17. Hostile camaraderie

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Les secousses s’étaient calmées. Le Foudroyant avait atteint sa vitesse de croisière et franchi le couloir SL. Leto dévisageait hagard les coordonnées machinalement rentrées dans l’ordinateur de bord. Meksan. On y revient toujours, pas vrai ? Peu importe le nombre de bouteilles qu’il descendrait, jamais il n’oublierait ses platebandes d’origine. Le désastre qui avait fait voler en éclats sa famille.

Un long soupir filtra de ses lèvres. Derrière, Keiron avait bondi dès la stabilisation en vitesse pour s’enquérir de l’état de Mélèm à la baie médicale. Lui n’avait plus la force de lever un bras, pas même pour passer la pilule des évènements dans une gorgée de proshtï. La fatigue accumulée retombait en une chape solide sur ses épaules.

Le tintement de pas bourrus contre le mèls se rapprochait de lui. Leto hissa à peine un œil torve vers la tête trop haute d’un Keiron campé de colère.

— Tu avais donné ta parole. Tu avais promis de veiller sur lui. Pourquoi est-il dans cet état ?

Le pilote aurait aimé bénéficier d’une accalmie avant d’affronter le courroux du colosse. Il aurait aimé délayer le récit de leurs aventures en compagnie de Mélèm. Le garçon l’aurait apaisé de sa présence. Mais Leto se retrouvait seul pour assumer les ratés du plan bancal de l’Oracle.

Il raconta ce que ses pensées nébuleuses acceptaient d’assembler. Keiron devait avoir un certain talent pour les puzzles puisqu’il raccorda les morceaux sans difficulté, n’hésitant pas à insister ou relancer le pilote épuisé. Comme prévu, il bouillonna lorsque Leto relata leur prise en flagrant délit et le déferlement des pouvoirs psioniques. Il passa sous silence la vision ; Mélèm n’apprécierait sans doute pas qu’il l’évoque à sa place.

Par contre, la grimace de Keiron se tordit de perplexité quand Leto lui retranscrivit le piratage du terminal.

— C’est impossible. Le lecteur n’a pas pu reconnaître l’ADN d’un cadavre. Même encore chaud. Ces accessoires sont suffisamment perfectionnés pour faire la différence.

— Qu’est-ce que j’en sais ? Il s’agissait peut-être d’un dysfonctionnement…

— L’IA t’a appelé par ton nom ! Tu ne vas pas me dire que ton mort s’appelait aussi Leto Sardakis !

— J’ai connecté mon neurocom, c’est comme ça qu’elle l’aura appris !

— Si tu avais connecté ton neurocom sans aval sur un réseau protégé, l’IA t’aurait éjecté du système et donné l’alerte. Alors, dis-moi la vérité !

— C’est la vérité !

Un ronflement de cuivres enflait dans la poitrine de son interrogateur. Sur son siège, Leto se ratatinait d’effroi. C’était quoi son problème ? Pourquoi s’embraser pour de tels détails ? À nouveau, son assaillant éclata dans un concerto de cymbales.

— Tu as mis Mélèm en danger avec ta quête égoïste, tu t’es servi de ses pouvoirs malgré ce qu’il lui en coûte et tu n’es même pas fichu d’être honnête !

— C’était son idée ! Je ne l’ai forcé à rien.

L’accusé regretta aussitôt ses paroles véridiques, mais mal avisées. Son vis-à-vis se persuadait qu’il se foutait de sa gueule. Le voilà dans une impasse !

— Trop, c’est trop… maugréa Keiron.

Le malheureux pilote ouvrit la bouche comme une cryo-carpe décédée. Si un son devait en sortir, le géant l’interrompit d’une prise soudaine sur son col. Il tracta le poids plume jusqu’à ses hauteurs. Le pauvre allait finir débité en tranches avant même d’avoir pu apprendre où était Kamila.

— Lâche-le, Keiron. Il dit vrai.

En pleine course, à quelques atomes de sa pommette, le poing se figea. Tous deux tournèrent la tête vers un Mélèm qui essayait de se redresser en tanguant. Keiron oublia Leto, qui retomba lourdement dans son fauteuil, et se précipita au chevet de son protégé.

Béni soit ce répit ! Leto souffla et massa son derrière qui avait heurté l’accoudoir. Le militaire noyait le convalescent de questions. Pas d’interrogatoire musclé pour Mélèm ; il s’intéressait à son état de santé avec une sollicitude infaillible. En revanche, l’Oracle ne prêtait qu’une attention distraite à son infirmier improvisé. C’était Leto qu’il fixait de ses prunelles térébrantes. Le pilote en frissonna et se détourna. S’il y avait un quelconque message muet à interpréter là-dessous, il ne le saisissait pas.

Peut-être craignait-il qu’il ait parlé de la vision ?

Il secoua la tête. Cela ne le concernait pas.

Leto rabattit son siège et se plongea dans l’interface de son neurocom. Mieux valait décortiquer les données aimablement transférées par CLARISSE avant que Keiron ne revienne à la charge. C’est avec une appréhension grandissante qu’il fit défiler les fichiers sous ses rétines. Un observateur extérieur l’aurait vu s’agiter de tremblements, comme un début de crise d’épilepsie. Son teint blanchissant n’aurait pas manqué d’alarmer, et on aurait sans doute poussé Mélèm hors de la baie pour y installer le pilote à la place.

Mais Leto se reprit.

Il coupa net la projection intraoculaire et attrapa, dans la cachette sous son siège, la première bouteille à portée. Il se leva et piétina d’un pas traînant dans la coursive. Le babillage de Keiron s’était interrompu et sa voix stentor s’arqua, pour la première fois, d’inquiétude.

— Ça va, Leto ?

Il ne répondit pas. Le lourd diaphragme de la soute se referma dans un claquement sonore derrière lui.

Le silence. La paix. Oublier.

À moitié déconnecté de son corps, il prit conscience du cylindre de verre qui pesait dans sa main.

Monts Zélitrys, Serres du Kangar, Runaster, Cuvée 896 AFU.

Un sourire penaud anima son visage ; c’était un bon cru. Il aurait préféré le réserver pour une belle occasion. Il haussa une épaule et débouchonna. Tant pis. Le liquide carmin coula dans son gosier et il avisa un repli entre deux caisses pour déverser sa peine.

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