16. De tenaces tiquerons

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Les lames de gris halotées de blanc défilaient sans qu’il ne les voie. Leto ahanait, souffrait à chaque enjambée supplémentaire. Il n’était pas Keiron ; ses bras rendus maigrelets par ses séjours prolongés en apesanteur n’en pouvaient plus de soutenir le poids mort de Mélèm. Loués soient les astres, la faible gravité artificielle de Ménon leur facilitait la tâche. Malgré tout, il soufflait comme un cébulot.

Prendre une pause ? Inenvisageable. Les agents du Styx étaient peut-être sur ses talons en ce moment même. Hélas, les obstacles germaient sur son chemin vers le hangar. La compétition de monster slayer touchait à sa fin ; un brouhaha d’ivresse et de liesse envahissait la station. Les attroupements ralentissaient considérablement sa progression et lui arrachèrent quelques jurons.

Un couloir dégagé ; il reprit le sprint ; ralentit brusquement lorsqu’une patrouille de sécurité parut à l’angle. Le capitaine siffla de la manière la plus suspecte qui soit. L’un des miliciens interrogea du regard son étrange chargement.

— Ah, ces jeunes… Incapables de modérer leur consommation d’alcool… Quelle barbe… osa Leto entre deux essoufflements.

Par chance, les agents de l’ordre avaient d’autres chats à fouetter au sein de la cohue de spectateurs éméchés. Ils se désintéressèrent vite de Leto ; lequel s’engouffra dans un ascenseur.

— Allez, allez Mélèm, réveille-toi !

Leto avait profité de ce répit pour se délester de son fardeau, il lui administra un crescendo de claques avant de se rendre à l’évidence : il allait devoir affronter le courroux de Keiron.

Les portes de la cabine s’ouvrirent, il ne se trouvait plus qu’à quelques encablures du hangar. Ce n’était pas le moment de faiblir. Un staccato de tambours martelait sa poitrine alors qu’il retrouvait ce recoin familier, désert à cette heure tardive. Le voilà bientôt tiré d’affaire !

Une ombre surgit devant son objectif.

Leto jeta un coup d’œil par-dessus son épaule : une autre barrait sa retraite.

Entre ses dents, il pesta en reconnaissant les chasseurs de primes de Sélos. Plus tenaces que des tiquerons sur de la laine d’alpala, ils les avaient suivis jusqu’ici ! C’était à prévoir : une cible recherchée par la confrérie ne pouvait espérer poser un pied sur Ménon sans que cela se sache.

D’un clignement d’œil, il envoya un signal d’alerte au Foudroyant via son neurocom. Une bouteille dans le vide stellaire.

Bonne nouvelle – si tant est qu’il y en ait une dans ce guet-apens – le duo ne semblait pas avoir invoqué des renforts. La cupidité avait remporté sur la prudence : hors de question de partager la prime. Restait à savoir comment se tirer de cet étau. Leto disposait toujours du flingue volé au Styx, mais il lui faudrait se décharger de Mélèm pour dégainer.

— Dire que je te trouvais sympathique, Leto. Soulard, mais sympathique. Mais ça, c’était avant que tu décides de me laisser un souvenir cuisant.

Déjà, la silhouette trapue et armurée de Yoran se rapprochait, déioniseur rivé sur sa cible. Leto grogna dans sa barbe ; les deux chasseurs avaient pris le temps de s’équiper sérieusement après leur dernière rencontre improvisée.

— À ta place, je réfléchirais à deux fois avant de tirer. Tu sais qui je porte sur mon dos ? Tu tiens vraiment à risquer de le toucher et de t’attirer les foudres du clan ?

— Tu vas le déposer gentiment dans un coin et t’éloigner les mains en l’air, si tu veux qu’on t’épargne.

Zelki veillait à moins d’un mètre dans son dos. Au premier geste de travers, la jeune femme ne manquerait pas de lui faire goûter ses talents en arts martiaux. Sa rage filtrait de ses yeux, plus brûlante qu’une supernova ; il l’avait mise en colère en blessant son compagnon sur Sélos.

— Très bien, très bien…

Après tout, Leto avait récupéré les précieuses informations sur Kamila. Il n’avait plus besoin de l’Oracle ni de son escorteur fugitif. Et il ne pouvait espérer sauver sa sœur, une fois mort. Mélèm glissa de ses bras en douceur. Sa bouille replète et juvénile s’affaissa contre le mur. Sous un rideau de mèches humides transperçait un souffle erratique. Une vipérélec enserra son cœur : Mélèm s’était sacrifié pour remplir sa part du marché, et lui, il s’apprêtait à l’abandonner entre les griffes de ces chasseurs ?

Sa main glissa vers sa ceinture.

— Fais gaffe à ce que tu f…

Un bruit détourna l’attention du duo, une ombre se faufila entre les néons pour se fondre à nouveau dans l’obscurité. C’était la diversion que Leto attendait. Il brandit son arme à dispersion et visa Zelki. Le tir ricocha sur l'épaisse plaque ventrale de son armure, mais suffit à la projeter dans un cri aigu.

— Connard !

Yoran hurla de rage. Leto se retrouva dans la ligne de mire de son désioniseur. À cette distance, il ne le raterait pas. Ses dernières prières furent pour Kamila. Où qu’elle soit, faites qu’elle s’en sorte !

Le salut tomba du plafond, en piqué sur Yoran. L’ombre se fondit dans un corps à corps sans pitié. Leurs masses roulèrent au sol et le fusil valdingua plus loin.

Par tous les ciels, Keiron n’avait pas traîné !

Nul doute que l’ancien militaire ne ferait qu’une bouchée du chasseur désarmé. Leto alla plutôt s’occuper de sa complice qui tentait de se relever.

Une poussée d’adrénaline lui fit oublier ses capacités de combat inexistantes. D’instinct, il se rua sur la jeune femme pour la renvoyer tête contre sol. Hélas, elle avait anticipé son approche maladroite. Ses bras accrochèrent ses épaules et un coup de genou envoya tournoyer Leto comme les aiguilles d’une horloge antique. Atterrissage violent. Ses poumons se décollèrent dans sa cage thoracique sous le choc. Pas le temps de se remettre ; les poignes enserrées de carbène revenaient à la charge. Le pilote brandit un poing féroce sur sa joue ; seule partie laissée sans protection.

Sonnée, elle regroupa ses forces pour ne pas basculer. Leto s’agita – une vraie guille dans une remontée de filet – mais ne parvint pas à se dégager à temps. Les serres de la chasseresse s’emparèrent de son cou. Et serrèrent, serrèrent. L’air lui manquait, sa trachée plus comprimée que dans une enceinte sous pression hurlait de douleur.

Un coup sonore résonna contre le casque de son assaillante. Leto accueillit une bouffée bénie d’oxygène tandis que le corps de Zelki tombait à ses côtés. La crosse l’avait assommée.

Derrière, Keiron ne tergiversa pas. Son Xiom visait le crâne à terre.

— Non !

Le pilote se jeta à temps sur l’arme et dévia le tir. Le laser creusa un trou fumant à quelques centimètres de la jeune femme. Keiron le fusilla d’un regard fou ; Leto ne lui laissa pas le loisir de protester.

— Si tu les tues, les vidéos surveillances seront passées au crible et on se retrouvera avec les autorités ménoni, plus leurs copains chasseurs, au fion ! Alors qu’une simple bagarre n’intéressera personne.

Il avait eu assez d’un mort pour aujourd’hui.

Le bras du militaire resta figé en l’air quelques secondes. Puis il l’abaissa dans un grognement qui devait concéder raison à Leto.

— Dans ce cas, ne traînons pas, asséna Keiron en se précipitant vers Mélèm.

L’inquiétude doucha sa colère lorsqu’il avisa son protégé toujours inconscient. Il le chargea sur ses épaules avec une infinie précaution. L’ire se raviva quand Keiron se retourna vers Leto, mais sa bouche resta close ; les reproches et explications attendraient le décollage. Leto confisqua les armes des chasseurs évanouis et ôta sa veste pour les camoufler tant bien que mal. Sur Ménon, un pistolet à la ceinture passe encore, mais Gofred allait poser des questions s’il le voyait transporter deux fusils lourds.

Par chance, Leto retrouva la vieille branche profondément endormie dans sa cabine lorsqu’ils franchirent le sas du hangar. Sacré Gofred ! Il avait sûrement abusé de la tafia en regardant le match de monster slayer. Un doute embruma cependant l’esprit de Leto. Avait-on idée de s’avachir de la sorte pour piquer un somme ?

Les paroles de Keiron le firent sursauter.

— Ne t’inquiète pas pour lui. Nos poursuivants lui ont juste administré un narcotique. Il se réveillera dans quelques heures. Ils ont aussi essayé de piéger ton vaisseau. Heureusement, je les ai vus arriver et me suis caché en dehors à temps. Je venais de finir de désactiver les charges quand ton alerte a sonné. J’aurais dû les filer…

— Non, tu as bien fait. On aurait été malins si notre moyen de transport avait été endommagé. Puis, quelqu’un aurait pu te voir dans la station.

Heureusement que le monster slayer avait drainé l’ensemble de la population hors de ce secteur. Le modeste garage privé, habituellement peu fréquenté, se retrouvait désert à cette heure avancée de la nuit. Seuls quelques néons grésillant persistaient à éclairer la vétusté des lieux et à rompre le silence pesant.

Une aubaine. Un court répit.

Pas question de s’attarder ici. Le pilote fila vers le réduit où comatait Gofred. Par acquit de conscience, il vérifia sa respiration. Il s’autorisa un soupir de soulagement avant de se pencher vers l’ordinateur antédiluvien. Il programma l’ouverture à rebours du sas extérieur sur soixante secondes, puis courut rejoindre Keiron qui embarquait déjà.

Le Foudroyant l’accueillit de ses grincements familiers. Qu’il est bon de rentrer à la maison ! Ses doigts, encore fébriles des péripéties traversées, hésitaient sur la table de commande. L’habitude reprit ses droits et le pilote finissait d’engager la manœuvre quand les larges mâchoires dévoilèrent un néant scintillant d’étoiles.

La tête vide, Leto regardait la station perchée sur son astéroïde s’éloigner plus vite qu’un prostitué après une passe. Il ne voulait pas songer que c’était probablement la dernière fois qu’il côtoyait ce refuge pour voyageurs sans attaches. Persona non grata, fugitif pour avoir aidé d’autres fugitifs, il ne restait que le froid de l’espace pour l’accueillir. La seule et vraie demeure pour les parias comme eux. Et pourquoi pas ? Il ne se sentait jamais autant à sa place qu’au cœur de cet infini amas de galaxies.

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