6. En chasse

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Yoran avait fait mine de ne pas réagir quand Leto décampa – en moins de temps qu’il n’en fallait à un bot de la civile pour coller une amende de stationnement. Il resta de marbre tant que Mira squattait leur table. Il l’aimait bien, Mira. Une bonne amie, une collègue. Une concurrente, surtout. Et pour le prix que pourrait bien peser son instinct, mieux valait ne garder que Zelki, sa partenaire et compagne, dans la confidence.

Le chasseur de prime attendit donc patiemment que Mira aille commander ses opioïdes à la borne pour chuchoter à sa voisine.

— T’as vu ça ?

Zelki n’avait prêté aucune attention à ce que Yoran pensait avoir remarqué. Elle se contentait de gonfler ses bajoues des cajouettes apéritives qui traînaient dans la cymbale en cuivre.

— Hein ? De quoich tu parles ?

Devant ses yeux ébahis, couleur mauve artificielle de ses implants, Yoran soupira et préféra creuser la piste dans son coin. Il lui expliquerait plus tard ; s’il récoltait du concret.

— Laisse tomber, je vais pisser, grogna-t-il en décollant ses fesses de la conduite cuivrée.

Yoran traça jusqu’à l’étage où la salle principale se trouvait envahie d’une effervescence encore plus perceptible que d’ordinaire. Même les pêcheurs-parieurs avaient abandonné leurs cannes sur les rebords de la mare pour commenter la disparition de l’Oracle. Chacun y allait de son avis, de ses pronostics et prédictions. Comme si le poste vacant suffisait à attiser les vocations de la plèbe – bien qu’évidemment, nul ne pourrait prétendre à ces fonctions ; c’était bien là tout le cœur du problème.

En bon anar d’ascendance sélosi, Yoran se moquait pas mal des prévisions météo de l’instrument de l’Union ; après tout l’Oracle servait l’intérêt de ses ennemis avant de servir celui du peuple. En revanche, pour huit millions et demi de crédits, il était prêt à mettre ses idéaux au compresseur moléculaire. L’argent n’a pas de couleur, paraît-il.

Le chasseur de prime balaya la zone suffisamment longtemps pour en conclure que l’ami de Sleve, ce Leto, n’était plus dans les parages. Il sortit du Lagon Bleu et avisa Rolanski. Le vieillard se défonçait tranquillement au tabac-ceriz, dans l'unique coin d’ombre pourvu par l’auvent sur la « terrasse » du rad. La tubulure souple dans une main, le regard vitreux et hagard, Rolanski devait bien être le seul bougre à ne pas s’émouvoir de la nouvelle actualité ; si tant est que la rumeur soit parvenue jusqu’à ses oreilles retorses.

— Hey, Rolanski ! T’as pas vu passer un petit gars avec des cheveux noirs ébouriffés et un air affolé sur la tronche ? Peu implanté et un blouson de l’équipe de railboard ménoni sur le dos.

L’interpellé soupira une filandreuse bouffée de fumée blanchâtre avant de répondre, las.

— Ouais, il a filé comme s’il avait une torpille aux fesses. Qu’est-ce que vous avez à toujours cavaler dans tous les sens, vous, les jeunes ?

— Y’a combien de temps ? renchérit Yoran dans un empressement qui donnait raison au grincheux.

— Je devais être à la moitié de ma ceriz… Cinq bonnes minutes, je dirais ? Peut-être plus…

Il ne le rattraperait pas. Mais Yoran n’était pas à court d’options. Cette fuite ne seyait pas au personnage. Même s’il n’avait pas souvent côtoyé Leto Sardaski, le chasseur de primes l’avait suffisamment vu picoler avec Sleve pour savoir qu’il n’aurait pas filé sans avoir commandé au moins deux nouveaux verres.

Yoran retourna dans leur recoin « secret » du bar pour récupérer Zelki et glisser à Sleve :

— Dis-moi, mon pote, tu connais le matricule du vaisseau de Sardaski, toi, non ?

L’œil robotique et malicieux de Sleve s’illumina. Il avait compris.

— Cinq mille crédits.

Et soupçonnant qu’il puisse y avoir largement plus à la clé, Yoran les déboursa sans ciller, devant une Zelki atterrée.

*

Leto progressait à pas pressés sur l’esplanade qui menait à l’astroport, puis, réalisant que cette allure le rendait d’autant plus suspect, il ralentit. Le capitaine jetait des coups d’oeil affolés tous azimuts et se sentait repéré chaque fois qu’il croisait un autre passant.

Ridicule, songea-t-il en relevant le col de son blouson, malgré la chaleur. Certes, l’Oracle n’avait fait qu’une bouchée de ses stratagèmes mentaux, lisant en lui comme dans un holo-livre ouvert. Mais qui d’autre était capable d’un tel prodige ? Personne ! Du moins, pas à sa connaissance.

Le stress, comme la sudation sur son derme, s’accrurent à son entrée dans le spatioport. L’agitation était sans commune mesure avec le calme paresseux à leur arrivée. Les effectifs avaient triplé et les agents effectuaient les contrôles avec un zèle dont Leto n’avait jamais été témoin auparavant sur Sélos. Il ne devrait pourtant pas être surpris ; Mélèm l’avait prévenu.

« On ne pourra pas repasser par le même chemin qu’à l’aller. Le clan a mis les autorités sélosi au parfum. Ils ont déployé des renforts et un contingent de l’YUF vient d’atterrir. Ils vont scanner par drone chaque entrée et sortie ; je ne pourrais pas user de mon pouvoir pour nous rendre invisibles, cette fois. Il faut que tu nous récupères dans un endroit discret et isolé. »

Et effectivement, Leto pouvait constater de ses yeux l’efficacité de cette armada inhabituelle : on exigea ses papiers et son manifeste par trois fois. L’un des douaniers leva un regard effilé de rapace quand le livreur lui indiqua qu’il repartait sans nouvelle cargaison – Leto dut s’inventer un motif familial impérieux sur Cassiopea, quand bien même Kamila était la seule famille qu’il lui restait et qu’il ne savait toujours pas où elle se trouvait.

L’agent de l’astroport finit par autoriser l’accès à son vaisseau et les pensées de Leto dérivèrent, à nouveau, inévitablement sur sa sœur.

Six ans… Six ans que Kamila s’était volatilisée. Ses recherches avaient démarré sur les chapeaux de roues – il brûlait encore de l’ardeur de la jeunesse. Leto avait fouillé comme un forcené les planètes de l’Union et même arpenté les recoins inhospitaliers de la Bordure. Tout pour Kamila. Puis le feu s’était consumé, réduit à l’état d’une ridicule flamiche à force de faire chou blanc. Désormais, le frère esseulé fouillait mollement les systèmes et allouait les maigres reliquats de son salaire en détectives privés ; en vain. Leto noyait la plaie de sa disparation et son sentiment d’abandon subséquent dans l’alcool, conscient que rien de tout cela n’aidait.

« Ta sœur ne veut pas qu’on la retrouve. »

Les mots de Sleve grinçaient dans sa caboche. L’heure de laisser tomber n’était pourtant pas arrivée. Avec huit millions et quelques de crédits en poche, il aurait eu de quoi quadriller l’ensemble des trois systèmes, mais si Mélèm lui offrait sa localisation exacte sur un plateau…

Voilà une opportunité qu’il ne pouvait pas laisser passer.

Bien sûr, il y avait toujours le risque que ces deux paléorats lui aient vendu de la poudre d’esperlin, mais ils cherchaient à quitter l’Union, et actuellement, Leto constituait leur porte de sortie la plus « fiable ».

Une fois sur le tarmac, le capitaine faillit tourner de l’œil en comptant le nombre de militaires en présence : tous au moins aussi grands que Keiron, bardés d’implants et d’augmentations, étincelants dans leurs armures de kevlisar. D’habitude, il se rassurait avec son Xiom, mais Keiron ne le lui avait pas restitué, arguant « qu’il en aurait plus besoin que lui ». Là, en simple livreur démuni, Leto déglutit en passant sous le bataillon rangé des regards affutés de la milice Yriasti. Lorsqu’un drone voleta jusqu’à lui et s’interposa devant la passerelle d’accès du Foudroyant, Leto vit sa dernière heure arriver. Mais le robot se contenta de transférer l’avis de recherche de Keiron sur son neurocom ; celui à destination du public préconisait de se tenir à distance du dangereux fugitif et offrait une récompense – moins généreuse, mais tout de même conséquente – pour toute information à son sujet. La machine lui souhaita « bon voyage » et libéra le passage. Leto respira à nouveau, puis embarqua.

Tout à son soulagement, il ne remarqua pas que deux des chasseurs de prime côtoyés au Lagon Bleu le suivaient des yeux.

*

Excité comme un pucelard, Yoran ne tenait pas en place. Ses doigts tambourinaient une mélodie connue de lui seul sur le tableau de bord, tandis que ses yeux virevoltaient entre les paramètres de navigation et un point clignotant sur le radar.

— Regarde-moi ça, il se déporte ! Je t’avais bien dit qu’il cachait quelque chose…

Avachie sur le siège de pilotage, Zelki bailla. Elle ne partageait visiblement pas l’enthousiasme de son compagnon.

— Il va peut-être simplement à Thuisoria.

— Il n’aurait pas décroché si tôt en altitude s’il allait là-bas. Fais-moi confiance sur ce coup. Dois-je te rappeler combien de crédits mon instinct infaillible nous a fait gagner jusque-là ?

— Je me rappelle surtout combien il nous a fait perdre.

Yoran grommela et actionna une série de commandes sur l’interface du Zvelta-90. Le chasseur de petite taille, connu pour sa mobilité et sa célérité, vibra le temps que la coque se recouvre du bouclier furtif.

— Compte pas sur moi pour céder quand tu me supplieras de te payer cet implant mantis dont tu rêves grâce à mes huit millions.

Zelki prit soin d’envoyer son coup de pied sur la partie non protégée de la jambe de son partenaire. Lequel répliqua d’une plainte peu virile. Yoran avait beau être insupportable dans ses phases fébriles, elle le suivrait quand même au bout de l’univers.

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