12. Ménon

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Leto et Mélèm arpentaient les passerelles animées de Ménon. Au contraire des artères de Sélos, désertes en plein cagnard, les veines de la station Ker battaient d’une fébrilité jamais tarie. Le bruit fusait de chaque direction. Robots ou droïdes clamaient leurs accroches publicitaires à l’entrée de boutiques clinquantes ou suintantes de bricoles. Des nuées d’agressions olfactives émanaient des terrasses ou mezzanines de boui-boui, débitant les pâtes en soupes plus vite que le paiement en cryptomonnaies de leur clientèle. Ce ballet parfumé se superposait ad nauseam aux exhalaisons putrides des ventilations aux filtres archaïques.

Mais les gens s’habituaient. Aux odeurs de renfermé d’une station enchâssée sur un caillou de l’espace, comme à la saleté qui sédimentait dans les locaux surpeuplés. L’administration était déjà dépassée par la pègre, ils n’allaient quand même pas dépenser pour l’entretien des recoins où s’égaraient les dealeurs pour leurs transactions.

Par endroit, la lumière clignotait dans un appel de détresse moribond et dans l’indifférence générale. Cet effet stroboscopique ajoutait au chaos, néanmoins fascinant, de ce lieu d’effervescence.

La foule et l’espace rétréci par les infinies lignées de gaines inesthétiques avaient de quoi pourvoir des bouffées de claustrophobie à n’importe qui. Raison pour laquelle les Ménonis ne juraient que par la RéA pour embellir artificiellement leur lieu de vie. Cette laideur ne dérangeait pas Leto. Il barbotait comme un poisson dans l’eau dans cette atmosphère viciée ; la quintessence de l’humain évolué et suradapté à cet environnement dégradé de son fait.

Ce n’était pas le cas de Mélèm. On aurait dit que le capuchon de sa tunique de lin lui manquait, qu’il se sentait piteusement exposé sous le poids des regards pressés des passants. Malgré son malaise causé par les bousculades, le garçon s’attardait devant les étals de trophées exotiques des quatre coins des systèmes civilisés. Si Lokanka constituait le cœur politique de l’Union, Ménon, carrefour entre Runaster et Velnécélis, en était le poumon économique. Les yeux de Mélèm s’agrandissaient face aux pousses de tirnacèm volcaniques ou organes bioniques copiés à la chaîne après l’échéance des brevets. On aurait dit qu’il découvrait le monde pour la première fois, et le cœur de Leto se pinça en songeant que c’était peut-être le cas.

Il dut le tirer par la manche pour empêcher un bot commercial de lui professer les vertus d’une quelconque plante aromatique des contrées de Gladantès. En d’autres circonstances, le capitaine pervers aurait été ravi de servir de guide à cette jeune oie blanche et lui faire découvrir les bons plans des alcôves commerciales du secteur de Lyranthaa… Afin de terminer le cycle dans un hôtel pas trop miteux de la Couronne secondaire. Aujourd’hui, ils avaient des affaires plus pressantes à écluser.

Le duo s’embarqua dans un ascenseur, en direction des Zones Grises. Ces quartiers devaient leur surnom au renoncement des autorités d’y instaurer un semblant de paix et de sécurité. Certaines franges de la populace ne manquaient pas de s’y presser pour leurs activités licencieuses. Leto mit en garde Mélèm ; il s’agissait de faire profil bas. Prévention superflue, car le garçon mutique n’était certainement pas du genre exubérant. D’ailleurs, le silence qui s’était instauré entre eux depuis leur « altercation » pesait sur Leto. Après lui avoir exposé leur destination, l’Oracle s’était contenté d’un vague hochement de tête, puis résigné à lui emboîter le pas. Cela signifiait-il qu’il lui pardonnait ? Qu’ils étaient en bons termes ? Ou simplement qu’il concédait à l’accompagner sans histoires pour en finir au plus vite ?

Leto les fit pénétrer une entrée dérobée, coincée entre un restaurant et une clinique d’implants. Pas d’enseigne. À l’intérieur, une petite file d’attente se tassait devant un comptoir sobre. Quand vint le tour de Leto, il commanda deux taz. Leur hôte posa sans cérémonie deux tubes fluorescents sur la surface en mèls et se contenta d’une question :

— Des armes ?

Leto, au fait des procédures, avait – toujours à contrecœur – laissé son Xiom à bord du Foudroyant. Il nia donc et un scanner rapide confirma ses dires en passant le voyant d’ouverture au vert.

— Bon voyage, grommela l’hôte sur un ton impavide, probablement pour la centième fois ce cycle.

Peut-être n’était-il pas parvenu à lire dans leurs esprits, car les yeux interrogateurs de Mélèm effectuaient des allers-retours entre Leto et ces tubes qu’il glissa dans sa poche.

Qu’est-ce que c’est ? se décida-t-il exceptionnellement à demander.

— Ne t’inquiète pas, on ne va pas les consommer. C’était juste pour pouvoir rentrer.

Et sous leurs yeux, se dévoila un espace que Mélèm n’aurait pas soupçonné découvrir derrière cet accès anonyme. L’Alter-Zone, expliqua Leto. Ce hall bâti sur deux niveaux s’étirait sur une longueur vertigineuse dans l’obscurité ambiante. Difficile de déterminer la taille de ces trop nombreux coins d’ombres qui gangrénaient l’espace comme une myriade de métastases. Seuls les éclats de rire et autres gémissements impudiques en modélisaient l’étendue. Une vague musique dissonante s’efforçait de camoufler ces effusions sonores. Face à l’ire de son accompagnant, Leto fut bien obligé de se justifier.

L’Alter-Zone constituait son point d’accès au Styx, ainsi qu’un lieu où la populace ménoni shootée aux divertissements venait s’échapper de leur placide quotidien. Plus efficace que la RéA, l’ONI-risk pervertissait l’esprit au point de le pousser à croire en la véracité du délire. Un véritable rêve éveillé ! Dans le cadre préservé de l’Alter-Zone, les consommateurs interagissaient avec d’autres pairs dont les délires se synchronisaient par la magie de la symbiose chimique. Initialement promue comme cette drogue formidable qui vous permettait de vivre d’épiques aventures fictionnelles, dans les faits, il s’agissait surtout d’assouvir ses fétichismes sexuels. Mais mieux valait reconnaître les signes de la fin du rêve et savoir s’arrêter avant que le fantasme ne se remétamorphose en Buzorg Lautrémont, votre banquier adipeux.

Mélèm tira une grimace perplexe face aux explications de Leto.

— Bref, tout ça pour dire que si on tombe sur un zigue qui menace de nous pourfendre avec sa grosse épée imaginaire, ignore-le. Son délire interprétera ça comme un refus d’interaction et il passera à autre chose. Nous, on doit se rendre au bout. Il y a juste à suivre les lumières rouges.

L’Oracle ne se fit pas prier et trottina gentiment dans le sillage du capitaine. Ils esquivèrent toutes sortes de créatures hagardes ou hystériques avant de parvenir, avec soulagement, à un carré de banquettes sur lesquelles trois hommes – non drogués – se perdaient dans la consultation de leur neurocom.

Leto dut se racler la gorge pour les interpeller.

— J’ai besoin de « traverser le fleuve ».

Les types relevèrent la tête, les toisèrent quelques secondes et pouffèrent de rire.

— T’es pas vraiment à la page, toi, lâcha finalement l’un des trois.

C’était le moins qu’on puisse dire. Sa courte période de collaboration avec le Styx remontait à trois années TU. Leto s’empourpra et bafouilla à la recherche d’une justification.

— J-je bossais avec Dwemer avant ! J’ai besoin de lui parler.

L’un soupira, en manifestation de la lassitude que provoquait sa demande, un autre renifla avec dédain. Le troisième sembla s’exécuter en faisant danser ses doigts dans le vide pour envoyer un message de son neurocom.

— De la part de qui ?

— Leto.

— Il dit qu’il ne connaît aucun Leto.

— Quoi ? Mais bien sûr que si ! La cargaison de biorganes qui avait cramé sous les rayons cosmiques entre Runaster et AJX-13, il va s’en souvenir…

L’homme leva un sourcil et transmit néanmoins. Il s’écoula quelques secondes, le temps de recevoir une réponse.

— Effectivement, il se souvient et dit qu’il n’a pas très envie de te revoir, du coup.

Leto grimaça et gesticula comme si cela pouvait plaider son cas.

— Mais c’était il y a longtemps ! Combien de fois lui ai-je rendu service avant ce bête accident ? J’ai une proposition à lui faire. Très avantageuse pour lui, il sera gagnant dans tous les cas.

Encore une fois, le type soupira, visiblement agacé de devoir officier comme secrétaire.

— Cinq minutes. Pas une de plus.

Leto et Mélèm se retrouvèrent tassés dans un cagibi étroit. Derrière un bureau strié de rouille, un petit homme au crâne pris en étau entre les plaques métalliques d’implants faciaux faisait les cent pas.

— Je croyais t’avoir dit de ne plus remettre les pieds ici.

— Je sais, mais c’était il y a un paquet de temps ! Et puis je te rappelle que ce n’était pas ma faute : cette tempête solaire n’était pas prévue. Enfin, peu importe, mon vaisseau est réparé et j’ai effectué des centaines de courses sans le moindre souci, depuis. De toute façon, je ne te demande même pas de me payer. Juste un échange : une livraison contre une information.

Dwemer se décida à poser son séant sur un fauteuil en cuavre synthétique et entremêla les doigts sous son menton dans un geste fort caricatural.

— Quelle information ?

— Je veux savoir où est ma sœur.

— Tu n’avais pas déjà demandé un truc du genre quand tu bossais pour nous ?

— Si, mais aujourd’hui je sais que vous savez.

Leto croisa les bras dans une attitude qui ne menaçait que lui et les sourcils de Dwemer se froncèrent suspicieusement.

— Moi, en tout cas, je ne suis pas au courant…

— Mais tu peux te rencarder !

— … Et je ne suis pas non plus intéressé par la perspective d’une autre cargaison perdue. En revanche, enchaîna-t-il avant que Leto ne rouvre la bouche, tu aurais peut-être autre chose à monnayer.

Sur ces mots, il loucha ostensiblement sur sa compagnie. Leto n’avait pas besoin que Dwemer explicite pour comprendre ; Mélèm non plus. Deux fois en moins d’une heure. Si l’Oracle ne le détestait pas déjà…

— Ça te dirait de gagner un peu d’argent, jeune homme ?

À peine l’agent du Styx eut-il posé sa question que le concerné tourna les talons et quitta la pièce sans cérémonie. Leto pesta ; il aurait au moins voulu bluffer pour tenter de grappiller davantage d’informations. Mais l’Oracle et sa fierté…

Le capitaine lui courut après et ne le rattrapa qu’une fois sortis des quartiers du Styx. Avant même qu’il ne puisse s’excuser ou l’enguirlander, Mélèm le devança.

C’était une idée à la con. Même s’ils détiennent ta sœur, jamais il ne te l’aurait dit, quel que soit le service échangé.

— Je sais, répliqua Leto en se grattant le crâne. Mais fallait bien que j’essaye… Et puis, je comptais sur toi pour déceler un indice dans son esprit !

Pour ta gouverne, je ne suis pas un scanner de pensées sur pattes, mais dans le cas présent, je peux te garantir qu’il ne sait vraiment rien. Par contre, il se pourrait qu’on ait un moyen d’accéder à leurs infos pendant le cycle nocturne.

Leto lui jeta un regard suppliant, le temps que Mélèm le fît mariner.

Il va falloir attendre avant de pouvoir passer à l’action et j’ai envie de visiter un peu cette station. Invite-moi dans le meilleur restaurant que tu connaisses et je t’expliquerai.

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