13. Pause gastronomique

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Les imitations de piaillements de passareos dans le paisible quartier central avaient remplacé l’assourdissant bourdonnement des ventilations. La titanesque place El-Thamir s’étalait en contrebas et narguait leurs pieds de sa splendeur immuable. Même si Leto avait opté pour un point de chute à l’abri de l’effervescence, l’agitation de ce point névralgique du tourisme ménoni était palpable à travers la passerelle translucide. Les visiteurs processionnaient comme des cohortes soldatesques. Ils s’arrêtaient le temps d’immortaliser sur leurs implants rétiniens la statue de marles du général Sovitniesk Burlow, héros des guerres arménites et de l’unification. D’autres faisaient défiler les frises à usages pédagogiques sur les murs interactifs, tandis que certains préféraient faire les pitres sur les piliers inégaux du mémorial Yue. Ils ne restaient jamais longtemps. Une fois ce passage obligé coché dans le guide de la station, cette masse grouillante retournait lécher les vitrines du marché exotique, autrement plus intéressant que ce musée grandiloquent à la gloire de l’Union.

On se lassait vite. Ce n’était pas le cas de Mélèm.

Le jeune homme buvait des yeux le moindre détail architectural ; des dalles irisées aux vitraux scintillants ; des vrilles des philogendres pendantes sur les balustrades aux troncs noueux des naras nains grimpants sur trois niveaux. Il dévorait cette abondance de motifs, cette fusion forcée de la nature au gréon, comme s’il cherchait à en imprimer le souvenir dans son cerveau biologique.

Après tout, il n’avait pas de neurocom pour le faire à sa place. Le réaliser perturba Leto. Voilà bien des éons qu’il n’avait pas côtoyé un jeune dépourvu de cet indispensable support technologique. On s’habituait si bien à les voir déambuler, la tête dans leurs écrans virtuels. Et même si Leto passait pour un bougre archaïque à en désactiver la plupart des fonctions – il n’appréciait pas que son processeur enregistre automatiquement ses frasques en état d’ébriété – il se rassurait en sachant qu’il pouvait en disposer à tout moment. Quel effet cela faisait-il d’être entièrement privé de ces béquilles technologiques ? De redevenir un primo-humain, tout simplement ?

— Beno ! Leto ! Ça faisait un bail que tu n’avais pas mis les pieds dans mon établissement, espèce de sale ingrat !

Le capitaine fut tiré de ses rêvasseries d’une lourde tape dorsale. Il n’avait pas choisi d’emmener Mélèm dans le « meilleur » restaurant de Ménon, mais dans un troquet suffisamment chic pour mettre le jeune Oracle dans de bonnes dispositions. Surtout, il connaissait le patron après s’être dévoué pour lui rapatrier une cargaison depuis Sen’Balla, la nébuleuse adjacente de Sen’Altari, alors aux prises avec les Distortionneurs. Ce groupe de révolutionnaires ne se contentait malheureusement pas de s’opposer pacifiquement à l’Union comme des nigauds d’hippies, ils l’affrontaient à coup de prises d’otages et d’attentats. Leur revendication principale : l’exotolérance ! Quelle connerie… La seule autre forme de vie que l’Homme connaisse de la myriade de systèmes déjà explorés était les Arménautes, et ces saloperies se montraient clairement hostiles à leur espèce.

Toujours est-il que Leto avait rendu un fier service à Lorenzo et que ce dernier le remerciait… en lui accordant les tarifs locaux lorsqu’il venait se repaître dans son établissement.

— Qu’est-ce que je vous sers ? tonitrua le gérant.

— Je vais prendre la marinade de bufflon et des naastri au gorgolla. Ah, et avec un bon pichet de prôl, s’il te plaît. Je te laisse en choisir un pas trop sec.

— Et pour lui ?

Son signe de tête visait l’Oracle, qui n’allait évidemment pas se mettre à parler pour lui répondre.

— Il prendra la même chose, abrégea Leto avant de s’exposer aux questions.

Lorenzo fronça ses sourcils broussailleux et suspicieux. Comme Gofred, il semblait se demander ce que son triste hère fabriquait aux côtés de cette créature graciée des dieux. Par chance, le restaurateur garda ses réflexions scabreuses et envoya leur commande aux robots-cuistots.

— Est-ce que tu vas enfin me dire ce que tu mijotes ? attaqua Leto, hors de portée d’oreilles.

Après avoir mangé.

Et ce fut tout ce à quoi il eut le droit. Le mur ne se laissait pas démonter, toujours occupé à s’imprégner d’un paysage que Leto connaissait par cœur. Le capitaine se renfrogna sur sa chaise et joua avec un cure-dent. Dans l’attente, le silence pesait d’autant.

— Je ne vais pas t’empêcher de manger si tu m’en parles maintenant, tu sais ? Mais admettons. On n’est pas obligés de se regarder dans le blanc des yeux en attendant les assiettes de bufflon. On peut faire ce truc incroyable qui consiste à discuter.

Les termes étaient mal choisis, car Mélèm regardait partout, sauf dans le blanc de ses yeux. Cependant, il daigna les rouler sur lui dans une expression d’agacement manifeste.

M’introduire dans ta petite cervelle pour y transmettre des mots me coûte plus d’efforts qu’agiter une langue. Je préfèrerais garder mon énergie pour des choses importantes.

Ça avait le mérite d’être clair. Pour autant, Leto ne se laissa pas démonter ; il s’engouffra même dans cette ouverture qui ressemblait davantage à une porte close.

— Est-ce que tu as déjà parlé ou c’est de naissance ?

Silence.

— Je veux dire, je ne pensais pas que ce moyen d’expression télépathique faisait une différence pour toi. Sinon, ton clan se serait débrouillé pour te fournir des cordes vocales synthétiques, non ? Avec tous les implants qui existent aujourd’hui, j’imagine que ça doit être assez routinier comme opération…

Arrête.

L’ordre cingla comme un coup de fouet dans son esprit. Leto en frissonna presque. Il soupçonnait le terrain miné – lequel ne l’était pas avec lui ? – et en tirait la confirmation. Mélèm plaqua dans un réflexe ses mains sur son cou et détourna prestement le regard. Mais c’était trop tard. Leto les avait déjà vues ; ces cicatrices fines et longilignes qui entouraient sa trachée.

Mille questions se bousculaient dans sa tête et le capitaine craignait qu’elles ne trouvent jamais de réponse. Soupirant, il se résigna à l’attente. Il ouvrit son neurocom et vérifia la connexion avec Le Foudroyant. Au moins, Keiron ne s’était pas envolé avec. Restait à espérer qu’il ne juge pas leur retard inquiétant au point de fuser hors de cette protection pour se ruer à la recherche de Mélèm.

— Hum… Je devrais peut-être prévenir ton amoureux qu’on ne va pas rentrer tout de suite. Une idée du temps que ça prendra ?

Un sourcil surpris se leva sur la figure de l’Oracle, agrémentant sa sempiternelle mine boudeuse.

Nous ne sommes pas en couple, s’offusqua-t-il.

Au tour de Leto de se montrer surpris. Leur complicité dégoulinait par tous les pores. Son esprit pervers ne s’était pas forgé d’autres alternatives.

— Mais je croyais que…

Tu croyais mal.

Et il tourna la tête, faisant mine de s’intéresser aux similis-vignes accrochées au balconnet. Son expression aigrie céda le terrain à une vague de nostalgie. Il y avait clairement un truc entre eux. Mélèm en pinçait pour Keiron et Keiron en pinçait pour Mélèm, alors qu’est-ce qui les retenait ?

— Bon appétit !

Lorenzo déposa lui-même leurs commandes sur la table avant de s’éclipser, non sans avoir vanté les qualités de sa cuisine. Mélèm picora dans son assiette, bien décidé à ne pas briser ce silence de plomb, et Leto se consola à coups de longues rasades de prôl.

Au moins, Lorenzo n’avait pas menti. Le bufflon cuit à point était une vraie merveille. Il espérait que Mélèm soit du même avis pour enfin daigner expliquer son plan. La dernière bouchée engloutit et passée avec un seul verre du rouge liquoreux – tandis que Leto avait descendu le reste de la bouteille – Mélèm se lança.

Tu vois l’écran publicitaire là-bas ?

L’Oracle désignait l’immanquable panneau qui surplombait la place et chatoyait à s’en rendre épileptique. Le Monster Slayer Tournament Cassiopea Edition. Il avait lieu ce soir. Même si Leto se considérait davantage comme un amateur de railboard que de monster slayer, il ne pouvait pas ne pas avoir entendu parler de cette compétition intergalactique de catcheurs se morphosant dans des avatars chtoniens pour s’affronter jusqu’au sang. Seulement, il ne saisissait pas le rapport entre un évènement majeur qui attirerait des milliers de visiteurs et leur recherche. Après le restaurant, Mélèm allait-il demander à ce que Leto l’emmène voir de fausses tripes gicler afin de s’acheter son aide ?

Le Styx y sera massivement mobilisé pour gérer les paris. Leur QG sera donc pratiquement désert. Le moment idéal pour s’y infiltrer et chercher dans leur base de données où ils ont emmené ta sœur.

La mâchoire de Leto se décrocha. Ce gamin était-il sérieusement en train de suggérer de cambrioler les locaux de la plus puissante pègre ménoni ? À deux et sans armes ?

Pas besoin d’armes si on évite les mauvaises rencontres. Les types qui surveillent habituellement les entrées et les vidéosurveillances picolent comme des trous en plus d’être fans de monster slayer. On passera en se rendant invisibles à leurs yeux et, une fois dedans, ils seront certainement trop accaparés par les combats pour vérifier les caméras.

— Admettons qu’on ait une chance de se faufiler dans ce merdier, comment tu veux faire pour accéder à leurs datas ? Je n’ai aucune compétence en piratage !

L’Oracle leva les yeux au ciel comme si Leto venait de soulever un problème trivial.

Pas besoin de pirater si je peux glaner les mots de passe dans la tête de l’un d’entre eux.

Leto se laissa tomber contre son dossier. À quel point ce plan était-il suicidaire ? Et à quel point ce gamin se montrait-il naïf et inconscient pour l’accompagner dans cette folie ? Pourtant, Leto devait bien reconnaître qu’il n’avait pas de meilleure idée. Il suivrait.

La vie de sa sœur en dépendait.

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