Lokanka - Pavillon cinabre

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Drapé de son usuel boubou vermeil et de sa colère, le hiérarque Adze Mputu talonnait l’infini couloir de marbre aussi vivement qu’une gazille. Néanmoins, il freina sa hâte devant le bureau de Melissae Latrémi. Quelques gouttes de sueur se mirent à perler sur son front malgré la fraîcheur du palais, sa main s’agitait de spasmes à la recherche de l’antique poignée en corail.

Nul n’arrivait serein lorsqu’il s’agissait de réprimander la Révérée Mère. Pas même le tenant de la plus haute fonction religieuse du plus prestigieux clan des trois systèmes et des astres épars. Celle-là même qui l’autorisait à entendre, interpréter et transmettre les prophéties de l’Oracle.

Mais Adze Mputu n’y échapperait pas cette fois. Cette fois, Melissae était allée trop loin. Il pénétra sans s’annoncer – autrement, nul doute que cette garce aurait jubilé de le faire patienter – et découvrit la jeune femme avachie derrière son bureau. Cette dernière ne fit pas mine d’être surprise, encore moins de réajuster sa position ; ce râleur sénile n’en valait pas la peine.

Son visiteur attaqua d’emblée.

— Par tous les astres, mais quelle folie vous a prise ?

La reine mère laissa échapper un soupir impudent et plongea plutôt les doigts dans une coupelle à la recherche d’une cerise. Ses ongles pressèrent le fruit avec une obscénité quasi indigne. D’une longueur irrévérencieuse, ces appendices colorés faisaient l’objet d’un entretien impeccable. Assurément, la femme se plaisait à les afficher crânement ; elle signifiait par là son habilité indiscutable à distribuer les ordres et ne jamais s’abaisser à la moindre besogne manuelle. Sa nuque se plia pour gober le fruit entre ses lèvres pernicieuses, sa coiffe suivit la danse. Les perles serties effectuèrent un mouvement hypnotique. Ces dernières s’harmonisaient savamment au grain de peau de leur propriétaire. Melissae arborait cette pigmentation rare, mais endémique de Lokanka ; un teint caramel et vaporisé d’étoiles de sable.

Indépendamment de cette particularité, il n’aurait pas été bien ardu de lui deviner une parenté avec Mélèm. Hormis ses cheveux crépus, l’Oracle avait hérité des traits fins et réguliers de sa génitrice, de son nez vaniteusement plissé et de ses yeux en amandes charmeuses. En revanche, pour ce qui était du caractère…

— Comme vous y allez, griot. Il me semble que la situation nécessitait pourtant quelques mesures d’urgence…

Bouillonnant, Adze voulut rétorquer, mais son sourire vipérin tua ses protestations dans l’œuf. Le serpent n’avait pas fini de mordre.

— Mesures que vous n’avez pas hésité à prendre sans me consulter en diffusant cet avis.

Un reproche qu’elle ne se donnait pas la peine de voiler. Les ongles d’Adze écorchèrent ses paumes serrées.

— Il s’agissait d’une décision commune entre le directeur des relations publiques, le chef des armées et le président d’Urfosa. Même vous, n’êtes pas sans savoir que l’influence du clan perd en puissance par-delà l’orbite de Lokanka. Une fois que les renseignements nous avaient confirmés qu’ils étaient parvenus à quitter la planète, il fallait se résigner à cette extrémité : réquisitionner toute l’aide possible, et qu’importe la prestance du clan, il en va de…

— Bla, bla, bla…

La sainte Mère soupira ostensiblement et envoya valser son noyau de cerise dans un geste provocateur.

— Soit, enchaîna-t-elle, et suis-je venue vous admonester dans vos quartiers comme si vous n’étiez qu’un enfant ? Ce n’était pourtant pas les raisons qui auraient manqué. Après tout, vous avez trahi le premier dogme du clan : nos affaires internes ne regardent pas le reste du monde !

Melissae avait fait crisser cette dernière sentence. Elle sonnait comme une clèche de kératine sur du mèls : désagréable. Comme si le hiérarque n’en était pas conscient ! Quelle outrecuidance de cette femme que de lui rappeler les mœurs du clan ! À lui ! Qui baignait dans les affaires internes depuis quatre générations d’Oracles. Il avait ainsi vu défiler trois autres Révérées Mères avant cette garce de Latrémi, mais aucune n’avait jamais osé prétendre à une telle ascendance hiérarchique.

Ce titre était traditionnellement accordé à la génitrice du nouvel Oracle ; une sorte de récompense symbolique pour l’offrande personnelle qu’implique ce rôle de pondeuse. Un sceptre en toc. La vipère s’arrangea pour le faire briller malgré tout. Elle louvoya entre les cercles du pouvoir par la ruse, imposa ses directives intransigeantes et s’immisça même jusque dans les appartements privés de Nsongo, le leader du clan lui-même. La Révérée Mère était supposée ne jamais connaître l’étreinte d’un autre homme, une fois le nouvel Oracle conçu. Officiellement… Entre Nsongo et elle, c’était un secret de Polichinelle.

Se refusant à perdre la face, Adze combla l’espace jusqu’au bureau d’acaja sur lequel il apposa deux mains – un stratagème de fortune pour éviter de les laisser ballantes et branlantes.

— Nous n’aurions pas eu à nous soucier de préserver les relations du clan vis-à-vis de l’extérieur si vous aviez ménagé celle avec votre fils.

La provocation anormalement osée du hiérarque eut le mérite d’égratigner un peu de la superbe de la vipère. La rage déforma, le temps d’une seconde, son minois vaniteux. Il savait la pique partiellement injuste. Après tout, Mélèm aussi avait sa part de responsabilité – et son caractère de cochon. Melissae ne tarda pas à la riposte.

— Je ne vous ferai pas l’affront de vous rappeler que ce sont vos décisions qui ont mené à cette situation. Enfin, ce qui est fait est fait. Il nous faut aller de l’avant.

Le ballet nonchalant de ses ongles entre sa bouche et la coupelle pouvait laisser croire – à tort – en un certain dédain. Il n’en était rien : ces mots gravissimes avaient été soupesés avec soin. Et Adze manqua de s’étrangler en comprenant leur implication.

— C’est pour cette raison que vous avez fait libérer cette criminelle ? fulmina-t-il.

Enfin, après cinq minutes de discussion houleuse, le motif de sa venue s’exprimait.

— Je ne fais que m’accorder à cette prophétie que Mélèm a lui-même édictée.

— Une qu’il a déblatérée dans un moment de colère et de rébellion à votre égard. Elle n’avait pour but que de contrarier le clan, pas d’être véridique.

— En êtes-vous sûr, griot ? Je connais mon fils. À force, je crois pouvoir distinguer ses élucubrations fantaisistes des augures sincères. Et celle-ci l’était. J’ai confiance.

Adze blêmit.

— Même s’il avait raison – même si vous avez raison – cela signifie que vous êtes prête à risquer qu’elle réussisse à le tuer, cette fois…

Le hiérarque était sidéré. Il connaissait Mélèm depuis sa naissance. Il l’avait vu grandir, piquer toutes les colères du monde, refuser encore et toujours de se plier à ses obligations envers le clan… Cela ne l’empêchait pas de le chérir comme un fils. Et malgré les différends qu’il leur connaissait, Adze n’imaginait pas que l’amour maternel dit inconditionnel ait pu péricliter au point que Melissae consente au sacrifice de son propre enfant.

Les perles de sa coiffe scintillèrent dans un tempo lancinant lorsque la Révérée Mère secoua la tête.

— Détendez-vous. Je ne crois pas une seconde qu’elle le tuera. Elfinama n’a jamais voulu de mal à Mélèm ; du moins, ce n’est pas pour cette raison qu’elle a agi la première fois. J’ai comme l’impression que vous vous focalisez trop sur les risques de cette opération. J’y vois des succès bien plus tangibles qu’avec vos piètres tentatives d’en appeler à la cupidité du tout-venant. Je vous rappelle qu’Elfinama est de très loin la personne la plus qualifiée de cet univers pour localiser et ramener mon idiot de fils par la peau des fesses. Sa grâce et sa réhabilitation en dépendent. Si elle échoue… Ma foi, la prophétie se réalisera. Ne voyez-vous pas que nous sommes gagnants dans tous les cas ?

Ces paroles avaient siphonné Adze. Melissae ne ressentait aucune forme de doute, alors que lui… Il ne trouverait pas les arguments pour la convaincre de rappeler celle qui avait failli attenter à la vie sacrée de l’Oracle. Il soupira et écroula ses vieux os sur le fauteuil face au bureau.

— Non, je ne partage absolument pas votre foi en cette démente aussi ingérable qu’imprévisible.

Les lèvres de Melissae se retroussèrent en un sourire mutin.

— N’est-ce pas le portrait de mon fils que vous me brossez là ?

Adze fronça des sourcils épais et réprobateurs. Il aimerait contredire la vipère, affirmer de toutes ses forces que Mélèm était plus docile et influençable que son aînée. Il serait biaisé et de mauvaise foi. La seule différence objective résidait en la capacité de l’une de vous briser le poignet d’une simple torsion.

Le hiérarque sursauta lorsque la douce serre de la Mère se posa sur le dos de sa main ; un geste d’une sollicitude calculée.

— Ne paniquez pas, lui susurra-t-elle. La fin du clan est encore loin, je vous le garantis. Cet épisode n’est qu’une ridicule fissure dans l’édifice ; il ne s’effondrera pas pour autant.

— J’aimerais vous croire. J’ai plutôt l’impression d’assister à une longue décadence. Vous n’avez pas connu autant d’Oracles que moi, Révérée Mère, vous ne savez pas le pouvoir extraordinaire qui les traversait…. avant le déclin.

— C’est bien pour cela que je pense que le renouveau passera par un changement radical de vos traditions barbares absconses.

À cette accusation, Adze baissa la tête ; de honte. Il connaissait le poids de leurs erreurs à présent. L’absence de l’Oracle le lui rappelait chaque jour. Mais là où Melissae proposait de décimer le passé à coup d’atomiseur, Adze espérait encore effacer l’ardoise et repartir sur de meilleures bases.

Il réalisait combien ce vœu était pieux.

Melissae avait raison.

Même si une armada de l’YUF parvenait à mettre la main sur Mélèm dès maintenant, les choses ne s’arrangeraient pas magiquement pour autant. Plus rien ne serait comme avant.

— De toute façon, il est trop tard pour rappeler l’une comme l’autre de nos initiatives. Nous verrons bien qui retrouvera l’Oracle en premier. Quant à nous, nous ne pouvons rien faire d’autre qu’attendre, concéda Adze.

Un rire vénéneux s’échappa de la gorge sculpturale de la reine mère.

— Parlez pour vous, griot. Je ne perds jamais mon temps à attendre sans rien faire. Parlant de temps, vous avez assez pompé le mien. Sortez, je vous prie. J’ai d’autres rendez-vous.

Une dernière fois, Adze lui retourna un regard furibond. Puis il se leva et quitta la pièce. Que pouvait-il faire d’autre ? Exiger qu’elle dévoile ses machinations ? Jamais elle ne s’abaisserait à lui en jeter la moindre miette ; et jamais Adze ne s’abaisserait à la prier.

Melissae Latrémi s’était accaparé tant d’alliés et de pouvoir au sein du clan… Le vieux hiérarque ne songea même pas à lui rappeler que son titre honorifique et son règne de carton devraient prendre fin dès lors que son fils n’assurait plus ses fonctions d’Oracle.

Elle lui aurait ri au nez.

Avant de glisser quelques poisons dans sa nourriture et de le remplacer par un pantin plus docile.

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