Chapitre 1.3

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Le lendemain, Laurence elle-même vint me chercher. À six heures du matin si j'en croyais l'horloge analogique au-dessus de la porte. C'était tôt pour moi, beaucoup plus tôt que lorsque j'avais école. Avec des yeux tout ensommeillés, je me levai sans bien trop comprendre pourquoi ce n’était pas papa qui se tenait à mon chevet. Puis je me rappelai mon chemin jusqu’à la Maison.

Laurence se releva et alla ouvrir une armoire. Il y en avait trois, si parfaitement intégrées dans le mur qu'on ne les remarquait pas sans y faire attention. Je m'approchai. Il y avait là une dizaine d'ensembles tous identiques, un pantalon, un tee-shirt, un sweat. Le tout dans un même blanc nacré. Ma nouvelle tutrice regarda les cintres, puis, trouvant ce qu'elle cherchait, pris l'un des habits et le jeta sur mon lit.

- Habille toi rapidement, le petit-déjeuner nous attend.

Alors que j'enfilai tant bien que mal mes vêtements -je vous rappelle que j'avais six ans, à cet âge là, on sait s'habiller, mais pas toujours efficacement- Laurence poursuivit :

- Trois repas par jour. Tu finiras par t'habituer à la perte des encas. Ne les réclame jamais. Les Dames ne supportent pas les filles qui chouinent. Dame Veelann sera en charge de tes cours physiques et Dame Hortense de tes cours élémentaires. Répète-moi ces noms.

Je m'immobilisai. Répéter. Je pouvais répéter. J’avais une excellente mémoire.

- Vilane…

- Dame Veelann.

- Dame Veelann. Et Dame… Hortense ?

- Exact. Rappelle-toi bien de leur nom. Tes cours commenceront dans une heure et demi. D’ici là, tu mangeras et attendras dans la salle. Compris ?

Je hochai la tête et fermai mon sweat. Laurence se tourna vers la porte. J’osai enfin :

- Où est papa ? Et maman, elle est où ?

Elle s’arrêta, main sur la poignée.

- Considère les comme morts. Tu ne les verras plus jamais.

- Mais... Je veux mon papa...

- Axeline.

La voix soudainement dure de Laurence me fit sursauter. Je reculai d'un pas.

- Lève les yeux.

J'obéis. Une larme coula sur ma joue, rejointe par une seconde. Laurence fut face à moi en deux pas. Elle essuya sans ménagement mon visage et planta son regard dans le mien.

- J'ai dit que nous ne voulons pas des gamines qui pleurent et geignent. Tu es une grande fille. Tu n'es plus un bébé maintenant. Tu n'es plus la fille de tes parents. Tu es ma mémoire, une novice pour devenir Dame. Tu ne seras pas une honte à ta lignée, crois-moi, je ne te laisserai pas échouer, alors reprends-toi !

J’ouvris la bouche, choquée, mais n’émis aucun son. Mon papa, ma maman… Je voulais les revoir. Mais je ne pouvais pas pleurer. Laurence l’avait dit, les Dames n’aiment pas les chouineuses. Je ne voulais pas me faire disputer. Je n'aimais pas les cris. Je pris donc mon courage à deux mains, retins mes plaintes et suivis Laurence. Cette fois, je n’avais pas le soutien de sa main. Je marchais un pas derrière elle. Mes pieds nus foulaient la moquette, c’était tout doux.

Quelques virages plus tard nous arrivâmes dans l’un des réfectoires. Ce n'était pas bon. Mon chocolat me manquait.

Je m’y habituai. Je m'habituai à tout.

Quelques jours plus tard, mes camarades arrivèrent, comme Laurence me l’avait dit. Huit fillettes. Nous n’étions encore que des gamines, du haut de nos six ans, nous ne savions pas ce que nous représentions. Des mémoires. La première nuit fut rude pour certaines. Quelques unes pleurèrent. Je passais de lit en lit pour leur dire qu’il ne fallait pas avoir peur, qu’il ne fallait pas être triste. Que tout allait bien se passer. Ma petite main caressait des cheveux, séchait une larme. Ce soir-là je n’avais pas six ans. J’étais plus âgée. Dans tous les cas, j’ai cessé d’être une enfant quand je suis entrée à la Maison.

Nous avions des cours toute la journée. Dix heures par jour. Six jours par semaine. Le matin, des mathématiques, des sciences. Plusieurs heures de langues hebdomadaires. L’après-midi, des cours physiques, de la course, de la lutte. Nous apprîmes à tenir un couteau, à le lancer sur des cibles de plus en plus petites, de plus en plus précises. Nous dûmes apprendre à supporter des conditions très dures. À survivre si jamais nous étions laissées à nous-mêmes.

Je me souviens d’un jour en particulier, Dame Veelann nous avait emmenées en sortie. Nous étions surexcitées, c’était la première que nous quittions la Maison depuis notre arrivée, quelques mois plus tôt. Le monde, la foule autour de nous était étourdissante. Nous étions montées dans un car. Nous eûmes deux ou trois heures de route, puis nous nous décollâmes des vitres pour pénétrer dans une forêt. Nous marchâmes un certain temps, serrées les unes contre les autres. Dame Veelann, près de deux kilomètres plus tard, déposa son sac à terre. Elle claqua des mains et nous nous rassemblèrent autour d’elle comme une portée de poussins.

- Mesdemoiselles, j’ai oublié quelque chose au car. Je vous demande de rester ici dans le plus grand calme pendant que je fais l'aller-retour.

Puis elle partit. Dans un premier temps, nous ne nous étions pas inquiétée de ne pas la voir réapparaître puis, quand la nuit tomba, la tension grimpa en flèche. Il faisait froid et les bruits de la forêt nous étaient inconnus. Une main agrippa la mienne et je tournai la tête. C’était Édith, une de mes camarades. Ses grands yeux bruns étaient écarquillés par la peur. Je serrai ses doigts pour la rassurer puis décidai de regarder ce que Dame Veelann nous avait laissé.

Peu de choses à vrai dire. Je vidai le sac, disposant les objets sur la terre sèche en réalisant un rapide inventaire de nos maigres possessions. Quelques conserves, des morceaux de journaux froissés ainsi qu’une bobine de ficelles. Nous avions toutes un petit coutelas à la ceinture. Était-ce suffisant pour repousser des bêtes sauvages ? Probablement pas. Tâtant la doublure du sac, je sentis une masse dure sous mes doigts. Surprise, je glissai ma lame sous les coutures. Deux pierres à feu tombèrent dans ma paume. Je les serrai, comprenant enfin de quoi il en retournait.

- C’est un test.

J’avais murmuré mais elles m’avaient toutes entendue. Les petits visages avides d'explications se tournèrent vers moi. Elo, une de mes camarades préférées car elle faisait preuve d’une grande réactivité, fit preuve à nouveau de son intelligence. Se jetant à genou à côté de moi, elle passa la main sur les objets avant de relever un regard victorieux vers moi.

- Tu as raison !

Elle éclata de rire et je la suivis, légèrement hystérique. Savoir de quoi il en retournait était étrangement réconfortant. Si nous étions là c’est que nous pouvions survivre. Peu à peu, Elo et moi organisâmes une sorte de camp rudimentaire. Un feu fut dressé rapidement, nous servant des journaux pour le faire démarrer. La plupart des fillettes allèrent chercher du bois pour l’alimenter tandis que les dernières calculaient comment rationner nos maigres provisions.

Avoir quelque chose à faire nous rassura et la nuit passa. Enroulées autour du feu, nous dormîmes collées les unes aux autres, autant pour vaincre notre peur que pour conserver un peu de chaleur, la nuit étant fraîche. Au matin, Dame Veelann réapparut, nous félicita de ne pas être morte et nous quittâmes les lieux.

L’ambiance dans le car était bien différente que la veille. Un frisson nous parcourait, sautant de l’une à l’autre, nous liant pour toujours.

Cette nuit, nous étions devenues sœurs.

- Axel ? Je crois qu'ils nous suivent.

Axel le sait. Elle le sait depuis longtemps maintenant. Elle ne voulait surtout pas effrayer à Maddy. Elle secoue la tête. Non. Il n'y a pas de raison de lui faire peur. Ils ne les attraperont pas. Ils ne les ont jamais attrapées. Ils ne les attraperont jamais. Axel tend la main et prend celle de Maddy.

- On va courir un peu, d'accord ? Je suis sûre qu'on va les perdre. Tu te rappelles ? On les perd à chaque fois.

- Oui, c'est vrai.

Rassérénée, la petite serre la main de son aînée avec confiance. Elles hâtent le pas.ance. Elles hâtent le pas.

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