THE SLAVE - première partie

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Malte n'est pas, à mon goût, une ville très jolie. Je la trouve grise et terne. Je la visitai cependant par curiosité, me prenant pour Humfrey Bogart dans le faucon maltais. C'était à l'époque où je pouvais encore m'accorder des vacances. Ce n’était pourtant pas Malte qui m'intéressait à ce moment, mais un petit ilot à quelques kilomètres. A son sommet, se dressait une forteresse moyenâgeuse. Chaque jour j'observais cette bâtisse en me promenant sur la plage. Les falaises semblaient naître des profondeurs de la mer. Elles s'élevaient au dessus des eaux comme des lames de couteaux aiguisées. Ce bout de terre paraissait aride, il avait la même couleur que les pierres du château. Il se dégageait une atmosphère sinistre de cette image d’aquarelle.

Je n'étais pas venue à Malte pour me reposer, mais pour y trouver des réponses à certaines questions. Un mystère planait autour de cette étrange château, plantée dans la Méditerranée, en face de L-Imgarr. Je me devais de l'éclaircir. Mon amie Lizbeth s'était rendue sur l'archipel un an auparavant et avait disparu depuis. Le seul indice, une carte postale, m'avait guidée jusqu'ici. Je devais maintenant me rendre sur ce morceau de terre désolé, mais un mauvais pressentiment réfrénait mon ardeur. J'allai pourtant louer un radeau motorisé. Au bout d'un quart d'heure, j'accostai les rivages déserts de la petite île de Lirh ou vivait, disait-on, le Comte Von Kriff. Personne, ne savait à quoi il ressemblait, il ne quittait jamais sa forteresse. Cet homme vivait en absolue autocratie, reclus entre ses murs de calcaire. Le sable de la plage de Lirh, aussi, était de la même couleur beige rosé, que les falaises et les pierres du château. Tel un tableau monochrome peint sur une toile bleue. Je tirai ma barque sur le rivage et jetai un coup d'œil à l'horizon. Au loin, j'apercevais « Malte la grise », comme je me plaisais à la surnommer. Puis en lui tournant le dos, je levai la tête vers la construction moyenâgeuse du Comte Von Kriff. Le monument me parut impressionnant. La façade était fort bien entretenue. Je me demandais comment pouvait-on arriver à un tel résultat en vivant seul et dans l'isolement le plus total ? Je supposai, alors, qu'il devait faire venir des ouvriers, une fois l'an, afin de rendre à cette pierre sa splendeur d'origine. Ou bien que l'orientation favorable de l'île permettait aux vents de se charger parfaitement de ce travail, sans nécessiter l'intervention d'un quelconque facteur humain. Mes théories archéologiques mises à part, je devais trouver le moyen de pénétrer dans le bâtiment en évitant de croiser le maître des lieux. J'entendis soudain une voix dans mon dos :

— Je ne vous attendais pas si tôt.

Je me retournai, désolée d'avoir été découverte si vite.

— Permettez-moi de me présentez. Edward Von Kriff.

Il me prit la main, puis se pencha au dessus, élégant, mystérieux. Il leva ses yeux couleur d'obsidienne, me pénétrant de son regard de braise. Un frisson glacial traversa mon échine. Je me sentis extrêmement mal à l'aise. C'était un homme splendide, de type italien, mince et d'une taille impressionnante. Ses mains étaient fines et osseuses, aux doigts longs comme les pattes d'une mygale. Je reconnais que cette comparaison semblait particulièrement étrange. Cependant j’ai toujours nourri une fascination relativement insolite pour ces bêtes, qui inspirent malgré elles une crainte viscérale aux gens. Je soutenais d'autant plus cette comparaison, que les gestes du Comte étaient lents et légèrement tendus. D'une précision chirurgicale. Il était vêtu d'une de ces longues vestes noires que l'on portait à la fin du XIX° siècle, une chemise blanche immaculée, un pantalon et des bottes cavalières assorties à sa tenue. À sa ceinture pendait un petit fouet de cuir brun. Je me demandai alors s'il était possible de détenir une écurie sur une si petite île ? Je ne me souvenais pas qu'un fouet eut été utile pour une monture. Hormis pour un attelage, qui dans ce cas, nécessiterait au moins une route. Ce personnage, d'une beauté exceptionnelle pourtant, ne m'inspirait absolument aucune confiance. Plutôt une profonde angoisse, proche de la panique. Malgré mon aversion, je dus accepter l'invitation du Comte à dîner au château, puisque j'étais venue percer le mystère de la disparition de Lisbeth.

— Faites-moi visiter votre domaine, lui demandai-je, persuadée d'essuyer un refus.

À mon grand étonnement, il fut ravi de ma requête.

— Savez-vous monter à cheval ? fit-t-il avec enthousiasme.

Il me transperçait de son regard noir et je ne savais que penser de ces superbes yeux brûlants, qui paradoxalement me glaçaient le sang. Bien sûr que je montais ! Adolescente, j'avais même remporté quelques médailles aux concours équestres amateurs. L'île n'était en réalité pas si petite qu'elle paraissait. Comme la Lune, ce monde avait sa face cachée. Nous y accédâmes à pied, par un escalier de pierres taillées longeant le flanc droit de la bâtisse. La pente était très forte, les marches hautes et étroites. Je ne voulus pas montrer à mon hôte que j'étais hors d'haleine. Nous arrivâme enfin au sommet de l’île. J'avais le souffle coupé par l'effort surhumain que je venais d'accomplir, mais récupérai vite mes esprits. La vue d'une éblouissante beauté s'offrant à moi eut raison de ma souffrance passagère. Derrière la forteresse se dessinaient des dunes jusqu'à l'horizon. Quelques herbes de savane y poussaient en touffes éparses, de différentes tailles, d'un vert léger et jauni. Ce paysage insolite, perdu en pleine Méditerranée, me semblait tout droit sorti des Chroniques martiennes de Bradbury. Le Sahel en pleine mer. Il émanait de ces landes mélancoliques une atmosphère sereine, envoûtante. La magie de cet endroit ne présageait en rien l'enfer que j'allais bientôt y vivre. Le soleil ne s'était pas encore couché sur Malte. La Lune dominait déjà les monts de sable de l'île de Lirh. J'entendais les vagues au loin, mais ne distinguais rien d'autre que cette étendue à perte de vue, couleur or rosé. Cette sensation de cerner les limites d'un lieu en usant d'un sens autre que la vision me donnait l'impression d'être sur une autre planète. Le comte me donna les rennes d’un splendide étalon bai. Cet animal racé était extrêmement bien entretenu. Von Kriff me guida dans ce paysage lunaire. Tout au long de la promenade, j’eus l’impression qu’une force mystique prenait peu à peu le contrôle de mon esprit, comme envoûté par le chant d’une sirène. Lorsque nous descendîmes de cheval, le comte me demanda :

— Que pensez-vous de mon île ?

Je ne sus que répondre. Je n’arrivais pas à me souvenir de ce que j’y avais vu. Je me retournai pour m’assurer de la réalité de cet endroit. Les dunes étaient à leur place, majestueuses, mystiques… Je me contentai de lui sourire et me tournai vers le château. De ce côté de l’îlot, sa façade était entièrement recouverte de lierre. Cette verdure me surprenait par son contraste avec l’aridité du paysage. Quelle étrange image, qu’un lierre sur des murs de forteresse moyenâgeuse. J’apercevais l’entrée de la bâtisse, à quelques mètres, mais nous dûmes refaire le tour et repasser par l’escalier de pierres de tailles. Il faillait laisser les chevaux à l'écurie. J’ai horreur de descendre les escaliers surtout quand les marches sont si abruptes. On peut à peine poser un talon ! Je me collai au mur, le nez dans la roche, pour ne pas voir le vide. Etant sujette au vertige, je ne puis malheureusement rien y faire. Je ne sus d’ailleurs pas cacher ce talon d’Achille à celui qui allait devenir l’un de mes adversaires les plus redoutables. Mon hôte descendait les marches avec une légèreté surnaturelle, il s’arrêta pour me tendre la main.

— Je vous remercie, je me débrouillerai sans votre aide, lui répondis-je, profondément concentrée sur ce mur que je frottais de tout mon corps comme si je voulais me fondre avec.

Je ne comprenais pas comment je pouvais autant perdre mes moyens, me sentant aussi ridicule qu’un enfant inexpérimenté qui aurait surestimé ses capacités. Quel bonheur ce fut de pouvoir enfin poser un pied sur le sable. À ce moment il me vint l’image d’un idiot de chat grimpant aux arbres avec une agilité sans égal, mais complètement incapable de redescendre, toutes griffes dehors, désespérément agrippé à sa branche, se demandant ce qui lui avait pris de faire cette chose stupide ! Sur le flan gauche de l’île, une grotte s’ouvrait sur un autre escalier, plus large et plus commode à pratiquer - heureusement, car je commençais vraiment à être lassée des petites surprises du genre ! - Cet escalier nous mena droit à l’entrée du fort. Le pont levis était baissé. Le comte me guida sous le porche. Je me figeai subitement devant la vision étrange qui s’offrait à mes yeux. Une végétation luxuriante, non, une jungle noyait la cour du château dans un kaléidoscope de fleurs immenses, toutes plus étranges et fantastiques les unes que les autres. Un pur fantasme de botaniste ! Sous d’énormes feuilles aux formes improbables j’aperçus un potager. Un drapé de velours d’émeraude dissimulait un parterre de fraisiers sauvages, surplombé d’arbre dont les fruits à la chair dense pesaient sur les branches, tels d’énormes pierres précieuses suspendues à la gorge d’une Nymphe. Fougères, bananiers, rosiers et autres plantes venant des quatre coins du globe terrestre, foisonnaient dans l’harmonie de cet écosystème incroyable. Dans ce sublime chaos végétal, d’imposants buissons, parés de baies multicolores, enveloppaient les autres plantes de leurs menus feuillages luisants, telle une rosée baignée par un soleil naissant. De chaque côté du porche, deux superbes oliviers m’ouvraient le chemin comme une invitation à un bal féerique. Une masse impressionnante de boutons d’or tapissaient le sol, cette marée de nacre jaune finissait sa course au pied des murs, passant le relais à une explosion d’immenses clématites pourpres et bleues grimpant le long des façades de la cour, enveloppant la forteresse jusqu’à sa dernière pierre. Deux petites chèvres se promenaient dans ce jardin fabuleux, entrant et sortant à leur guise. Heureuses princesses dont la seule préoccupation était d’apprécier pleinement la magie de ces lieux. Je crus comprendre pourquoi le comte ne quittait jamais son île, mais ce cadre idyllique n’était pas la raison de son isolement.

Nous entrâmes dans le château. Von Kieff me guida à travers un long couloir de dalles brutes jusqu’à une grande salle de réception. Un frisson me parcourut l'échine. Une atmosphère inquiétante émanait de cet endroit austère. Une grande détresse m’envahit soudain. Je me sentis observée. Une immense table de chêne noire, trônait au milieu de la pièce, entourée par de lourdes chaises en métal forgé. Le vernis du plateau reflétait le plafond, donnant l’impression d’une ouverture sur un autre monde. Le long de chaque mur, des statues de marbre espacées d’un mètre, me dévisageaient d’un air sinistre. Elles me semblaient vivantes, comme des âmes damnées emprisonnées dans une cage de pierre livide. Un fort courant d’air souffla dans la salle. Je protégeai mes yeux de mes mains, quand je les rouvris, un copieux festin ornait la lourde table. Comment a-t-il pu apparaître ? Personne, hormis le comte, n’était présent sur les lieux. Il m’invita à m’asseoir. Ce que je fis. Le repas fut silencieux, les mets étaient délectables, d’une finesse sans égale et le vin, semblable à un nectar de fleurs paradisiaques. Tout était absolument fabuleux, mais derrière cette splendeur se cachait de sinistres desseins, que je ne tarderais pas à découvrir à mes dépens.

Après le repas le comte me fit visiter sa forteresse et me montra la chambre réservée aux « invités d’honneur ». J’acceptai sans hésiter. L’occasion était parfaite. J’avais en tête de mener mes investigations cette nuit, une fois le comte endormi. Je feignis d’être épuisée. Aussitôt, mon hôte me laissa prendre possession de mes appartements. Je passai la chambre au crible, mais n'y trouvai rien de probant. Lorsque la lune fut bien haute dans le ciel, je sortis en espérant trouver des traces du passage de mon amie, dans le château. Les couloirs se ressemblaient tous, dans le noir. Cependant, je remarquai que l’architecture avait changé. Mon imagination devait me jouer des tours, la nuit modifiait sans doute ma perception des lieux. Pourtant cela faisait un moment que j’arpentais ce dédale lugubre de corridors interminables pour n’aboutir nulle part. Je décidai de rebrousser chemin afin de refaire le parcours et retrouver ma chambre. Impossible. Elle avait disparu. Je finis par me demander si je n’allais pas tomber nez à nez avec le Minotaure. Je m’assis contre le mur de ce sinistre labyrinthe pour réfléchir. La structure de l’endroit c’était effectivement transformée, faisant place à un enchevêtrement de galeries sans fin. Comment revenir à mon point de départ ? À moins de dormir ici même et laisser le jour résoudre cet énigme empreinte d’un mystère qui ne me plaisait guère ! Non, mon imagination ne jouait aucun rôle dans cette angoissante mise en scène. Le château était animé d’une magie que je ne pouvais m’expliquer. Je me sentis ridicule de raisonner ainsi, aussi je me mis à la recherche du hall aux statues de marbres. Cependant si je ne pouvais rejoindre mes appartements comment pouvais-je espérer tomber sur cette pièce ? Le plus étrange c’est qu’il n’y avait aucune porte. Soudain, j’aperçus une lueur dans le fond. Je la suivis, persuadée de ne rien découvrir de plus. Après une longue marche dans ce tuyau infini de pierres glaciales, je me cognai contre quelque chose. Je ne voyais plus, les ténèbres m’avaient subitement enveloppée tel un brouillard de goudron. Je touchai une surface froide et lisse, puis poussai ce qui me sembla être un portail métallique. Il finit par céder sous mes efforts pour s’ouvrit sur la salle de réception. Je fus momentanément aveuglée par l’éclat de la Lune.

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