11. Séparation

7 minutes de lecture

— C’est hors de question.

Le ton ferme et sans appel de Keiron n’autorisait aucune concession. Pourtant, ils n’avaient pas le choix. Pour une fois, il allait devoir se plier aux exigences de Leto.

Après avoir constaté qu’il ne subsistait plus aucune donnée sur la station de RKG-215 – toute machinerie ayant été scrupuleusement sabotée ou saccagée – il ne restait à Keiron et Leto que l'indice de cette bille de crépiteuse.

Leto connaissait brièvement le Styx, ce fleuve nourricier de la pègre ménoni qui se divisait en nombreuses diramations sur la station et le reste de Ker’Altari. La piste était donc vague, mais c’était la seule dont il disposait pour le moment. Et Leto refusait de la laisser refroidir alors que sa sœur avait probablement été enlevée par ces dangereux criminels.

Par chance, Keiron semblait plutôt enclin à tenir sa parole et à l’aider dans ce projet. Sauf que Leto ne comptait pas lui permettre de débarquer.

— Tu ne peux pas balader sur Ménon comme n’importe quel touriste, expliqua Leto, pédagogue. Dois-je te rappeler le montant de la prime sur ta tête ?

— Je me masquerai.

Leto leva les yeux. Cette ancienne unité d’élite n’était-elle pas au fait des lois sur Ménon ou fait-elle semblant de les ignorer ?

— C’est interdit sur Ménon. L’activité de contrebande s’y est tellement développée que le nouvel administrateur a décidé d’imposer la fin de l’anonymat : ton profil configuré sur la Toile sera automatiquement affiché aux utilisateurs de RéA, et, crois-moi, vu l’état de la station, tout le monde ne jure que par la réalité augmentée.

Le capitaine trouvait lui-même ces mesurettes absconses. Tout comme l’installation de portiques de scans génétiques à laquelle les gratte-papiers avaient finalement renoncé à cause du vandalisme systématique. L’authenticité de faciès était très facilement contournée par la pègre. Elle offrait même l’opportunité d’un nouveau trafic : les faux avatars. Et pour l’heure, Leto n’avait ni le temps ni les moyens de s’en procurer un pour Keiron. Il n’y avait bien que les honnêtes gens que ces règles emmerdaient. Enfin, honnêtes…

— Les membres de l’YUF sont dispensés de l’obligation de renseigner leur identité sur la Toile. Nous sommes modelés pour être des fantômes.

L’information fit hausser un sourcil à Leto, qui ne se débina pas pour autant.

— Ça ne change rien. Tu attireras tout autant les suspicions si ton image renvoie un masque.

Pire que sur Sélos, la proportion de chasseurs de primes errants sur Ménon était colossale. Une silhouette comme celle du militaire serait forcément traquée. Par chance, les guildes ne s’entendaient pas entre elles : Leto escomptait que Yoran ait gardé pour lui l’information de son identité et de celle de Mélèm. Il ne faudrait pas laisser de si gros poissons dans le filet des autres.

— Mélèm non plus n’a pas de profil sur la Toile, tenta Keiron, les bras toujours obstinément croisés.

— Dans ce cas, les gens le verront tel qu’il est. Puis, ça surprendra moins. Ce ne serait pas le premier gamin à bosser dans certaines filières véreuses à vivre en dehors des réseaux…

La bouche de Keiron s’agrandit entre colère et stupéfaction à mesure qu’il déchiffrait l’allusion de Leto. Par chance pour le capitaine, le sujet de la conversation déboula sur la passerelle à ce moment-là.

Mélèm avait troqué sa tunique lokankani, usée et repérable, pour s’affubler de fripes plus locales que les invités d’une nuit de Leto, pressés de s’éclipser, avaient abandonné sur Le Foudroyant. L’Oracle écarta les bras, tourna sur lui-même et tira une moue désapprobatrice. Tout comme Keiron.

— Il est hors de question qu’il vienne avec toi, cingla-t-il.

— Tout comme il est hors de question que je vous laisse tous les deux squatter mon vaisseau pendant mon absence.

Leto leur avait passé suffisamment. Cette fois, il se montrerait intransigeant. Pour autant, le visage crispé de Keiron persistait à le darder d’éclairs ; il se détourna vers son protégé, puis se détendit au terme d’une conversation muette. Leto ne s’attendait pas à ce que Mélèm le gagne à sa cause, et pourtant…

— Je te jure, Leto, que si on touche un seul cheveu de lui sous ta garde, je te…

— Tu me débiteras à la scie laser et expirera mes morceaux dans le vide interstellaire, coupa nonchalamment Leto, coutumier de bien pires menaces. Pas la peine de me faire un dessin, j’ai bien compris que tu tenais à lui comme à la prunelle de tes yeux.

Encore qu’un œil se remplaçait vite. Un Oracle… Leto n’en savait rien. Mélèm ne devait pas avoir d’héritier. Cela signifiait-il qu’il n’y aurait plus d’Oracle d’Yriasti après lui ? Mais d’après les confessions de Keiron sur RKG-215, la fin n’avait pas commencé avec Mélèm.

Le militaire se figea de longues secondes. Probablement était-il en train de calculer les chances de succès de ses autres options : renoncer à leur accord, quitter séant le vaisseau avec Mélèm et prendre le risque que Leto les dénonce ; ou renoncer à leur accord, quitter séant le vaisseau avec Mélèm et buter Leto.

Par chance, Keiron dut conclure qu’il était préférable de s'en tenir au plan de Leto, pour l’instant, car il grogna avant de hocher la tête.

— Très bien.

Au terme d’interminables recommandations, Mélèm parvint à se détacher de son chaperon dans un soupir et à suivre Leto. Ses pas se pressaient sur la rampe de débarquement. À croire que le garçon, qui mettait un point d’honneur à afficher son mépris pour le capitaine, avait finalement hâte de partir pour quelques aventures sans garde rapprochée. Le goût de la liberté ?

Leto mit pied à terre en conquérant sur le sol ménoni. Contrairement à Sélos où il lui fallait montrer patte blanche, le capitaine avait ses habitudes sur cette station dépravée du système Ker’Altari. Il salua chaleureusement Gofred ; le propriétaire de ce hangar excentré avait l’insigne avantage de ne jamais regarder de trop près ses manifestes ou déclarations de transport. Il enregistrait d’office sa venue sur Ménon contre un pécule raisonnable.

Mélèm n’eut pas besoin d’user ses tours de passe-passe sur lui, l’avait prévenu Leto. Par contre, Gofred le remarqua indéniablement. Son œil torve glissa les nippes éliminées, mais affriolantes, typiques des ghettos de la station, avant de remonter sur ce visage parfait et constellé d’étoiles.

— Eh bien, je vois qu’on choisit ses passagers, souffla-t-il goguenard.

Si le sous-entendu n’avait pas déjà été suffisamment équivoque, ce coup de langue lubrique tira une grimace amère à l’Oracle. Leto se mordit la lèvre ; il avait failli oublier le genre des goûts qu’il partageait avec Gofred et l’étiquette qu’on lui avait attribuée sur la station.

Cela n’allait pas plaire à Mélèm – encore moins à Keiron, mais Leto espérait qu’il ne l’apprendrait pas – il fallait que Leto rentre dans son jeu.

— N’est-ce pas ? À défaut d’avoir de la chance aux cartes, il faut bien que j’en aie en ramassant des vaisseaux-stoppeurs.

Puis, sur un ton de fausse confidence :

— N’en parle surtout pas à Trevor ou Stan, ils seraient capables de vouloir me le ravir.

Leto s’esclaffa dans le même rire gras que Gofred, qui leur tamponna virtuellement deux entrées de séjour sans même vérifier le faux nom de Mélèm. Bien sûr, l’Oracle était muet, pas sourd. Ces formalités remplies, ce dernier traça sa route dans l’artère dense de la station qui s’ouvrit à eux ; tâchant de mettre le plus de distance entre lui et ce capitaine libidineux.

Leto prit rapidement congé de son ami en déposant quelques plaquettes de crédits imprimées dans ses mains.

— Tu enverras tes robots me refaire le plein, s’il te plaît ?

Il se pourrait qu’ils aient besoin de repartir vite. Puis Leto courut. Très au fait du sort que lui réserverait Keiron s’il perdait son protégé, le capitaine se rua vers l’Oracle et agrippa son bras.

— Je suis désolé, Mélèm. C’était le moyen le plus simple pour qu’il ne pose pas plus de questions. Je ne pense pas une seule seconde ce que je lui ai dit.

Et en son for intérieur, Leto savait qu’il ne s’agissait que d’une vérité partielle. Il n’oubliait pas qu’il s’était réellement branlé sur ce garçon – et pas qu’une fois –, mais les évènements avaient pris une nouvelle tournure. Mélèm était supposément une personne sacrée au sein de la galaxie et son infatigable garde du corps l’avait dissuadé de poursuivre ses fantasmes pervers à son égard. Cela dit, si l’opportunité se présentait un jour, pourquoi s’empêcherait-il de…

— Hey, non, arrête, s’il te plaît ! Ton ami ne voudrait définitivement pas qu’on se sépare !

Le garçon s’était détaché de sa prise. Il fendait la marée de badauds hétéroclites. Entre les pauvres damnées qui prophétisaient la fin de l'univers à coups de harangues et les nantis qui se croyaient incognito en venant jouir des plaisirs déviants de la station, c’était des multitudes de mondes qui se croisaient et s’entrechoquaient dans les couloirs délabrés de Ménon.

Leto dut crier en rattrapant à nouveau le garçon inconscient. Cette fois, il se plaça devant, mains campées sur ses bras.

— J’ai bien compris que tu ne m’aimais pas et je ne te le demande pas. Je ne te demande rien d’autre que de me suivre sur ce coup-là. Plus vite on aura déniché l’info sur ma sœur, plus vite je pourrai vous déposer hors de l’Union, mais en attendant…

Leto avait essayé la colère sur RKG-215. En vain. Il ferait acte de contrition sur Ménon. Quand Keiron n’était plus présent pour officier comme tampon, ce gamin devenait ingérable.

Mélèm releva ses prunelles océaniques sur lui. Leto s'étonna d’y discerner un soupçon de gêne ou de regret.

Toi aussi, tu me trouves capricieux ?

Les sourcils de jais du capitaine se froncèrent. Il n’avait pas pensé cela, si ? Ou alors peut-être juste un peu ?

— Non, mentit-il, bien sûr que non. C’est Keiron qui te reproche ça ?

Un soupir s’évada de ses lèvres et il rompit le contact visuel aussi abruptement qu’il l’avait initié. Sa tête se secoua l’air de signifier « laisse tomber ».

Bon, c’est quoi ton plan, alors ?

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 2 versions.

Recommandations

CHAD de scribopolis "limalh" LBK
Afin de préserver l’univers, il faut sauver la Terre et vaincre le Néant. La destinée de tous repose sur le Clan Darck souverain de la Magie, et ce, depuis que les sorciers ont quitté leur planète d’origine pour la tienne.

Seul problème, le Commencement des Temps trouve sa source dans le futur. Une boucle s’est formée.

L’unique chance de la briser et de bénéficier enfin du libre arbitre : la Trinité, dont le pouvoir suprême fut forgé au long des générations sous la machiavélique supervision de la Gardienne du Continuum et des Puissances Supérieurs
34
14
557
516
Scribopolis
Cinquième concours de Scribopolis.

Thème : L'Usine.
268
122
247
115
Le Loup de Scribopolis
(CV)
An 21 400 du calendrier terrien. Nous suivons les aventures de Zack un jeune chasseur de prime dont la quête pour rencontrer l'empereur de l'Empire Terrien le mènera à faire la rencontre d'un équipage de chasseur de prime tout comme lui.
117
35
1071
156

Vous aimez lire LuizEsc ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à Scribay !
Sur Scribay, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0