14. Intrusion

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— Encore vous ?

Dans le minuscule vestibule, l’hôte de l’Alter-Zone les détailla suspicieusement. Et puisque Mélèm n’allait pas donner le change, Leto ne pouvait compter que sur ses piètres talents de comédiens.

— Que voulez-vous ? Des expériences pareilles, ça donne envie de récidiver. Deux autres taz, s’il te plaît ! commanda-t-il avec un sourire complice.

— Ok, mais tu retires ton coude du comptoir, mon gars.

Leto s’exécuta, confus, et fit disparaître les doses et ses crédits en un tour de manche. Plus assuré qu’à leur première visite, l’Oracle ouvrit la voie et Leto le suivit. À cette heure avancée du cycle nocturne, l’Alter-Zone se trouvait bien moins fréquenté. Surtout, la majorité de la station s’était rassemblée dans l’arène pour le tournoi de monster slayer. Ces alcôves inhabituellement silencieuses angoissaient Leto. Il ne pouvait s’empêcher de jeter des regards alertes sur chaque recoin d’ombre, tandis que Mélèm rayonnait de confiance… ou d’inconscience.

Pourquoi acceptait-il de se ruer dans la gueule du loup pour une cause qui ne le concernait pas ? Certes, ils avaient un accord et Keiron lui avait assuré qu’ils tiendraient leur part du marché. Il n’empêche que Leto s’était attendu à voir l’Oracle profiter du premier moment d’inattention pour lui fausser compagnie et rejoindre son amoureux-pas-vraiment-amoureux à bord du Foudroyant. Mélèm n’avait même pas essayé et Leto redoutait ce que cela cachait encore plus que le Styx. En attendant, il préférait ne pas lui poser de question, de crainte de le voir changer d’avis.

Perdu dans ses pensées, Leto ne remarqua pas que Mélèm venait de s’arrêter. Il se heurta à son bras tendu.

Ils sont là. J’ai besoin de me concentrer. Après quoi, tu me suivras le plus près possible. Ne parle surtout pas et ne fais aucun grand geste.

Leto aurait pu s’étonner de voir le si apathique Oracle prendre soudainement les commandes de la situation, mais son injonction télépathique disciplina toutes velléités de contradiction. Le capitaine hocha docilement la tête. Dans la pénombre, il discerna tout juste les traits si harmonieux de Mélèm se crisper sous un effort imperceptible. Il ne décrocha pas d’autre mot, mais se remit en marche au bout de plusieurs secondes, signifiant que sa « magie » opérait.

Par réflexe, le couard porta la main à sa ceinture pour y constater le vide laissé par son Xiom. Comme il aurait aimé l’avoir à disposition. Hélas, le scanner de l’entrée rendait la chose impossible.

Pour Kamila… songea-t-il en passant devant les trois gardes, avachis et rivés dans leur neurocom.

— Yes ! Vas-y Belphégor, défonce-le !

L’exclamation soudaine du rouquin à sa gauche fit sursauter Leto. Mélèm le rappela à l’ordre d’une traction sur sa manche. Le supporter restait concentré sur le combat, ignorant superbement leur présence. L’Oracle tapa un code qu’un autre n’aurait pu connaître et la caverne dévoila ses trésors.

Pour l’instant, il ne s’agissait que d’un couloir sale à l’éclairage inégal, mais Mélèm les guidait habilement jusqu’à des parties où Leto n’avait jamais mis les pieds en tant que simple larbin.

— Tu sais où on va au moins ? lui chuchota-t-il.

D'abord, on évite de croiser du monde. Tais-toi, s’il te plaît.

Leto soupira et se résigna à lui faire confiance. Ils rencontrèrent effectivement peu de monde. Tout juste deux criminels avinés qui se plaignaient de leur ronde dans ce « trou à paléorats » pendant que le tournoi battait son plein. Mélèm se plaqua alors avec Leto contre un mur et attendit sagement leur passage. L’illusion fonctionnait à merveille. Mais le capitaine commençait à remarquer les signes de fatigue que la fierté de l’Oracle avait repoussés jusque là. Comme sur Sélos, son teint palissait et son front suait comme sous l’effet d’une poussée de fièvre.

Ils parvinrent jusqu’à une salle bordée de vitres d’où fusaient rires et voix goguenardes. À couvert, Leto risqua un bref coup d’œil à l’intérieur : deux femmes et un homme jouaient aux toupies. Il retourna son attention vers Mélèm… qui se laissa glisser à terre.

— Euh… t’es sûr que c’est l’endroit le plus judicieux pour faire une pause ? lui murmura-t-il le plus bas possible.

Le pauvre avait l’air littéralement exténué. Ses paupières closes s’agitaient de soubresauts et son souffle soulevait péniblement sa poitrine. Même ses pensées se succédaient en cascades confuses dans son cerveau.

— Juste… fouiller… infos…

Leto comprit qu’il cherchait un moyen d’accès à un terminal afin de dégoter leur Saint Graal, mais à voir son état, le capitaine craignait que le garçon n’ait surestimé ses capacités. Il ferma les yeux et plusieurs secondes s’écoulèrent pendant lesquels Leto se donnait l’illusion de monter la garde. Il s’était rarement senti aussi inutile.

Mélèm tira le bas de sa combinaison pour lui signifier qu’il était prêt à repartir. Il n’échangea même pas un regard avec Leto avant de reprendre le chemin, accroupi. Apparemment, la suite se trouvait au-delà des larges fenêtres de cette salle occupée. Leto se faisait l’effet de ces space-ninjas qu’il incarnait dans ces jeux en RéV, sauf que dans cette réalité, pas de sauvegarde.

Les rires ivres couvraient leur avancée. Puis Mélèm les fit pénétrer un placard à robots ménagers. Leto fronça les sourcils pendant que son complice désignait la planche la plus haute d’une étagère ; impossible à atteindre avec sa petite taille. Leto y passa une main et comprit enfin le manège du muet en découvrant une carte d’accès.

— Sérieux ? Ces types laissent des doubles traîner comme ça ?

L’Oracle haussa les épaules et ils reprirent leur cheminement jusqu’à une porte que rien ne différenciait des autres. Pourtant, une fois la carte magnétique passée et l’intérieur dévoilé, Leto comprit qu’ils étaient au bon endroit.

Un endroit où ils n’avaient rien à faire.

Sur le rebord d’une vitre opaque s’accumulaient grassement statuettes de bronziris de la période pré-expansion lokankani et échantillons de plantes carnivores gladantèsi. Des empilements de tableaux jouaient aux dominos contre les murs ; on ne s’était même pas donné la peine de les accrocher. Apparemment, les affaires de la pègre marchaient suffisamment bien pour accumuler inutilement objets d’art ou reliques rares dans cet espace confiné.

De toute façon, ce n’était pas ce qui intéressait les intrus.

Mélèm ne perdit pas de temps à s’installer – ou à s’écrouler de fatigue – dans le fauteuil face au bureau. Sous la caresse d’un revers de main, un terminal déploya son interface et le garçon l’amadoua d’une combinaison de touches choisies.

— Pardon ?

Sa stupeur avait filé quasi incontrôlée et heurta sans ménagement l’esprit de Leto. Il comprit le problème quand il lut le message narquois de l’ordinateur.

Empreinte génétique non reconnue. Veuillez contacter votre administrateur pour accréditer un nouvel utilisateur.

— Putain de technologie à la con ! ne put s’empêcher de pester Leto.

Si proche du but… L’échec abattait sa lame perfide. Et à en juger par l’état délétère de son complice, il ne s’attendait pas à ce qu’il reparte aussitôt en spéléologie mentale pour leur dénicher une autre passerelle.

— Je suis désolé, Leto.

Il tourna vers lui des yeux embués d’épuisement. Dans ces mers cassiopéennes luisait un sentiment inédit et sincère. Le capitaine se figea, perturbé. Pourquoi s’excusait-il ? Certes, la situation rapprochait Kamila d’un péril angoissant, mais pourquoi cela importait-il à son passager clandestin ?

Avant qu’il ne puisse poser la moindre question, le chuintement de la porte le fit faire volte-face.

— Tout va bien ? Vous êtes à votre aise ? Je vous offre un café peut-être ?

Difficile de manquer l’ironie dans le ton du nouveau venu, surtout avec une crépiteuse braquée sur eux. Leto n’avait jamais vu ce bonhomme décoré d’une acrobatique barbe bleue, mais son costume en fibres réflectives taillé sur mesure le plaçait haut dans la hiérarchie de l’organisation.

— Comment êtes-vous entrés ici ? Qui vous envoie ?

Leto déglutit. Ses jambes de coton trop mou menaçaient de l’abandonner. Des mésaventures, il en avait enchaîné un paquet au fil d’une vie dissolue et, à défaut d’avoir d’autres talents, s’en était toujours tiré grâce à une chance insolente. Aujourd’hui, il pouvait presque voir sa fin dans le reflet du canon de ce Cylon-β.

Et pourtant, il fallait croire que les dés tombaient, encore une fois, du bon côté. L’arme trembla, glissa de la main assurée. Un râle suivi d’un bruit de choc. L’agent du Styx tenait son crâne à deux mains et avait titubé jusqu’à se cogner entre les trop nombreux bibelots.

Hébété, Leto mit un moment à faire le lien entre l’expression d’effort intense de Mélèm et la réaction du mafieux.

Était-il en train de lui pourrir le cerveau à coup d’assauts psychiques ?

Le capitaine n’avait pas la moindre idée de ce que son complice fabriquait, mais il serait fou de ne pas profiter de la situation. Il se rua sur le Cylon-β et le pointa sur l’homme déjà hors d’état. Puis il recula. Mélèm semblait au bord du gouffre. Son corps s’agitait de spasmes douloureux et ses yeux révulsés trahissaient un état précaire. Hors de question qu’il s’évanouisse ici ! Leto avait trop besoin de lui.

— Mélèm, reste avec moi !

Il avança sa main, prêt à la clamper sur son épaule ; maintenir à flot cette conscience qui périclitait.

— Non, me touche…

Trop tard. Le contact initié, Leto comprit qu’il n’aurait pas dû. Le voilà prisonnier de la déferlante mentale. Le torrent de mots, images, sensations étrangères fusait furieusement en lui. Chaque fois que ses poumons tâchaient de reprendre une bouffée d’air, une vague scélérate le raccrochait aux abysses. Trop… c’était trop… Finalement, il allait flancher avant Mélèm. Leto, un secours inefficace jusqu’au bout.

Et alors qu’il s’enfonçait dans les tréfonds d’une mer noire, une lumière jaillit. Et des souvenirs qui ne lui appartenaient pas l’engloutirent.

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