J'ai un ami qui...

L’autre soir, j’étais confortablement installé dans mon canapé en train de regarder une émission idiote, quand mon grand échalas de fils est venu se planter debout à côté de moi.

Il dansait d’un pied sur l’autre, comme s’il craignait de m’aborder.

Un peu sèchement, je lui ai demandé :

  • Qu’est-ce que tu veux ? T’as besoin de quelque chose ?

Il a baissé les yeux sur ses baskets, et murmuré dans sa barbe naissante, si bas que je lui ai demandé de répéter plus intelligiblement. D’une voix mal assurée , mue oblige, il a repris :

  • En fait... voilà, Papa… j’ai… un ami… qui a besoin d’un conseil.

Ah, le coup de l’ami… Vieux comme le monde, indémodable ! Je me suis radouci.

  • Vas-y, fils, raconte-moi.
  • Ben voilà, mon ami aime bien une fille... Je veux dire, il l’aime vraiment beaucoup… J'aimerais l’aider, tu comprends ? Il ne sait pas comment faire...

Ah, les amours d'adolescents, ça devait bien arriver un jour ! Au travers de ces quelques mots, mon fils venait de me faire retourner trente ans en arrière, à l’époque où j’expérimentais mes premiers émois amoureux, au collège. Noémie, la petite blonde discrète et rêveuse qui suçotait tout le temps son stylo en regardant par la fenêtre… Caroline, la délurée qui passait son temps à danser dans la cour… Marion, ma jolie voisine aux taches de son, que j’escortais tous les soirs en rentrant du collège, fier comme un paon. Dans ma jeunesse, j’étais plutôt doué avec les filles. Et voilà que mon fils suivait les pas de son père. Il devenait un homme, enfin ! Je complétai sa phrase. :

  • Et tu aimerais bien sortir avec elle, c’est ça ?

Il fronça les sourcils et rectifia, en insistant bien sur les deux premiers mots :

  • Mon ami aimerait bien sortir avec elle, oui. Il est un peu angoissé, il m’en parle tout le temps et je ne sais pas quoi lui répondre...
  • Oui, ton ami, excuse-moi, fiston. Bon, pour séduire une fille, il faut éviter deux pièges dans lesquels on tombe souvent quand on a peu d’expérience. D’abord, ne pas aller voir une de ses copines pour lui demander si par hasard “la cible” serait intéressée. Cela dénote un manque de courage et de franchise, et c’est donc une très mauvaise entrée en matière. Ensuite, ne pas tomber dans le piège de la friend zone, comme vous dites chez les jeunes, en lui demandant de se confier, de parler d’elle. C’est le meilleur moyen pour devenir le gentil confident, l’ami qui console, et il sera impossible de convertir cet ami en “petit ami”. Tu me suis ?
  • Oui, jusque là c’est assez clair. Mais il faut faire quoi, du coup, en pratique ?
  • Eh bien, la première chose à faire, c’est d’aller la voir, en étant détendu, confiant, sûr de soi. Il faut se montrer intéressé, la faire parler tout en parlant de soi, la faire rire tout en la faisant douter… Lui communiquer le message “tu me plais bien” tout en lui faisant comprendre “je ne suis pas vraiment intéressé”. Un garçon en demande fait fuir les filles. Un garçon qui se laisse désirer attire la convoitise ! C’est un jeu subtil de chat et de souris. Et n’oublie pas, si on a deux yeux, deux oreilles, et seulement une bouche, c’est pour pouvoir bien observer les signes du langage corporel, bien écouter ce qu’elle dit, et utiliser les mots à bon escient, sans trop en faire. Subtilité, flexibilité, confiance en soi, humour, détente. Tu comprends ?
  • Oui, je pense avoir compris. Merci Papa.

Il a souri, tourné les talons et s’est enfermé dans sa chambre. Ça devait cogiter sec dans sa tête d’adolescent boutonneux ! Ah, comme j’aurais aimé revenir à cet âge, muni de tous les bons conseils que j’ai glanés au cours de ma vie d’adulte ! Sans me vanter, il avait de la chance de m’avoir comme père, tout de même.

J’étais curieux de savoir si ma stratégie allait porter ses fruits. Par amour pour mon fils, bien sûr, mais aussi un peu égoïstement, pour savoir si j’allais conclure par procuration. Aussi, un soir, pendant le repas, je lui ai demandé sur un ton léger.

  • Alors, au fait… ton ami, il a conclu avec la fille ?
  • Quel ami ?
  • Ton ami, tu sais, il avait besoin de conseils pour séduire une fille.
  • Ah, oui… Mon ami... Oui, il a conclu. La technique a très bien fonctionné d’ailleurs, merci pour les tuyaux.
  • Et ça va aller plus loin ?
  • Je pense, oui… ils se sont rapprochés… Par contre, maintenant que tu en parles, mon ami est un peu anxieux à l’idée de…
  • Franchir le pas ?
  • Oui, c’est ça. Il ne sait pas trop comment s’y prendre.

On y était ! Mon fils allait vraiment devenir un adulte ! Et dire qu’hier encore, il serrait son doudou contre lui ! Façon de parler, bien sûr. Quelle joie de l’accompagner sur ce chemin, quelle fierté de devenir son mentor ! Il allait voler de ses propres ailes, connaître de nouvelles sensations, de nouveaux plaisirs !

D’un ton sérieux, j’ai tout de suite mis les choses au clair.

  • Ah, pour ça, il faut déjà se munir d’un préservatif. Toujours en avoir sur soi, c’est la base. C’est très important, pour éviter les maladies, et aussi pour ne pas lui mettre un polichinelle dans le tiroir, si tu vois ce que je veux dire. Ensuite, sentir le bon moment pour y aller. Un regard, une caresse, un signe, ça peut très vite s’emballer ! “Ton ami” devra comprendre quand le moment est venu, et se rapprocher lentement, pour ensuite y aller franchement, en la mettant en confiance. Tiens, voilà des capotes, tu vois, j'en ai toujours sur moi.
  • Euh… Merci mais ce n’est pas la peine.
  • Vas-y, n’aie pas peur, ils ne vont pas te mordre !
  • Non, vraiment, non merci… Papa, je crois que je vais y aller, j’aurais pas dû te parler de tout ça.
  • Prends-les, je te dis, c’est un ordre.

Il a saisi les préservatifs du bout des doigts, l'air embarrassé. En même temps, je comprenais qu’il soit gêné de parler de “la chose” avec moi. Alors, je n’ai pas insisté. Le message était passé, c’était à lui de jouer.

Les choses se sont gâtées lorsqu’il m’a appelé, en pleine nuit, alors que je lui avais donné l’autorisation de se rendre à une soirée chez ses amis.

D’une voix blanche, il a balbutié.

  • Papa… Il y a un gros... problème.

Merde. Mon fils s’était mis dans de sales draps.

  • Quoi donc ?
  • C’est à propos de mon ami. Tu te rappelles, il voulait… coucher… avec la fille… mais elle... elle ne voulait pas vraiment... il n’a pas bien interprété les signaux. Le désir était trop fort. Il a continué, elle a dit non, ça l’a excité… Il l’a violée, Papa ! Je sais pas quoi faire !
  • C’est pas vrai, mais c’est pas vrai ! Tu es où ?
  • Ça s’est passé dans le petit bois, derrière, personne n’a rien vu. Elle est incontrôlable, elle veut porter plainte !

Je lui ai dit de se calmer. Il m’a indiqué où il se trouvait, et j’ai pris la voiture en direction de la fête en roulant comme un dingue au milieu de la nuit. Mon fils avait commis un viol ! Mon fils était un violeur et je l’avais encouragé à le devenir ! Mais c’était mon fils, je devais le soutenir, quoi qu’il arrive !

Je suis arrivé sur les lieux, et j’ai pénétré dans le bois muni de ma lampe torche, le plus discrètement possible.

Un peu plus loin, une forme s’est finalement dessinée, allongée sur les feuilles mortes.

Je me suis approché. Une jeune femme était couchée par terre. Son visage était meurtri par les coups. Une pierre rouge de sang et un emballage de préservatifs gisaient à ses côtés. Mon fils, un criminel ?! Qu’avait-il pu se passer dans sa tête ! Et où était-il, ce petit con ? Que pouvais-je faire maintenant ? Certainement pas le dénoncer… Je ne pouvais pas le trahir, c’est mon fils… Il fallait dissimuler le corps avant que quelqu’un ne tombe dessus. Gagner du temps, déjà. Et aviser après.

J’ai pris la fille sous les aisselles pour la déplacer, quand elle a ouvert les yeux et s’est mise à gémir, puis à hurler en me voyant. J’ai bien tenté de la calmer en lui plaquant la main sur la bouche mais elle a crié de plus en plus fort. Je n'ai pas réfléchi. J’ai fait ce qu'un père devait faire...

C’est alors que mon fils a surgi de nulle part, puis est venu vers moi, livide. J’ai hurlé :

  • Qu’as-tu fait, qu’as-tu fait !
  • C'est... c’est pas moi ! J’ai rien fait ! C’est mon ami ! Il a perdu les pédales !
  • Arrête avec ce foutu ami, ce n’est plus un jeu ! Tu as commis un crime !
  • Non Papa, je te jure ! Romain, sors de ta cachette ! Avoue ! Sois un homme pour une fois !

Il a pointé son doigt dans la direction d’un grand chêne.

Un jeune homme est sorti, à ma grande surprise. J’ai pu voir son visage blême, apeuré et ses mains meurtries. Il nous a regardés fixement, puis s’est enfui dans la nuit, nous laissant tous les deux.

Au bout de mon bras, la pierre rougie du sang de ma victime pèse soudain infiniment lourd.

HorreurContemporainTragédiemort
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J'ai un ami qui...Chapitre49 messages | 3 ans

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