Son cri silencieux

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La première fois, je n'ai pas compris, j'étais bien trop jeune et innocente pour ça. Sous mes cheveux courts, la seule chose dont je me préoccupais était la bonne tenue à mettre à ma poupée.

Les années passaient lentement, je grandissais au même rythme. Malheureusement, mes yeux s'ouvraient avec le temps.
Elle n'allait pas bien.

Quand j'ai deviné son mal-être, j'ai fermé les yeux, me disant que peut-être ses soucis disparaîtraient derrière mes paupières. Mais non, les mois passaient et elle changeait. C'était d'abord discret, infime, quelques sourires plus tendus, quelques touches de maquillage en moins.

Mon père, lui, ne semblait rien remarquer, ou alors cachait-il bien son jeu ? Peut-être, c'est tellement plus tentant de se voiler la face et d'imaginer que le problème va s'évaporer aussi vite qu'il est apparu.

Je ne saurais plus dire quel âge j'avais, mais la seconde fois, j'ai eu peur. On m'avait éloignée, de peur que je ne vois l'horreur, mais la vérité est que chaque jour, je la percevais dans ses yeux.

La fatigue, la détresse, l'abandon.

Les bouteilles d'alcool bon marché se multipliaient dans le placard, bien cachées aux yeux de tous sous l'évier de la cuisine. Moi, je les comptais, chaque jour, je me jurais de prévenir mon père, mais le lendemain, je trouvais toujours une bonne excuse pour rester du côté de ma mère.

Les moments de détente devenaient étranges, il régnait entre nous trois, une tension plus que désagréable. Les non-dits, les suspicions, et une grosse dose d'appréhension rythmaient notre quotidien.

Plus tard, elle devenait plus renfermée, ne parlant plus de certaines choses, restant focalisée sur le strict nécessaire. Les gens commençaient à s'inquiéter, à venir nous voir plus souvent. Était-ce de bon coeur ou tentaient-ils de ne pas culpabiliser en venant lui poser mille questions ? Je ne le sais toujours pas aujourd'hui. Moi, je ne la forçais pas à parler, je l'écoutais quand elle avait besoin de vider son sac, souvent après avoir vidé une bouteille.

Ses tenues devenaient fades, tristes comme son humeur de tous les jours. Les rares fois où elle souriait, nous nous inquiétions, car souvent, cela précédait ses "bêtises" comme papa et moi les appelions.

La fois suivante, j'ai vu ce qu'ils me cachaient tous.
Je rentrais de l'école, bien heureuse et insouciante, mon père me suivant de quelques pas. Mon cartable posé sur la grande table de la salle à manger, j'allai ensuite à sa rencontre.
Elle était là, couchée, le bras pendant dans le vide. Encore maintenant, je revois très clairement son poignet et le sol taché. Mon père a juré, j'ai reculé vers une autre pièce.

Courbée, encerclant mes genoux, je pleurais, j'attendais le verdict. Les secours arrivèrent peu de temps après.

C'est étrange quand on y pense, le parfum qui se dégageait de cette pièce ce jour-là, je m'en souviens très bien. Parfois, quand j'y pense longuement, il m'apparaît, malédiction qui remue mes entrailles et me noue la gorge à chaque fois.

Les mois sont passés. Il y avait toujours une accalmie entre chaque bêtise de sa part. Ces entre-deux nous redonnaient espoir, nous promettaient, peut-être, une autre issue. Mais non, ses sourires restaient crispés, alors nous savions.
Je lui parlais, prenant avec le temps, de l'assurance. Mais elle ne m'écoutait pas vraiment, hochant de la tête par mécanisme. Peut-être le pensait-elle vraiment quand elle me disait qu'elle ne ferait plus ce genre de choses, que je n'avais plus à m'inquiéter, mais pourtant ...

Vers mes douze ans, nous avons déménagé. Je quittais avec soulagement cette maison qui avait été le triste décor de ses macabres représentations. Drogues, alcools, médicaments, souvent les trois en même temps, et quand ce n'était pas assez pour oublier, une lame se rajoutait à la liste.

Malheureusement, au fond de moi, je savais que sa dépression nous avait suivis dans ce nouvel environnement. La perte successive de plusieurs membres proches de notre famille aidant même à la renforcer au fil des mois. Et je ne me suis pas trompée.

J'avais quatorze ans. Nous étions bien installés dans notre nouvel appartement, la vie avait repris son cours, l'école rythmait mes journées, me libérait du poids qui martyrisait mes frêles épaules dès que je rentrais chez moi.
Je venais de fêter mon anniversaire, la boule au ventre, j'acceptais l'invitation d'une amie et allais chez elle quelques jours après, sept jours très exactement.

Était-ce l'habitude, de l'instinct ? Sans doute, car le matin même, je savais qu'il se passerait quelque chose de la journée. J'accumulais les coups de téléphone, faisant semblant de rien, allant aux nouvelles. Elle parlait de la même façon que les autres jours, pas plus joyeuse, mais pas moins non plus.
Les heures avançaient, la boule dans ma gorge grandissait.
Avec mon amie et sa mère, nous passions du temps dans un centre commercial, j'achetais une rose d'un rouge éclatant pour ma mère. Les petites attentions lui donnaient toujours un sourire rassurant.

Au soir, après dîner, je jouais aux cartes avec ma grande copine, confidente de tous mes secrets, et un coup de fil fit tout basculer.
Il parlait d'une voix basse, son tremblement était éloquent. Juste deux mots et je compris.

"C'est maman."

J'ai cherché à être rassurée même si je savais déjà.

- Elle a encore fait une bêtise ?

Il n'a pas répondu, il m'a dit qu'il arrivait. On tenta de me rassurer, on me fit des câlins alors que mon pouls tambourinait contre mes tempes. Mais surtout, je savais déjà...

Quelques jours plus tard, la rose que je lui avais achetée, fut placée sur son cercueil.

******

Bonjour, c'est court, oui, je sais. Mais j'ai eu beaucoup de mal à écrire ce texte, car vous vous en doutez, je suis la petite fille de l'histoire. Alors, je ne pouvais pas détailler plus.

Le thème n'est pas gai du tout, le suicide est tellement laid, toutefois, j'espère que vous aurez tout de même apprécié votre lecture.

Alex.


AutobiographiesuicidefamilledépréssionDéfi
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Contenu sensible
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Table des matières

En réponse au défi

T’abouches ton tabou avec ta griffe ?

Lancé par MISTER

Nous avons tous au moins un tabou qui s’attache en boulet aux pieds de notre muse. Or le meilleur moyen de soulager son expression littéraire est de monter ce boulet sur le devant de la scène.

Écrivez sur l’un des tabous qui vous paraissent les plus dérangeants.

Toutes les formes d’expression peuvent être utilisées, du moment qu’elles constituent une œuvre écrite. N’hésitez pas à utiliser les métaphores, les allégories, les jeux de mots, les personnifications d’objets, toute astuce qui permette de parler d’une horreur sans la nommer.

Le but du jeu est de libérer votre écriture, pas d’assommer les futurs lecteurs ;)

Vous pouvez recycler d’anciens textes si le cœur vous en dit, mais dites-vous que le courage d’abattre de vieux démons sera toujours payant ;)

Au plaisir de vous lire !

PS : n'oubliez pas qu'il existe la mention "contenu sensible" à apposer aux oeuvres dont le contenu... est "sensible" !

20/05/2018

Commentaires & Discussions

Son cri silencieuxChapitre10 messages | 1 an

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