15. L'homme qui murmurait à l'oreille des machines

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À travers une verrière aux arabesques d’aural et d’ivorial, les timides reflets rosés de l’aube baignaient la serre de ses douceurs. Les feuilles pennées des philophocea exotiques ombrageaient la silhouette d’une dame longiligne. Dans le prolongement d’un dos moulé d’une robe bleu nuit, une nuque gracieuse se penchait sur ses taillages. Les doigts minutieux traquaient les inélégants appendices flétris. Un tableau harmonieux tout droit tiré d’un catalogue d’aménagement floral.

— Espèce de sale truya ! Oceloparde interstellaire suceuse de triques molles ! Comment tu peux faire ça, putain !

Nullement alarmée par l’invective hystérique du boulet de canon, la jardinière endimanchée esquissa même un sourire amusé.

— Bonjour à toi aussi, Mélèm. Je n’ose pas te demander comment tu vas ce matin...

— Va te faire foutre avec tes politesses de merde ! À moins que tu n'annules ces conneries immédiatement !

La réalisation heurta le spectateur nébuleux qu’était Leto ; à travers les yeux de Mélèm. Il entendait, pour la première fois, sa voix crisser, rager, ruer et hurler sa détresse devant cette égérie impassible. Un électrochoc le saisit ; pris dans cette étrange temporalité, dans un maelstrom d’émotions qui ne lui appartenaient pas.

La gravure de perfection daigna tourner la tête sur lui ; sur Mélèm. Des perles d’un saphir profond identique à celles de l’Oracle le dardaient sévèrement ; son nez retroussé froissait les éclats lactescents de ses joues.

— Tu sais pourtant que la décision ne m’appartient pas. Cela me peine autant que toi.

— À d’autres, hypocrite ! Tu peux peut-être jouer les saintes-nitouches devant Ngonso ou les culs serrés du clan, mais moi je vois clair en toi. Tout le monde voit clair dans ton manège : le Conseil n’aurait jamais donné l’ordre sans ton aval. Alors, fais marche arrière ou tu n’es plus ma mère !

Le masque de beauté commençait à se fissurer, s’effrita petit à petit pour dévoiler une expression de pure hostilité. Leto en frémit ; Mélèm ne cilla pas, habitué.

— Que m’a valu de mettre au monde un enfant aussi irrespectueux ? As-tu une idée de la position dans laquelle tu me mets lorsque tu t’obstines à désobéir ? De la honte dont tu m’accables à chaque fois que tu annonces des prédictions fantoches ? Des pirouettes que je dois accomplir pour justifier que tu n’aies pas encore le moindre héritier ? L’ultimatum était posé. Adze t’a mis en garde un nombre incalculable de fois et tu n’as fait aucun effort. Tu es le seul responsable de ce qui arrive.

Derrière lui, les bruits de bottes résonnaient dans la serre, mais Mélèm ne se retourna pas, préférant affronter la reine des monstres. La seule qui pouvait enrayer les évènements. La confusion enserra Leto, il ne comprenait rien de ce qu’il se passait, mais ressentait avec acuité la peine et le désespoir de l’Oracle déferler en lui.

Quand des bras le saisirent, Mélèm se débattit à peine ; la poigne des gardes du palais était trop ferme.

— Arrête maman ! Je t’en supplie ! Dis-leur d’arrêter !

La femme reporta son attention sur ses plantes impeccables, reprit son ouvrage, comme si l’irruption ne l’avait pas dérangée.

— C’est trop tard, asséna-t-elle.

Et déjà sa silhouette rapetissait, les bras l’emmenaient hors de la serre. Sa complainte de dernier recours s’étouffa dans les strates de la végétation.

— Je te le pardonnerai pas… Je te jure que je te pardonnerai jamais !

*

Les organes de Leto exécutèrent un salto arrière dans son corps, comme au sortir d’un couloir SL en urgence. Il vacilla, hagard, ne sachant plus très bien dans quel sens la gravité artificielle opérait. Ses yeux s’ouvrirent sur un festival de lumières vives. Devant lui : une panoplie d’objets hétéroclites et bibelots exotiques dont il ne comprenait pas l’origine. Il se massa la tête pour se remettre les idées en place.

Bordel… Kamila, le Styx, l’ordinateur qui refuse l’accès, ce type qui nous surprend, Mélèm qui déraille… Le type !

Le bruit attira son attention. « Le type » était visiblement aussi mal en point. Il tentait de se redresser… Leto prit alors conscience du flingue enveloppé dans sa paume. Il ne réfléchit pas davantage. L’alerte de la menace sonnait dans son cerveau. Il tira.

La tête de l’ennemi explosa.

Une gerbe carmine éclaboussa les œuvres d’art inestimables, des morceaux de chairs s’accrochaient aux tableaux et repeignaient diligemment la toile, glissant tels des escarmèches. Par chance, Leto eut le réflexe de plaquer ses mains sur sa bouche pour s’empêcher de hurler. La détonation avait fait peu de bruit – hormis le charmant éclatement de la boite crânienne. Inutile d’attirer de nouveaux témoins dans son pétrin.

— Putain de merde…

Il tremblait, en lâcha l’arme de son crime. C’était la première fois qu’il tuait quelqu’un de chair et d’os. Comment leur entreprise avait-elle pu à ce point dégénérer ? Ça aurait pu être lui. Là, gisant, éclaté comme un fruit trop mûr. Sa respiration s’emballa. Assis à même le sol, son corps secoué de spasmes recula…. et heurta une masse familière.

— Mélèm !

L’Oracle semblait dormir paisiblement, adossé au mur, inconscient de l’ouvrage horrifique accompli. Il avança une main oscillante vers son épaule et l’agita ; d’abord timidement, puis violemment.

Il ne réveillait pas.

Un sursaut de panique l’assaillit. Puis se rasséréna lorsqu’il constata que sa poitrine se soulevait toujours régulièrement.

Ok, ok, Leto. Tout va bien, tout va bien…

Le mantra répété lui permit de remettre de l’ordre dans sa tête. Priorité une : sortir d’ici. Priorité deux : trouver comment sortir d’ici sans se faire prendre et sans les talents de Mélèm. Hélas, obscurci par l’angoisse, son cerveau ne lui révélait aucune idée de génie. Ses yeux entreprirent de scanner la pièce – évitant soigneusement le cadavre mutilé – dans l’espoir de trouver une solution.

Le terminal !

Mélèm n’avait pas pu se connecter, car il lui manquait le bon marqueur génétique, mais avec celui de l'agent du Styx… Leto pivota à temps pour dégobiller dans une jarre Meng de l’époque pré-expansionniste. La nausée atténuée. Il respira trois grands coups avant de ramper jusqu’au corps décapité.

Ne pas regarder, ne pas regarder…

Il se saisit du doigt et réalisa avec horreur qu’il n’atteindrait pas le terminal sans traîner le cadavre. Ainsi soit-il. Leto vacilla sur ses appuis, se releva, tira le bras… retomba par terre, tétanisé par le bruit de succion des chairs laminées.

Bon sang, Leto ! Ressaisis-toi ! Kamila se foutrait de ta gueule si elle te voyait…

Mais c’était plus fort que lui. Le capitaine avait beau jouer les vieux louteau de l’espace ; bourru et blasé, il n’était pas pour autant insensible. La pluie de cadavres de ce jour sinistre sur Meksan lui avait suffi. Son moi d’enfant avait oublié, dressé un filtre protecteur devant les images de ces souvenirs sordides. Kamila se rappelait tout, elle. Kamila avait toujours été plus brave que lui.

Et elle était en danger.

À nouveau, il se redressa, puisa dans ses forces. À nouveau, il tracta cette massa sanglante jusqu’au terminal. Et y apposa victorieusement le doigt.

Erreur. Empreinte génétique non reconnue.

Ses espoirs douchés…

— Non, non, non !

… laissèrent place à une furie explosive.

— Tu vas t’allumer foutue machine !

Il tapa du poing sur le terminal et la machine obéit.

Bienvenue maître. Heureuse de vous revoir. Que puis-je faire pour vous ? lui susurra la synthétique voix suave.

Leto cligna des yeux à plusieurs reprises avant de se ressaisir.

Ok, ta lecture de l’empreinte a un temps de retard, cocotte, mais on va faire avec.

Priant pour que l’IA ne détecte pas son timbre différent, Leto s’éclaircit la gorge et ordonna d’une impériosité ridicule :

— Trouve-moi toutes les entrées relatives à Kamila Sardakis.

Sans doute aurait-il dû commencer par demander à l’aimable ordinateur un plan et des informations sur le système de sécurité du complexe, mais ses priorités sentimentales faisaient fi de la raison.

Bien sûr, Maître, minauda diligemment la machine. Il existe 3 entrées référant à ces mots exacts. Je détecte une correspondance entre ce nom et ENORA VALMORE. Voulez-y que j’ajoute les informations relatives à ENORA VALMORE ?

Leto confirma. Puisque sa sœur se livrait visiblement à des activités séditieuses, il ne lui paraissait pas étonnant qu’elle ait adopté un pseudonyme. Sous ses yeux ébahis, il vit les données s’étaler sur l’interface. Il n’aurait jamais le temps de décortiquer tout ça ici.

— Télécharge ces données sur mon neurocom.

La pensée du corps gisant à ses côtés traversa subrepticement son petit cerveau. Il signait son méfait. Tant pis, ils étaient déjà grillés de toute façon ?

C’est fait. Autre chose, Maître ?

— Euh… T’aurais pas un plan pour sortir de là sans se faire repérer ?

La machine moulina quelques secondes. Leto se gratta la tête, se sentant parfaitement stupide. Comme si un terminal de stockage de données allait l’aider à fomenter une stratégie d’exfiltration ! Il ne put que se s’étonner de voir un plan fléché apparaître magiquement devant ses yeux.

Vous pouvez emprunter l’accès au réseau d’évacuation des fluides par le local technique. Je vous déverrouille le sas. Je peux aussi déclencher une alarme d’avarie O2 pour détourner la route des patrouilles humaines. Souhaitez-vous que j’exporte le trajet sur votre interface ?

Certes, Leto ne s’était jamais réellement intéressé aux technologies récentes, mais il était à peu certain que cette IA n’était plus saine d’esprit pour proposer de saboter elle-même le système de sécurité.

Il n’allait pas bouder sa chance.

— Oui, fais ça. Merci, euh…

Appelez-moi CLARISSE. Tout le plaisir était pour moi, LETO SARDAKIS.

Génial… Vingt ans de célibat et c’est une IA qui me fait du rentre-dedans…

Leto secoua la tête pour chasser cette pensée gênante et reporta son attention sur Mélèm ; toujours inconscient. Il le hissa – non sans difficulté – sur son dos et emprunta le chemin pavé par CLARISSE. Les lumières s’abaissèrent et l’alarme retentit dans le couloir dès sa sortie. Malgré sa surcharge pondérale, il n’était pas question de traîner.

Leto pria pour ne croiser personne. Même s’il avait « emprunté » l’arme à dispersion surpuissante de l’agent, il préférait ne pas avoir à l’utiliser une nouvelle fois. Par chance, les calculs de CLARISSE s’avéraient juste ; il parvint sans encombre au local technique.

Dans la sombreur des lieux, les remugles des eaux usées saturés d’assainissants chimiques lui brûla les narines. Tout pointait vers la trappe ondulée et mal emboitée au sol. Leto dut adosser Mélèm entre deux bidons au contenu non identifié afin de dégager l’obstacle.

Une échelle de service… Évidemment.

Il pesta en jetant un œil à son fardeau. Tant pis, il n’avait pas le choix. Il se chargea à nouveau de l’Oracle banda ses muscles… Puis réalisa que la gravité s’affaiblissait dans les tréfonds non fréquentés de la station. Il descendit sans difficulté et posa pied dans un environnement plus déplaisant que le reste de Ménon. Une grimace de dégoût tordit son visage alors que les effluves intensifiaient leur puanteur. Une passerelle précaire surmontait un ruisseau d’eau turbide que la faible gravité agitait d’étranges remous. Clairement un endroit où on ne s’attardait pas sans raison.

Espérons qu’ils ne réduisent pas aussi le débit d’oxygène.

Une alerte surgit à ce sujet dans le coin gauche de sa vision. Leto pressa le pas, progressant par petits bonds, guidé par l'éclairage nocturne de son neurocom. Il vouait une totale confiance en ses capacités d’apnée – le nombre de fois où l’alimentation en oxygène avait fait défaut sur son vaisseau – mais pour Mélèm, il préférait ne pas prendre de risque. Il grimpa à la première échelle et déboucha dans une ruelle peu fréquentée de Ménon.

Les rares témoins purent cependant s’étonner de voir un individu essoufflé, avaler l’air à larges goulées et chargé comme un bufflon d’un corps inerte, s’extirper d’une plaque d’égout. Leto s’éclipsa avant de s’attirer leur attention mal venue. Il trotta comme il le put, zigzaguant comme s’il avait le diable aux trousses et s’effondra, épuisé, dans une venelle enfin déserte.

Aux murs anthracite peinturlurés de tags défraichis, Leto identifia sans mal la Zone Grise. Cette pause salvatrice donna à ses angoisses l’occasion de déferler en tsunami : après s’être mis à dos les chasseurs de primes de Sélos, voilà qu’il s’attirait les foudres de la plus puissante mafia de Ménon !

Il ne pouvait traîner ici. Et Mélèm qui ne se réveillait toujours pas… Tant pis. Il reprit la route, les épaules rudoyées par son fardeau, le cœur lourd à la pensée qu’il ne pourrait certainement plus remettre les pieds sur sa station préférée.

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