5. Âpres négociations

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Les doigts nerveux de Leto ripaient sur les touches holographiques de son neurocom, à la recherche du signal du capteur de Keiron.

Allez, allez… maugréa-t-il en se ruant dans la fournaise du dehors. Il n’avait pas le loisir de patienter sagement que la connexion s’établisse. La chaleur, comme les effluves du koweii, faisaient danser les voyants de l’écran de chargement sous ses yeux.

Huit millions et demi… Il avait tenu huit millions et demi de crédits entre ses mains… Certes, il ne les avait pas, à proprement parler, tenus – un colosse comme Keiron se ramasse difficilement au creux de la main. Mais il avait été proche, si proche… Et les voilà éparpillés dans la nature ! Quel idiot.

Une intense excitation l’envahit quand son appareil capta le signal et lui indiqua, en réalité augmentée, le chemin fléché jusqu’à sa cible. Alors peut-être y avait-il encore de l’espoir…

Leto s’élança.

Puis, mille pensées assaillirent son cortex pendant la course. Qu’allait-il faire tout seul contre un type comme Keiron, au palmarès long comme une traînée de comète ? Il devrait sans doute faire demi-tour et proposer une alliance avec les très nombreux chasseurs qui galoperaient après un gibier pareil. Même si, d’ordinaire, les membres anars du Lagon Bleu snobaient les primes lancées par l’Union, ils marqueraient sans doute une exception pour une proie qui leur assurerait une rente jusqu’à leur mort. Surtout pour une proie qui s’en était pris à l’Oracle Yriasti.

L’Oracle… L’être le plus révéré et sacré au sein de l’Union des trois systèmes Altari. Celui qui, dans ses précédentes incarnations, mit fin au conflit contre les Arménautes, pacifia la conjoncture de Braven en convainquant les Yen de rejoindre l’Union. Celui qui prédit aux sénateurs, aux gouverneurs et aux rois, celui qui fait la pluie et le beau temps sur les décisions politiques. Celui par lequel les Yriasti devinrent le clan le plus puissant des systèmes alignés et des astres épars.

Le capitaine ivrogne se considérait à peu près aussi pieux que du proshtï coupé à la flotte. Il ne goûtait nullement les fables Yen ou les croyances des divers cultes qui naissaient et mourraient au gré de ses voyages aux quatre coins des galaxies. Mais l’Oracle… L’Oracle n’était pas un mythe ! Ses prédictions étaient réelles, avérées, au point d’être devenues un instrument politique. Leto n’éprouvait aucune sympathie pour les Yriasti ; à la rigueur, une drôle de fébrilité à l’idée de voir ce clan immuable s’écrouler.

Il est coutume de dire que les Yriasti contrôlent l’Union – au moins officieusement – et qu’ils gèrent leurs affaires en interne. Surtout celles concernant l’Oracle. Il fallait que la situation soit plus que sérieuse pour qu’ils se décident à officialiser la nouvelle de sa disparition. Sans doute parce qu’ils avaient acquis la quasi-certitude que leurs fugitifs n’étaient plus sur Lokanka. Ça, Leto pouvait le confirmer.

Ses bottes tapaient le pavé brûlant comme ses pensées se bousculaient dans sa tête.

Si Keiron était bien celui qui avait kidnappé l’Oracle, alors le petit mignon qui l’accompagnait était… l’Oracle ? Il peinait à associer cette stature thaumaturgique à ce minois grincheux ou maladif. À associer la moindre image au devin tout court.

En tant que personnalité élevée au rang de dieu, nul ne pouvait approcher l’Oracle en dehors d’un membre du clan ; nul ne peut lui adresser la parole directement ou voir son visage. Pour cette raison, l’avis de recherche n’affichait que l’identité du « ravisseur ». Aucun portrait de l’incarnation physique de l’être sacré ne saurait exister. L'Oracle est mouvant, intangible ; son don traverse le temps et perdure d’un vaisseau de chair à l’autre au sein du clan Yriasti. La lignée se préserve depuis des millénaires et voilà qu’elle pourrait bien prendre fin. Ici. Parce que Leto les avait laissés filer !

Et qu’espérait-il faire, tout seul, contre un ancien de l’YUF ? L’Yriasti Union Force constituait la milice privée et surentraînée consacrée au clan lui-même. Les dires insinuaient qu’un seul de leurs membres valait bien dix soldats suréquipés de l’Union.

Le compteur de mètres touchait à sa fin. Leto ralentit sa course, le temps de reprendre son souffle. Le trajet de son neurocom l’avait téléguidé au seuil d’un entrepôt de l’ancienne compagnie minière, apparemment désaffecté. Il frémit à l’idée de refaire face à Keiron, sans public. Si le géant s’était montré affable jusqu’alors, qu’en serait-il à présent que Leto connaissait son secret ? Le capitaine déglutit. Retourner quérir de l’aide à la taverne serait risquer de laisser la trace refroidir. Mais une part inconsciente de son être n’aurait pas apprécié que l’histoire de cette rencontre inopinée s’achève dans un bain de sang ; il voulait comprendre. Pourquoi l’Oracle suivait-il son ravisseur avec tant de dévotion ? Il n’avait pas été enlevé. Il s’était enfui. Pourquoi ?

Une main confiante sur son Xiom, l’alcool lui insufflant du courage ; le carrefour des opportunités s’offrait à lui : il ne tenait qu'à sa volonté de choisir l’emprunter.

Leto actionna la commande de la porte ; celle-ci coulissa dans un grincement d’agonie et s’ouvrit sur un rideau de noir. Jugeant que le mécanisme avait déjà ruiné ses chances de discrétion, Leto opta pour la stratégie de la fourberie.

— Keiron ? Mélèm ? Tout va bien ? Vous avez disparu si soudainement ! Je voulais m’excuser de vous avoir brusqués tout à l’heure… Je souhaiterais qu’on reparte sur de meilleures bases. On peut s’entraider, vous savez ?

Aucune réponse. Et tandis qu’il usait sa salive, Leto avançait à pas prudents vers la source du signal. La vision nocturne octroyée par son neurocom lui dévoilait un espace maculé de poussière en suspension, unique occupante de ce large volume de vide, ponctué de poteaux et carcasses de containers. Une pâle lumière dessinait un halo foudroyant sur la rétine bionique de Leto. Là où le signal s’arrêtait ; là où ils s’étaient réfugiés. Les spectres de chaleur le confirmaient : deux traces !

Nul bruit, nulle perturbation ne troublaient ses sens. Ils devaient l’attendre. Leto crispa un peu plus sa poigne sur le Xiom. Ses pas de loup le rapprochaient du container d’où émanait la lueur. Souffle en suspension, il tira d’un coup sec les franges de plastane qui obstruaient l’antre métallique.

La lumière l’aveugla.

Quel con ! Il n’avait pas pensé à désactiver la vision nocturne. Leto se pressa d’y remédier ; s’attendant à moitié à ce que Keiron profite de cette erreur pour l’envoyer dans les roses. Mais rien.

Personne à l’intérieur. Seuls deux braséros de chantier avaient été allumés. Un brouillage tellement simpliste qu’il était tombé dans le panneau. Au sol, au cœur d’une modeste flaque de sang, pataugeait son traceur ridicule.

Fini. Envolés les huit millions, et avec eux, l’espoir de retrouver sa sœur.

Pourquoi avait-il espéré qu’il pourrait être autre chose qu’un capitaine alcoolique et raté ?

Un coup dans sa nuque. Si violent qu’il ébranla sa réalité et fit valser les chandelles sous ses yeux. Si net qu’il se sentit à peine décoller du sol avant de heurter la paroi du container. Le choc et son écho résonnèrent dans son crâne meurtri. Avant qu’il ne puisse reprendre ses esprits, son Xiom s’était volatilisé de sa main vers sa tempe ; Keiron le tenait en joue.

— Veuillez m’excuser pour ce manque de savoir-vivre, Capitaine. Mais comprenez que, dans ma position, je ne peux me permettre aucun risque.

Son ton ne se fatiguait plus à singer la politesse. Dans le dos du géant, l’ombre de Mélèm pointa son nez. Voyant son heure arriver sans que le moindre exploit ait marqué sa vie, Leto joua ses dernières cartes.

— J’étais sincère ! Je peux vraiment vous aider ! Dois-je vous rappeler que j’ai un vaisseau ? Et que vous avez besoin de moi pour le piloter ?

En effet, nos intérêts convergent.

Leto cligna des yeux, hébété. Il n’avait vu aucune bouche s’ouvrir et ne reconnaissait pas cette voix qui semblait frapper directement dans son crâne. Par élimination, cela ne pouvait être que…

Mélèm s’avança à sa hauteur. Son regard déterminé s’accrocha au sien comme un maol à son rocher. Un froid inexplicable colonisa ses os. Leto frissonna.

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