18. C'était une bonne bouteille

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Le soulard ignorait combien de temps s’était écoulé dans ce cocon de containers, hors du monde. Quand des bruits de pas vinrent éclater sa bulle, il n’avait descendu sa bouteille qu’aux trois quarts. La stature de Keiron ombragea la lumière des néons. Leto crut discerner une grimace écœurée sur ses traits, alors qu’il inspectait les tâches de vinasse sur sa chemise défaite.

— Je peux savoir ce qu’il t’arrive ?

Au ton compassé qu’il adoptait, le pilote devinait qu’il investissait un grand effort pour se retenir de le secouer comme un cocoyave. Leto détourna le regard, comme pris d’une lubie pour déchiffrer l’étiquette de la caisse de transport.

— J’ai rentré les coordonnées d’une colonie de la bordure, expliqua-t-il d’une voix qu’il espérait détachée. Elle a été dévastée il y a quelques années, seuls quelques marginaux y subsistent. Je vous dépose là-bas. Vous trouverez sans doute un moyen de vous arranger avec eux. Ils détestent l’Union au moins autant que vous.

Keiron s’accroupit à sa hauteur et reprit avec une douceur forcée.

— Ce n’est pas comme ça que ça marche, Leto. Je suis désolé de t’avoir crié dessus tout à l’heure. J’ai tendance à perdre mon sang-froid quand je m’inquiète pour Mélèm, mais ça ne remet pas en question notre accord. Nous pouvons encore t’aider à retrouver ta sœur si tu nous dis ce que tu as appris.

— Ça ira, merci. Vous en avez assez fait.

— Leto, est-ce qu’elle est… ?

— Non.

— Dans ce cas, il y a encore un espoir, non ?

Ce fut au tour de Leto de fulminer. Il bondit sur ses pieds, tituba et envoya valdinguer son grand cru dans la manœuvre. La vision du liquide écarlate vicié d’éclats de verre ranima une étincelle dans sa mémoire atavique. Les souvenirs se mélangeaient au présent dans un maelstrom d’ivresse. Pour reprendre pied, il déchaîna une tempête de rage contre la première victime dans son sillage.

— T’es sourd, ou quoi ? L’accord est caduc ! C’est fini, et ça ne regarde que moi. Je ne vois pas pourquoi je te parlerais de mes problèmes, alors que vous ne m’avez rien dit des vôtres ! Pourquoi avez-vous fui l’Union ?

Keiron le dévisagea d’une surprise manifeste. Sans doute ne voyait-il pas pourquoi cette question fusait maintenant, ou bien il ne s’attendait pas à découvrir le placide et bougon Leto se déchaîner dans une furie sans filtre.

— Il y a plusieurs raisons. C’est… compliqué.

— Est-ce parce que votre clan a amputé Mélèm de ses cordes vocales ?

La bouche de Keiron s’agrandit, éberluée.

— Comment tu…

Leto n’avait aucune certitude. Le doute le taraudait depuis ce souvenir parasite de Mélèm. Il avait entendu sa voix, il pouvait parler ; autrefois. Les autres éléments s’emboîtaient pour compléter le tableau : les cicatrices aperçues au restaurant, les menaces à peine voilées de sa mère, le déferlement de détresse lorsque les soldats du clan l’ont entraîné… Cela aurait pu être n’importe quoi d’autre, mais il avait partagé son esprit. Il l’avait ressenti.

À voir la réaction de Keiron, il s’en voulait d’avoir confirmé ces doutes. S’il n’avait pas été aussi secoué par ses propres ennuis, il n’aurait pas osé aborder si frontalement un sujet qui semblait tabou.

— Peu importe. Pourquoi ? Pourquoi infliger une chose aussi atroce à un gamin ?

L’ancien militaire baissa des yeux contrits et se laissa glisser avec lenteur contre une caisse. Un soupir expia sa peine.

— Parce que les pontes du Clan sont loin d’être des enfants de chœur. Ils justifieraient n’importe quel acte par la nécessité du contrôle et de l’ordre au sein de l’Union. Or une partie de ce contrôle repose sur les prédictions de l’Oracle. Chaque jour, des palanquées de dignitaires et politiques issus des quatre coins du système et des astres épars viennent quérir ses visions. Mélèm était incapable de remplir cette fonction. Ses pouvoirs ne marchaient pas comme ils le voulaient et les langues de vipères aimaient dire qu’il ne fournissait pas le moindre effort pour s’assujettir à son devoir. Ce qui est odieux ! Il faut bien comprendre qu’il est parmi les plus jeunes à avoir hérité de cette fonction. Il savait à peine marcher quand son père est décédé. Va exiger d’un gamin de rester agenouillé toute la journée, à devoir démêler le foutoir de nœuds des avenirs possibles, et être puni après ces efforts parce qu’une prédiction s’est révélée fausse. Il s’est rebellé et en a payé le prix.

Leto secoua la tête. S’il comprenait bien le poids et la difficulté de sa fonction après avoir vu Mélèm souffrir en usant de ses pouvoirs, le reste lui semblait incongru.

— Mais pourquoi sa voix ?

— Un des entraînements les plus classiques pour développer les dons psychiques consiste à se couper d’un maximum de stimuli du monde extérieur. De ce que j’en ai compris, ça facilite « l’immersion dans la croisée des chemins ». C’est dans ces méditations que les médiums tirent leurs meilleures prédictions. Des précédents au cours de la longue lignée des Oracles ont montré que la privation d’une capacité physique accroît leur sixième sens psychique. Le hiérarque du Clan a proposé cette « solution » dans l’espoir de renforcer les pouvoirs de Mélèm.

Une grimace d’amertume déforma ses lèvres, ses doigts se crispèrent sur ses jambières.

— Voilà pourquoi je déteste qu’on se serve de lui. Il n’est pas un putain d’outil à disposition !

Leto aussi s’était rassis, pantois. La peine de Keiron avait un instant dilué la sienne, même si la blessure à vif continuait à pulser douloureusement. Il se sentait plus calme, disposé à une conversation plus raisonnable.

— Je suis désolé. Je n’aurais pas dû insister pour qu’il use de ses pouvoirs afin de m’aider à trouver ma sœur.

— Et moi, je suis navré que ces recherches n’aient pas donné les résultats escomptés.

Puis, réalisant le tournant qu’avait pris la conversation, Keiron remonta le fil.

— Y a-t-il un rapport entre ce qui est arrivé à Mélèm, l’Union, Kamila ou le Styx ?

Leto secoua la tête péniblement. Un lac d’affliction débordait dans son cœur.

— Je ne sais pas. Je cherche juste à comprendre pourquoi ma sœur serait devenue une ennemie de l’Union au point d’être exécutée.

Keiron se tendit, mais ne prononça aucun commentaire, dans l’attente d’une poussée d’explications.

— Apparemment, le clan Yriasti collabore avec le Styx quand il s’agit d’aller traquer leurs opposants. Ils ont émis un mandat contre Kamila et l’organisation criminelle l’a capturée sur RKG-215 afin de la livrer à tes anciens patrons. Elle est en ce moment en route dans un transporteur pénitencier pour Fidélis. Elle n’est pas morte, mais cela ne saurait tarder.

Le militaire hocha la tête avec gravité. Il connaissait les convois carcéraux et Fidélis. Ce n’était pas pour rien que certains surnommaient cette lune de Lokanka « le Terminus ». Trop peu massive pour adopter une forme sphérique et des habitations, elle servait de prison pour des séjours brefs avant le peloton d’exécution. Située dans le bouclier orbital de la planète-capitale, les touristes ne risquaient pas de s’égarer sur ce caillou hautement gardé.

La conscience qu’il n’avait aucune chance de revoir Kamila avant que la sentence soit appliquée le submergea. Le pilote se recroquevilla comme un fétu écrasé par la gravité. Il avait fait tout cela pour rien.

— Alors, c’est quoi le plan ?

Keiron et Leto sursautèrent. Apparemment, ni l’un ni l’autre n’avait perçu l'entrée de Mélèm dans la soute. Les avait-il entendus ? L’Oracle n’en affichait pas le moindre signe sur ses traits fatigués. Il tenait tout juste debout ; à condition de s’appuyer contre les caisses.

— Leto va nous déposer dans une colonie de la bordure. Après, on avisera.

— Non, je veux dire. Quel est le plan pour aller libérer sa sœur ?

Le pilote et le militaire s’échangèrent un regard atterré. Si la situation n’avait pas été si grave, l’un ou l’autre se serait probablement esclaffé de cette proposition absurde.

— Mélèm, j’ignore ce que tu sais, mais la sœur de Leto est…

— C’est gentil, coupa Leto. Mais vous m’avez assez aidé. Je considère que vous avez rempli votre part du marché, à moi de remplir la mienne.

Leto baissa la tête, chercha sa bouteille et ne trouva qu’une flaque. Dommage, il aurait bien repris une gorgée ; ou deux. Mélèm se déplaça en titubant. Il se planta devant lui sans se soucier des morceaux de verre crissant sous ses bottes. Leto s’attendait à ce que Keiron le renvoie au lit séance tenante, mais le papa poule semblait aussi curieux du manège de son poussin.

— Le convoi arrivera dans sept jours à Fidélis. C’est maintenant qu’il faut agir.

— Est-ce que tu es tombé sur la tête ? s’inquiéta sérieusement Keiron.

— Tu as conscience qu’aborder et s’introduire dans un transporteur pénitencier de l’Union sous escorte de mercenaires, ce n’est pas notre promenade de santé qui a failli te coûter la vie dans le QG du Styx ?

Leto fixait ébahi les flammes déterminées qui dansaient dans ses prunelles marines. Il avait déjà trouvé suspicieux son zèle pour l’infiltration sur Ménon ; là, il allait lui falloir répondre de son empressement suicidaire.

— J’ai eu une vision. Le convoi sera attaqué juste avant son entrée dans le système Van’Altari par les Distortionneurs.

— Quoi ? Il y a des Distortionneurs parmi les prisonniers.

— Oui, ta sœur. Elle en fait partie.

Leto sentit son cœur lui tomber sur les genoux. Il avait déjà entendu son lot de nouvelles délirantes pour ce cycle et celle-ci était de trop. Sa sœur ? Les Distortionneurs ? Impossible !

Ce groupe de fanatiques vénérait les Arménautes comme de nouveaux dieux. Si Leto acceptait volontiers les Yens comme partie intégrante de l’humanité, il ne pouvait en être de même concernant ces exovies hostiles. Et quoique pouvait-on seulement parler de « vie » pour ces êtres non biologiques ? On ne savait pas grand-chose des Arménautes. Les humains prenaient les IA comme point de comparaison pour expliquer leur mode d’existence virtuelle, incarnée au travers de machines, mais il s’agissait d’un raccourci grossier. Les Arménautes fonctionneraient en symbiose au sein d’une conscience collective. Pour autant, ils semblaient n’éprouver aucun discernement ni état d’âme envers leurs voisins biologiques lorsqu’ils attaquaient leurs colonies.

La dernière fois qu’il avait visité Kamila, elle lui avait confié étudier ces aliens. Leto s’était persuadé que c’était pour mieux les détruire. Il serra le poing au souvenir brûlant de ce jour sanglant qui avait ruiné leur vie sur Meksan. Kamila n’avait pas pu oublier. Comment pouvait-elle cautionner les lubies des Distortionneurs ? Avait-elle eu le choix ?

— Impossible, asséna un Leto en plein déni.

— Je suis sûr.

— Mais pourquoi ? Qu’a-t-elle découvert ?

— Une arme.

Une arme ? Quel genre d’arme ? Cette histoire ne ressemblait pas à sa sœur. Avait-elle changé à ce point ? À moins que Mélèm ne se trompe. Ne venaient-ils pas d’avoir une longue discussion – à l’échelle de son expérience avec Keiron – sur les lacunes de ses pouvoirs d’Oracle ?

Mais il semblait si assertif, et son regard acerbe lui prouvait qu’il n’était pas d’accord avec sa pensée fugace. Mélèm n’eut pas le temps d’argumenter, Keiron bondit.

— C’est donc ça que tu manigances ? Tu penses pouvoir déclencher une guerre entre les Distortionneurs et l’Union par le biais de sa sœur ! C’est de la folie !

La sensation d’une douche glacée arrosa son corps. Dire qu’il avait voulu s'imaginer que Mélèm agissait pour l’aider…

— De la folie ? Est-ce de la folie que de souhaiter nettoyer l’Union de cette métastase pourrie qu’est devenu le Clan ? Tu crois que ma mère assise sur son trône est une bénédiction pour les habitants des systèmes ?

— Arrête, Mélèm. On sait tous deux que tu penses à la vengeance avant le bien commun.

— Non, je pense à toi avant tout le reste.

Seul le ronronnement des moteurs se risqua à troubler cette pause pesante.

— Tu es traqué dans toute l’Union. Le Clan ne te laissera aucun répit et certains téméraires seront sûrement prêts à te poursuivre au-delà de la Bordure. Je ne veux pas que tu te condamnes à une vie de cavale pour moi. Et nous avons une solution pour ça : Kamila, les Distortionneurs, l’Armure Noire.

— Je savais très bien dans quoi je m’engageai en t’aidant à fuir. Je ne regrette rien. Je saurai me débrouiller sans avoir besoin de renverser l’empire le plus vaste que les astres épars ont jamais connu !

Leto n’écoutait plus que d’une oreille distraite leur querelle. Perdu dans le flou des conjonctures et des flammèches d’espoir ravivées par la hargne de l’Oracle, un mot, cependant, avait attiré son attention.

— L’Armure Noire ?

Keiron et Mélèm s’interrompirent dans leur impasse et se tournèrent vers Leto.

— Je ne sais pas ce que c’est. Dans mes visions, ils en parlent comme d’une puissance destinée à changer la face des galaxies ; j’en ai déduit qu’il s’agissait d’un genre d’arme secrète.

Un ersatz de sourire dépité reconquit les lèvres du pilote. Il se releva, titubant, et retourna là où était sa place : au poste de commande. Un embryon d’idée germait dans sa tête et le temps était compté. Il rentra de nouvelles coordonnées dans l’ordinateur de bord.

Les hommes ne changeront jamais ; des armes, des guerres, leurs revendications, le pouvoir… Leto se fichait pas mal de ces choses-là, mais si sa sœur y était mêlée, alors il allait encore braver l’enfer pour l’en sortir.

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