Désirais-je connaître ses raisons ? Oui. En avais-je le droit ? Non. Je songeai qu'il devait même être interdit de penser à l'idée de quitter la Maison. Déjà que nous ne pouvions pas sortir en dehors des missions et sans accompagnement... Je mordis ma joue pour cacher mon intérêt et plongeai les mains dans l'eau chaude. Je pris sur moi pour ne pas les retirer précipitamment tant elle était mordante. Bien fait pour moi. En me concentrant sur la brûlure sentie, j'allais peut-être réussir à ne pas succomber.

- Pourquoi ?

Merde.

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