Chapitre 6

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X

Le Hiérarque jugea sa blessure au flanc superficielle. L’énorme tâche violacée englobant tout son avant-bras l’inquiétait davantage. Il balaya avec mépris l’offre de soin d’un subalterne et s’occupa lui-même de faire un garrot pour arrêter l’hémorragie. Sans un regard pour les morts, il se tourna vers le héros du jour. Nerumet fouillait méticuleusement le cadavre rabougri du sorcier-gardien.

─ Vous vous battez bien pour un soldat de la Vallée.

L’officier répondit à la moquerie par une grimace de mépris. Il observa les Byrsans dépouiller les idoles de leurs splendides atours, nettoyant au mieux le sang et chassant les morceaux de chair et les éclats d’os, avant d’emballer le tout précautionneusement. Il nota qu’ils ne prenaient même pas la peine de s’occuper de leurs morts. Le dégoût de la cupidité des rustres le fit cracher un glaviot de sang noble.

À ses yeux, le butin n’était qu’un outil grossier comparé à l’honneur, seul véritable instrument pour s’élever. À la fin, lorsque votre âme passe devant les Divinités Juges, les biens matériels accumulés durant l’existence sont jetés dans le sable et seul le poids de vos actes comptent. Enfin, qu’espérer de ces manants analphabètes qui se contentent de suivre le flot du courant sans jamais chercher à dévier de son lit. La mémoire ne se souvient que des hommes qui ont marqué leur temps. Qu’importait au Hiérarque qu’il ne soit pas encensé dans cette vie, du moment que la suivante soit remplie des fruits de sa gloire.

L’officier expectora une autre bile sanglante. À ses pieds, Nerumet avait ouvert la bure mitée du sorcier, révélant une série de symboles gravés au fer rouge sur la poitrine. Le vieillard n’avait que la peau sur les os.

─ J’ignore comment cet énergumène a survécu ici-bas, mais il ne portait rien autre que ce sceptre, affirma le Byrsan en brandissant le dit-sceptre.

─ J’imagine que tu vas le revendiquer comme butin personnel, l’interpela le commandant.

À Noun, la tradition voulait que le soldat qui tuait un ennemi devienne propriétaire de ses biens, mais qu’il doive en remettre la moitié au hiérarque, qui à son tour reversait la moitié de sa part au roi.

Nerumet ignora les propos de l’officier et se lança dans l’inspection de la fresque, repeinte du sang du vieil homme, mort en la défendant.

─ La chambre funéraire doit se trouver de l’autre côté.

─ Tu crois que vos familles se cachent derrière ce mur ? moqua d’un ton soupçonneux le chef blessé.

─ C’est bien pour çà que vous et vos hommes avez fait un si long chemin, affirma le marchand d’un œil malicieux.

─ Nul doute que l’ouverture a été soigneusement scellée. Nous aurons besoin de pioches pour creuser la roche, se renfrogna l’honneur bafoué. Et même avec autant de bras, ça prendra des jours.

Et l’idée de rester autant de temps à la merci des esprits de la Cités des Morts le répugnait au plus haut point. L’amulette de Deshkmer ne les protègerait pas, lui et ses hommes, éternellement.

L’ignorant, le bâtard de sang-mêlé était retourné à l’étude du mur et de ses inscriptions.

─ Tu sais lire ?

─ Mon père était scribe. Grâce à ses enseignements, je savais lire et écrire à douze ans, se vanta Nerumet en imitant la fierté hautaine de son noble interlocuteur. Toutefois, ce langage est bien antérieur à tout ce que j’ai pu voir jusqu’ici.

Le Hiérarque loucha devant l’étrangeté des hiéroglyphes enfermés dans leurs cartouches.

─ Je reconnais certains signes mais la plupart me sont inconnus.

─ Des symboles anciens, tombés en désuétude ou métamorphosés, conta le fils de scribe d’un ton savant, torche en main léchant les tracés sculptés quasi-intacts. Mon père prétendait que la nécropole de Byrsa fut construite sur un tombeau royal, et pas n’importe lequel, celui du légendaire Premier Roi de Noun.

─ Sottises !

L’officier en mission s’efforçait de jouer un rôle qui ne lui seyait guère, celui d’acteur.

─ Ouvrez les yeux ! Les glyphes que nous avons-là proviennent clairement du Pays de Noun. Anciens mais reconnaissables à travers les millénaires qui nous séparent. Comment ne pas voir l’évidence ?

Une volée de braises salua ses dires. Son regard s’illumina soudain. D’un geste impératif, il tendit la torche au Hiérarque qui la balaya d’un revers de main.

─ Éclairez de ce côté, désigna-t-il une zone de la fresque.

La lumière révéla une marque, habilement dissimulée dans la roche, au niveau de l’embrasure d’un glyphe semblable à celui du fleuve, symbole de la fertilité, l’un des piliers de vie, ainsi que du passage du temps.

Le Byrsan agrippa la main d’améthyste du sceptre et tira de toutes ses forces jusqu’à ce que la pierre se détache. La hampe frappa le flanc blessé du commandant qui laissa échapper un râle.

─ Qu’est-ce que tu fais, imbécile ?!

En réponse, Nerumet glissa la main violette dans l’interstice pour constater qu’elle s’imbriquait parfaitement.

─ C’est une clef ! s’émerveilla-t-il.

Il alla se pencher sur le corps du gardien, et après observation des marques sur le torse :

─ Et voici le code.

─ Un marchand, hein ?

Le bâtard rétorqua par un sourire narquois. Le Hiérarque réfréna son envie de le lui arracher. Il ne pouvait plus le tuer, plus maintenant qu’il lui avait sauvé la vie. Celui qui souillait une dette de vie par le sang de son sauveur voyait son âme à jamais maudite sans possibilité de rédemption.

Ayant mémorisé les symboles sur la poitrine du sorcier égorgé, Nerumet s’attela à ouvrir la porte de la chambre funéraire.

─ Alors, un quart couchant...

La roche se mit à ronronner et l’améthyste s’illumina de nouveau.

─ N’ayez crainte. Je maîtrise.

─ Sorcellerie ! s’exclama le Hiérarque.

─ Après ce que nous avons vu, vous en doutez encore ? Donc, où en étais-je ? Oui. Un quart levant... Un dixième couchant... Un sixième couchant... Un cinquième levant... Un huitième couchant.

La dernière manipulation achevée, les ronronnements cessèrent. La pierre encastrée arrêta de briller. Le Hiérarque attendit avec une appréhension teintée de méfiance. Nerumet demeura coi. Il alla retrouver sa victime afin de questionner son torse brûlé. Après quelques instants de réflexion, il revint à la fresque et, sous les yeux interloqués des autres Byrsans et des soldats de Noun, s’entailla la paume qu’il posa sur le mur sculpté, par-dessus l’ankh brandie par le dieu-Soleil.

Un puissant rugissement souleva l’antichambre. Face aux regards affolés, le bloc de pierre brute s’envola dans un rideau de poussière qui avala la scène de carnage. Les esprits crurent un instant finir enterrés vivants. Le mur disparut entièrement dans le plafond.

La chambre funéraire contenait un amas de trésors dédiés au défunt dans l’Au-delà : l’attelage d’un char, des chevaux de bois peint, des vases ciselés, en étain ou en terre cuite, du mobilier rempli de vaisselle et de divers objets du quotidien : peignes, amulettes, parures, vêtements et coiffes. Au centre, un cercle vide notait l’emplacement de la tombe, creusée dans le sol et fermée par une dalle en pierre noire. D’autres fresques dessinaient les trois murs restants du tombeau.

─ Scellée, hein ?

Cette fois-ci, le Hiérarque ignora le Byrsan, ses pensées toutes entières tournées vers les honneurs que lui vaudraient le succès de sa mission à son retour.


XI

Aksûm s’ébroua dans un panache de poussière rouge. Un serpent sinuait le long de ses vertèbres et s’amusait à lui mordre la nuque. Épuisé, l’esprit en bataille, il n’avait que faire du tombeau ouvert. Le soldat aux bras ballants s’écarta de la mêlée, prenant soin de ne pas piétiner les cadavres, avec le souhait impérieux de retrouver sa meute, langues râpeuses et queues battantes pour atténuer quelque peu le brasier de son âme.

Mais il ne trouva qu’un souffle pour animer encore davantage les braises. Ses poumons se consumèrent en une exhalaison ardente, accompagnée d’une longue plainte répétée par le ventre de la nécropole. Le sable de la crypte était écarlate sous l’aura de l’unique torche survivante, creusé de profonds sillons visqueux. Le moindre muscle se pétrifia à l’image des idoles gardiennes. Les yeux voyaient mais l’esprit peinait à concevoir.

Maya se tenait là, au centre de la pièce ensevelie, langue pendante et yeux larmoyants de joie. Une écume rouge s’échappait de ses babines. Le poil, auparavant noir et blanc, était maculé de fluide. La chienne n’avait d’yeux que pour son maître adoré et ignorait les cadavres de ses congénères, disséminés dans le sable, certains à moitié ensevelis. Pattes arrachées et ventres béants desquels s’échappaient des serpents bruns.

Maya s’approcha. Par instinct, Aksoum s’agenouilla pour l’accueillir de ses caresses. L’haleine aux relents rances vint lécher sa joue. Ses traits se tordirent en une grimace atroce et tressautèrent sous les sanglots. Les larmes tracèrent des sillons à travers le sang séché.

─ Pourquoi ? s’étrangla le pauvre homme. Pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi ?

Le brasier de son âme se métamorphosa en un ballet de flammes. Les ailes de Folie décollèrent en emportant son esprit. Au dernier instant, cependant, il s’y accrocha et contraignit l’Ombre à le lâcher.

Face au museau angélique de Maya, Aksoum décrocha un sourire déformé par la douleur. La chienne ne comprenait pas la raison de son chagrin et essayait à sa façon de le consoler. La bave sanglante engluait les doigts autour de ses oreilles touffues rabaissées.

Une lueur traversa les pupilles d’onyx. Les babines se retroussèrent accompagnées d’un grognement sauvage. Dans un mouvement de recul, le pied d’Aksûm dérapa sur un sillon sanglant. Les mâchoires claquèrent à un pouce de sa gorge. Allongé sur le dos, il maintint de ses faibles forces par le col le démon qui glapissait au-dessus de lui, un filet écumeux dégoulinant sur sa joue. Son souffle coupé retenait les râles alors que les griffes lui labouraient le torse. Ses pensées tentaient de communiquer avec la chienne dont le regard brûlait des flammes de Folie. D’autres larmes coulèrent.

Attirés par le bruit, des camarades surgirent dans la crypte ensevelie pour découvrir à leur tour le tableau macabre et la scène pitoyable dont il était le cadre. Aksûm à genoux et gémissant, dans ses bras le cadavre bercé de la chienne. Du ventre gonflé émergeait le manche d’un poignard. Les hommes n’osaient s’approcher, de peur d’être touchés par les pans de la robe rouge.

L’esprit du maître endeuillé résonnait d’un vieux mantra : « La douleur n’existe pas. La douleur n’existe pas. La douleur n’existe pas. »

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