7. De rouille et de sang

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Une fois à distance suffisante d’Héliossa et de son couloir aérien, Le Foudroyant amorça une descente douce vers la canopée de la jungle environnante. Dans cette mer végétale ; une trouée. Les vestiges de la mine d’Assalba, abandonnée depuis l’épuisement du gisement de néodyme. Les tours de mèls hérissées des foreuses constituaient le seul relief bravache à tenir tête aux nahara centenaires ; point de repère aisé pour Leto. Sachant que ses « vaisseaux-stoppeurs » mettraient sans doute plus de temps pour arriver là, par les routes usées de la voie terrestre, et ne disposant pas de système de camouflage, Leto gara sa poubelle de l’espace sous le couvert en tôle d’un hangar de livraison. Il aurait été malvenu qu’une patrouille de police survole la zone à ce moment-là et le prenne pour un trafiquant.

Pour autant, les autorités n’étaient pas le seul de ses soucis. Il connaissait l’existence de cette zone pour avoir surpris, au gré de ses écumages de bars, les locaux vanter ce « super spot d’urbex ». Plus qu’à prier pour que Keiron et Mélèm ne tombent pas sur une de ces brochettes d’aventuriers en herbe, équipés en rangers et biraz fraîches. Quoique Mélèm avait le pouvoir de les éviter ; pas Leto.

Le lieu ne constituait donc pas un point de rendez-vous idéal, mais il restait l’endroit le plus discret où il puisse atterrir sans obliger ses passagers à traverser la moitié de l’hémisphère.

Stressé par l’attente, le livreur finit par déposer pied-à-terre. L’astre Sen tapait sévèrement et les plaques de mèls chauffées à blanc lui donnaient le sentiment de s’être encastré dans un four. Tout compte fait, à cette heure peu propice de la journée où les locaux se tenaient judicieusement à l’abri, il ne risquait pas de croiser grand monde.

Leto eut tout le loisir d’observer les lignes épurées teintées de rouille des longs tapis ascendants des extracteurs mécaniques, ainsi que d’ôter enfin sa veste de supporter des Taïgras de Ménon, avant d’apercevoir deux points noirs s’extirper de la jungle.

Juché sur un scooter anti-grav de mauvaise facture, dont Leto préférait ignorer la provenance, le duo cahota jusqu’à sa position. Du véhicule stoppé à l’ombre, sauta et tituba la silhouette encapuchonnée de Mélèm. Aux grimaces que tirait sa bouille et aux répliques sarcastiques de Keiron, Leto se sentait pris à partie dans une dispute ou chamaillerie, dont il manquerait la moitié du script.

— Oh ! Excusez-moi, princesse, si j’avais su la délicatesse de votre séant, je me serais empressé de voler aussi quelques coussins.

— …

— Tu m’avais promis que tu assurerais, alors…

— …

— Oui, ben, si t’avais mangé ta ration de kress ce matin, ça se serait mieux passé !

Furax, l’Oracle fila tête baissée vers Le Foudroyant, sans un regard pour Leto. Keiron, qui s’efforçait de « ranger » la moto sous un tipi improvisé de tôles, dut crier pour poursuivre cette conversation solitaire.

— Pardon Mel, je voulais pas te blesser.

Son ton s’était transformé, assoupli ; le mot d’excuse d’un grand-frère qui s’en veut d’avoir rabroué son cadet pour une bêtise. Mélèm se figea devant la passerelle et consentit à faire face à son compagnon. Ce dernier se hâta de combler l’espace qui s’était creusé entre eux jusqu’à pouvoir lui caresser affectueusement les joues.

Leto hésitait à se racler la gorge pour signaler sa présence ; ces deux-là ne manquaient pas de toupet pour ignorer ainsi celui qui acceptait de les sortir de ce guêpier. Sauf qu’il était présentement trop fasciné par le spectacle de leurs corps qui se rapprochaient… Allaient-ils vraiment se rouler une pelle comme s’il n’était pas là ?

Ils n’en eurent pas l’occasion.

Un crépitement creva l’espace ; bruit caractéristique d’un brouillage furtif rompu. Leto fit volte-face et repéra la silhouette d’un chasseur qui fonçait jusqu’à leur position. Le capitaine n’eut pas le temps de convier ses passagers à embarquer : le vaisseau véloce avait enclenché ses stabilisateurs magnétiques, coupant au pachydermique Foudroyant l’opportunité d’une échappatoire d’urgence. Deux filins tombèrent de la corvette pour déposer des silhouettes agiles et familières.

Leto reconnut les chasseresses attablées avec Sleve au Lagon Bleu. Quoiqu'il se souvint que celle de gauche s’était identifiée comme un homme. Celui de gauche, donc, traça un sourire narquois sur sa mâchoire redessinée par des bio-modifications de renforcement, en épaulant un imposant blaster.

Et merde… ils m’ont suivi depuis le bar !

Leto pesta intérieurement, porta par réflexe sa main à sa ceinture, puis se rappela qu’on lui avait subtilisé son Xiom. Son arsenal se réduisait à un malheureux taser. Inefficace à distance. Il se retourna vers le couple. Changement radical ; Keiron avait agrippé Mélèm par le cou et pointait son arme sur la tempe de l’Oracle. La mise en scène était si crédible que Leto se demanda s’il s’agissait vraiment de comédie.

Pendant ce temps, le chasseur – Leto avait dû connaître son nom par le passé, puis l’avait oublié au fil de ses ablutions alcooliques – avançait tout en les braquant de façon résolument menaçante.

— Bien essayé, Leto, mais chasseur de primes est un métier qui ne s’improvise pas.

Inutile de jouer la carte de la provocation, Leto était bien au fait de son manque de compétence dans le domaine. Sa lâcheté ne lui aurait jamais permis d’effectuer un métier si dangereux. Pourtant, une fois investi d’un objectif capital, une fois mis au pied du mur et confronté à l’urgence d’une situation qui pourrait le faire basculer de vie à trépas, le capitaine trouva des réserves de courage dans lesquelles puiser.

Il grinça des dents et recula progressivement dans le dos de Keiron. Il s’efforça d’articuler sa pensée avant de passer à l’action, priant pour que l’Oracle la capte et transmette le mot à son acolyte. Lequel tâchait de donner le change pour la diversion.

— T’avance pas plus ! Si je le bute, je te jure que toutes les emmerdes que tu peux imaginer ne seront rien par rapport à ce que le clan te réservera !

— Je ne crois pas une seule seconde que tu tireras sur ton unique monnaie d’échange, rétorqua judicieusement le traqueur.

Jugeant avoir laissé suffisamment de temps au duo pour se préparer, Leto émit une pensée fulgurante : « Maintenant ! » Avant d’activer son taser dans le dos de Keiron. Dans le vide.

Le message était passé : au son de la décharge électrique, Keiron hurla de douleur, se cambra et tomba au sol, lâchant au passage Mélèm et le Xiom. Jeu d’acteur impeccable.

À Leto de donner le change. Il s’empressa de ramasser son flingue et de le braquer sur la tête du colosse noir. Ses mains tremblaient furieusement pendant que les pensées tempêtaient dans sa caboche. Bordel, qu’était-il en train de faire ?

Keiron grimaça et cracha :

— Espèce d’enfoiré ! Tu nous trahis ?

Le mélodrame était peut-être un poil exagéré, mais pour les deux assaillants, c’était suffisant.

— C’était ce qui était prévu depuis le début, répliqua Leto d’un ton qui se voulait laconique. Tu n’imaginais quand même pas que j’allais laisser filer huit millions.

En face, le visage du chasseur s’illumina d’un grand sourire. Il ne tenait son blaster plus que d’une main et extirpait des menottes magnétiques de l’autre.

— Merci pour le coup de main, Sardaski. Je veux bien partager une partie de la prime, si tu…

— Quel partage ? Ce sont mes proies. Connard.

Le dernier mot était complètement gratuit. Le stress avait atteint son paroxysme. C’était l’occasion de défouler enfin ces tensions. Il dressa son Xiom et tira en pleine poitrine.

— Magnez-vous !

Il n’avait pas besoin de le crier pour voir Keiron se relever de sa fausse paralysie et Mélèm se remettre de son simulacre d’émotions. Ils coururent s’abriter derrière la carlingue rassurante du Foudroyant, sous les tirs nourris de la deuxième chasseresse. Cette dernière hurlait d’une rage à en couvrir les détonations des rayons ioniques.

Démarre, démarre…

À peine le sas refermé, Leto admonesta son coucou métallique et un poing bien senti sur le tableau de bord motiva la machine à enclencher ses moteurs. Il dut manœuvrer dans la panique pour contourner l’obstacle du vaisseau ennemi, rayant copieusement la peinture d’un aileron au passage. Par chance, la tireuse se préoccupait plus de l’état de son acolyte ; elle ne les poursuivit pas dans l’immédiat.

Dans son caméra-rétro, Leto fut soulagé de voir sa cible se relever. Merci le kevlisar ! Il avait fait feu dans la précipitation et sa conscience en aurait été assurément morcelée si le chasseur de prime avait trouvé le trépas par son Xiom. Leto avait commis nombre d’actes répréhensibles et sans grande fierté durant sa vie… Mais tuer quelqu’un ? Ça, jamais ! Et cela aurait pu se produire… Là ! Par la faute de ces deux imbéciles ! Devenait-il fou ? Comment avait-il pu…

Une fraction de seconde, il détourna les yeux du tableau de commande vers un Mélèm en lutte avec le harnais du siège. Il peinait à imaginer ce gringalet, sauvagement balloté par les accélérations de son vaisseau s’extirpant de la gravité sélosi, capable de pervertir ainsi son esprit. Et pourtant, ne l’avait-il pas fait dès les premiers instants ? Lorsque son regard s’était accroché dans ses iris océans…

Ho, Capitaine, concentre-toi ! On est pris en chasse.

Le rappel à l’ordre lui fit l’effet d’un électrochoc. Un coup d’œil sur ses capteurs et Leto constata qu’effectivement la signature du chasseur venait de s’immiscer dans son radar. Plus petit, plus rapide, leur Zvelta-90 aurait tôt fait de rattraper son transporteur lourdaud. Leto invoqua toute son expérience et son « habilité » de pilote pour semer la poursuivante.

Les passagers étaient ballotés entre les décrochages de l’appareil et les variations gravitationnelles. Il s’étonna de ne voir aucun vomi flotter dans le cockpit. Keiron devait en avoir encaissé d’autres pendant son service au sein de l’YUF et Mélèm… Mélèm n’avait rien ingurgité depuis leur arrivée sur Sélos.

Le capitaine décrocha en piqué dans la stratosphère et tenta de se camoufler dans la couche nuageuse, en vain. Le Foudroyant remonta en flèche et repassa l’exosphère dans un bang supersonique ; la chasseresse ne le lâchait pas d’une semelle. Sa poubelle encaissa trois tirs.

— Passe en SL ! On est foutus sinon !

Keiron avait beau prêcher la bonne parole dans ses braillements affolés, Leto connaissait suffisamment bien son métier pour être au fait de la base de la base : on ne passe pas en supraluminque avant que l’Intelligence de bord n’ait calculé une trajectoire libre d’obstacles. Ce serait du suicide, enfin ! Surtout à proximité d’une planète desservie par des centaines de couloirs de navigation. Pas le choix, il allait falloir serrer les fesses et prier pour que les loopings suffisent à…

— Non ! Ne touche pas à…

Trop tard.

Trop focalisé sur les commandes, Leto ne l’avait pas vu se glisser dans son dos, progresser laborieusement en s’accrochant où il le pouvait, et avancer ses doigts frêles vers le bouton.

Si c’était la mort qu’il désirait, ce maudit Oracle aurait pu s’abstenir de l’entraîner avec lui…

L’accélération brusque en vitesse supraluminique et sans injection de tensioprod envoya Mélèm dans le décor et voila de rouge la vision de Leto. Une force colossale plaquait ses membres contre son siège. Plus aucun muscle ne répondait, même son sang ne circulait plus normalement. Impossible de maintenir sa conscience éveillée plus longt…

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